Le mois d'avril passé au peigne fin par Neo Boto
Chroniques du mois : Avril
Charles Bradley – Victim Of Love (Daptone)
Le chemin aura été long pour Charles Bradley. Parvenu au succès sous la houlette de Daptone Records (Sharon Jones & The Dap Kings, Menahan Street Band) il y a deux ans avec le superbe No Time For Dreaming, cet ex-cuistot du Queens s’envole cette année avec Victim Of Love, deuxième effort à l’aura old-school. De « Crying In The Chappel », reprise poignante du titre de Darrell Glenn, en passant par « Strictly Reserved For You », le sosie de James Brown durant sa carrière post-Daptone – à qui il a emprunté une voix oscillant entre la puissance la plus pure et un sentiment de rupture constant – tisse avec le Menahan Street Band une texture instrumentale alliant Blues, Gospel et Jazz effréné. Et toujours cette voix, suave et envoûtante, qui vous transporte instantanément devant l’Apollo Theater, à Muscle Shoals et à Memphis, pendant l’apogée de Stax Records. Il aura fallu 63 ans pour que Charles Bradley sorte de l’anonymat. Son ascension vers le panthéon des « Soul singers » n’en sera que plus fulgurante - Nicolas Rogès -
La Femme – Psycho Tropical Berlin (Born Bad/Barclay)
On l’a attendu, attendu, et il est finalement venu, ce tout premier long format du groupe Biarrot-Parisien. Après une série d’EP exceptionnels qui n’ont cessé de faire monter la pression, La Femme publie enfin l’album que toute la scène indé française espérait. Psycho Tropical Berlin est un disque qui s’écoute avec les yeux, une œuvre en forme de voyage initiatique barré et bigarré qui révèle de nouvelles facettes à chaque écoute. Si les inconditionnels de Serge Gainsbourg apprécieront la triplette “La Femme”, “Interlude”, “Hypsoline”, les fans de sons psychédéliques et autres consommateurs de psychotropes se délecteront des hypnotiques “It’s Time To Wake Up” et “Nous Etions Deux”. En dix-sept titres, La Femme réussit l’album quasi parfait, le grand projet synth-pop de l’année et probablement de celles à venir. Reste maintenant à découvrir la puissance de Psycho Tropical Berlin sur scène, jardin d’un groupe de gamins touchés par la grâce. La Femme nous a rarement donné autant de plaisir. – Morgan Henry -
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Ghostface Killah & Adrian Younge - Twelve Reasons To Die (Soul Temple Entertainment)
Considéré à juste titre comme le seul membre du Clan à être capable de susciter un intérêt palpable, Ghostface continue de tenir la dragée haute à ses acolytes. Après un dernier album conventionnel paru chez Def Jam en 2010 (Apollo Kids), Dennis Coles a décidé de se refaire une santé chez le récent label Soul Temple afin de s’acoquiner avec Adrian Younge (Black Dynamite), jeune chaman de la soul music. De cette collaboration en découle un album concept de douze morceaux dont la thématique morbide est venue s’enticher d’une production soul à forte dimension cinématographique. Si de son côté, Ghostface assure le minimum syndical, l’attention se porte essentiellement sur les compositions de Younge, Andrew Kelley et Bob Perry entre vibe blaxploitation et filiation à la Morricone. - Pierre-Jean Cléraux -
IAM – Arts Martiens (Def Jam France)
On les disait rabougris, assagis, moins flamboyants qu’à leurs brillants débuts. Si certains refrains et gimmicks peuvent faire sourire, Arts Martiens demeure une réussite instrumentale totale : DJ Kheops et Imothep, avec leurs scratchs furieux et le grain old school insufflé à des titres de l’envergure de « Notre Dame Vieille » ou « L’Amour Qu’on me Donne » frappent avec justesse et constance. L’album collaboratif avec Enio Morricone désormais aux oubliettes, Arts Martiens s’impose comme le renouveau d’un collectif légendaire que d’aucuns avaient déjà relégué au rang des groupes condamnés à réitérer leurs faits d’armes passés pour perdurer. Si on regrettera une prise de risque aux abonnés absents, cette nouvelle lueur discographique illumine la carrière d’IAM avec une beauté que l’on croyait égarée. -Nicolas Rogès-
A lire : l’épopée du clan IAM sur Neo Boto.
James Blake - Overgrown (Polydor Ltd. UK)
Passé en un temps record de faiseur-de-bruit-dans-sa-piaule à chef de file du mouvement post-dubstep, James Blake illustre aujourd’hui aussi bien la créativité et les bienfaits du home-studio que le minimalisme de notre époque. Sur Overgrown, le rouquin sculpte ses impulsions analogiques et autres palimpsestes numériques sur le clavier, dans un ensemble mieux à même de libérer sa voix de fausset et la faire s’envoler librement. Et sans tomber dans la solitude maladive dûe à une trop grande consommation d’oscillateurs, Blake sait s’entourer quand une parade musicale semble lui échapper (Brian Eno, RZA). A des milliers de bornes du rôle de clubbeur dans lequel on l’a établi, James Blake renonce peu à peu à faire danser et offre avec Overgrown la musique de l’émotion et de l’imagination. - Vincent Vuillaume -
Kid Cudi - Indicud (Republic Records/Wicked Awesome)![]()
Après un bref passage dans le milieu du rock, l’enfant de Cleveland revient à son premier amour, le rap. Indicud était très attendu pour les amoureux des premières heures de Kid Cudi et ses deux Man On The Moon. Mais la période WZRD a laissé des traces sur le rappeur qui s’affranchit de certaines contraintes : Cudi produit toutes les tracks de l’album (exception Hit-Boy et 88-Keys l’épaulant sur deux titres). Dès l’intro résurrection, nous savons que nous n’étions pas prêt. On peut dire que Scott Mescudi sait manier l’art du teasing, après avoir dévoilé « Just What I Am », « King Wizard », « Immortal » ou encore « Girls », les meilleurs tracks de l’album finalement. King Chip son poulain le suit sur plusieurs feats, ainsi que Kendrick Lamar pour une partie 2 de « Solo Dolo » décevante et des bons Too $hort et A$AP Rocky. Mais Cudi va s’effacer pour laisser la place à ses invités, comme RZA, Haim ou Michael Bolton. Après un long projet majoritairement creux, on espère retrouver le vrai Mr Rager sur MOTM3. - Adrian Huguenot -
À lire : Kid Cudi a-t-il les épaules pour son ambition ?
Kurt Vile – Wakin On A Pretty Daze (Matador Records)
Du haut de ses trente-trois printemps, le chevelu Kurt Vile en est déjà à son cinquième album solo avec Wakin On A Pretty Daze, ode à l’apaisement et à la cueillette de pâquerettes. Le folk c’est bien, le folk c’est beau, le folk ça plaît. Mais quand (presque) tous les morceaux oscillent entre cinq et dix minutes, le folk, bah c’est chiant ! Dans la lignée de son prédécesseur qui avait déjà récolté un paquet d’éloges en 2011 (et qui fit connaître Kurt Vile d’un plus large public), Wakin On A Pretty Daze s’apprécie quinze minutes, et puis plus rien. Impossible de concentrer son attention plus longtemps sur cette rengaine mollassonne d’une heure et quart qui ne connaît absolument aucune montée d’adrénaline. Du rock pour hippies anémiés qui donne envie d’écouter du gros garage pour le restant de ces jours. – Morgan Henry –
Letherette - Letherette (Ninja Tune)
Trois ans après la sortie de leur premier EP, le duo de Wolverhampton a enfin décidé de passer le cap du LP. Considéré comme la nouvelle vague fraîche du label Ninja Tune, Letherette se devait de confirmer son statut d’espoir en matière d’electronica. Très proches des textures house délivrées par Floating Points, les anglais déploient ainsi des productions nuancées (« After Dawn », « Space Cuts », « Say The Sun ») où s’entrechoquent des résidus d’electro-funk, de house et de hip-hop appuyés par la guitare électrifiée de Benjamin Modley (« D&T ») et les voix de Jed, and Lucia et Natasha Kmeto. Bien qu’un poil convenu, cet album éponyme conserve tout de même un caractère intéressant et peut être plus complexe qu’il n’y parait. - Pierre-Jean Cléraux -
Major Lazer - Free The Universe (Because Music)
Le postulat de départ se voulait pourtant fédérateur en rassemblant toutes les communautés enfantées par le reggae et les champs de pavot. Véritable pot-pourris musical à faire pâlir Snoop Lion, Major Lazer veut être fumé comme un calumet de la paix entre deux cultures dissidentes, être le Jah de tous ces esprits embrumés entre le dancefloor et Kingston Town. Mais il peine à convaincre de sa sincérité, trop mainstream pour les steppers, pas assez violent pour les teens abusés physiquement par le Harlem Shake, Major Lazer évolue depuis 2008 dans un flou artistique total drainant avec lui l’ombre du label Mad Decent et sa trap music parasite. Les puristes devraient probablement se tenir à l’écart de ces prétendues contrées jamaïcaines au goût plus proche d’Ibiza que de Kingston. - Vincent Vuillaume -
Phoenix - Bankrupt! (Warner Music UK)
Phoenix… la formation unanimement acclamée des Versaillais a volé les meilleurs moments de la décennie, sans que le succès rampant n’atteigne leur statut d’icône moderne. Pendant que le monde a les yeux tourné vers la veste en cuire slimé de Casablancas d’un côté, et la parure disco-dorée des Daft Punk de l’autre, Phoenix attend patiemment que la blogosphère s’aligne devant lui. Mais en a-t-elle encore l’envie ? Le groupe ne s’était pas caché et avait indiqué ses intentions dès le début concernant cet album notamment leur désir de laisser derrière eux les sons pop de Wolfgang Amadeus Phoenix pour quelque chose de plus expérimental. Malgré tout le constat est accablant, cet album n’est en aucune façon expérimental, et possède même quelques pistes très faibles. De cette façon, le titre de l’album est presque prophétique, donnant l’image d’un groupe a court d’idées, passant au crible sa discographie, cherchant une lueur d’inspiration dans son dénuement… - Vincent Vuillaume -
Poogie Bell Band - Suga Top (Moosicus Reocrds/Naïve)
En hommage à son quartier natal de Pittsburgh, Poogie Bell a entrepris une jolie synthèse de diverses influences afro-américaines. Fortement teinté de soul et de gospel, Suga Top s’est emparé d’une texture jazz cotonneuse enveloppée d’une fine couche funk qui lui donne un groove légèrement débridé et généreux. Avec en ligne de mire la frappe millimétrique de Poogie Bell cet opus pourrait faire office de compromis pour les puristes funk et les amateurs de jazz. Agé de 52 ans, le vétéran affiche encore aujourd’hui une modernité empreinte d’une nostalgie parfaitement assumée. - Pierre-Jean Cléraux -
Raashan Ahmad - Ceremony (Jakarta)
Première chose, l’album de Raashan Ahmad n’aurait pas pu porter meilleur nom. Porteur de flow pour Crown City Rockers depuis la fin des années 90, Raashan officie également en solo pour extérioriser ses craintes et illustrer le monde qui l’entoure. L’ambiance jazzy s’empare de l’album a une vitesse rare, si bien que l’on pourrait vite croire à un vrai jazz band qui aurait trouvé son emcee. Mais il est difficile de critiquer le travail de ceux qui prêchent des messages si denses et positifs, mais en matière de cérémonie, Raashan devra à l’avenir se rappeler que la présentation est souvent plus importante que le message. - Vincent Vuillaume -
Snoop Lion - Reincarnated (RCA Records)
Snoop 2.0, lion style ! En dépit de quelques pépites qui surprennent plus qu’elles ne passionnent, Snoop transmet son message à travers son charisme sans faire d’effort, pour permettre à Reincarnated de s’élever au-dessus du simple facteur «nouveauté» qui semblait initialement amorcer la ruine de l’album. Même si la vibe rastafari n’avait pas besoin de ça pour survivre, la vraie question est de savoir si la transformation de Snoop Dogg en Snoop Lion est faite pour durer ? Difficile de le voir se conforter dans le reggae sur le long terme, mais pour le moment il a l’air d’apprécier ce qu’il fume, si bien qu’il est devenu un autre. - Vincent Vuillaume -
Styles P – Float (High Times Records)
Cinq mois après la parution de The World’s Most Hardest MC Project, Styles P rempile avec un sixième album solo baptisé Float. Un projet aussi court que le précédent, mais bien plus fourni en featurings (N.O.R.E., Sheek Louch, Jadakiss, Raekwon…) et produit intégralement par Scram Jones. Si Styles P a le mérite de se maintenir dans le rap game contrairement à ses comparses Jadakiss et Sheek Louch qui peinent à sortir de nouveaux projets, ses albums manquent cruellement de qualité, et ce n’est pas Float qui nous fera dire le contraire. Alors que les prestations de Styles P sont somme toute correctes et que les invités apportent un véritable plus à l’album (N.O.R.E. sur « Manson Murder », Raekwon sur « Reckless »), les productions de Scram Jones restent beaucoup trop homogènes, si bien qu’on a l’impression d’écouter la même chose du début à la fin. Sans véritable prise de risque, la galette a beaucoup de mal à nous séduire, oscillant entre des morceaux tantôt corrects (« Manson Murder », « Shoot You Down », « Open Up »), tantôt mauvais (« Take It Back », « I Need Weed », « Red Eye »). Un album à oublier très vite. - Rémy -
Thee Oh Sees – Floating Coffin (Castle Face)
Si le choix des pochettes d’albums de Thee Oh Sees mériterait un livre entier, la musique que composent John Dwyer et ses OCs est, elle aussi, d’une complexité sans bornes. Vivant à 200 à l’heure depuis le lancement de ce projet un peu dingue à la fin des années 90, Dwyer et sa troupe produisent, tournent, composent, absolument tout le temps ! A raison de douze albums depuis 2004, cette plaque tournante du garage rock de San Francisco (en lançant son label Castle Face, John Dwyer a contribué à l’émergence de prodiges comme Ty Segall) aurait pu rapidement se fourvoyer dans l’opulence d’une production à la chaîne. Il n’en est rien, la preuve en sont ces dix titres rugueux comme des triques qui garnissent un album sans fioritures et brut de décoffrage. Sous ses grands airs garage-punk, Floating Coffin se couvre parfois d’accents cold-wave (“Night Crawler”), dream-pop (le sublime “Minotaur”) ou carrément krautrock (“I Come From The Mountain”, “Sweets Helicopter”). On dit souvent que c’est en mai qu’on trouve les meilleures fraises, vous nous voyez venir ? - Morgan Henry -
Tyga – Hotel California (Young Money/Cash Money)
Baptisé Hotel California, ce troisième album de Tyga fait suite à Careless World : Rise of The Last King paru en février 2012. Très impersonnel au vu du nombre important d’invités (Lil Wayne, Rick Ross, Wiz Khalifa, Chris Brown, Future, 2 Chainz…), le projet s’inscrit dans la continuité de ce qui a été fait sur son prédécesseur, à savoir des sonorités monotones et des sujets très limités (argent, bijoux, drogue, filles). Un album dans le même esprit que les sorties YMCMB même si on sent chez Tyga un désir d’autonomie croissant (où sont passés Drake, Nicki Minaj et compagnie ?). Mis à part peut-être « Dope » et « Palm Trees » (excellent sample de « Prelude a (60round) » de Cortex), on ne retiendra pas grand-chose de cet opus qui reste de très piètre qualité. Probablement le plus mauvais album de sa jeune carrière. - Rémy -
Tyler, The Creator - Wolf (Odd Future Records)
Qualifié de génie controversé ou d’éternel ado rebel, Tyler The Creator dévoile sa troisième thérapie : Wolf. Fini les lyrics poussées dans l’horrorcore, le jeune homme a décidé de laisser s’exprimer ses alter-égos et aborde ses problèmes personnels avec son propre angle de vue. Toujours ce « fucking walking paradox », Tyler a grandi et son univers musical aussi. Après quelques « fucks » d’introduction, il nous parle d’amour (« IFHY », « Party Isn’t Over/Bimmer »), de haine envers son père (« Answer »), des problèmes de la notoriété (« Colossus ») mais toujours de drogues et délires prépubères (« 48″, « Trashwang »). Sur des productions plus soignées sur lesquelles flottent les ombres des Neptunes ou Timbaland, Tyler sait s’accompagner, allant de ses fidèles d’Odd Future (Frank Ocean, Hodgy Beats, Earl..) à ses plus grandes influences (Pharrell, Erykah Badu). Finalement, il a bien fait de consulter et on l’écoute plus attentivement qu’un médiocre psy devant des mots-croisés. - Adrian Huguenot -




