Plongée au plus profond d'un cerveau détraqué

Le rappeur le plus dérangé de l’industrie

8 mai 2013 . Un commentaire
By Nico, in US Side

Crade, grossier, violent et pervers : R.A The Rugged Man est à n’en point douter un personnage attachant. Propulsé de l’ombre à la lumière en un rien de temps, Richard Andrew Thorburn a eu un tantinet du mal à gérer convenablement une notoriété fulgurante. Note pour plus tard : Étaler ses excréments sur le bureau de son patron n’est pas convenable. Personnage atypique à ne pas mettre entre toutes les oreilles, l’homme qui ferait passer Thierry de « l’Amour est dans le pré » pour un personnage raffiné, revient avec un nouvel album, sobrement intitulé Legends Never Die. L’occasion de tirer le portrait du « rappeur le plus dérangé de l’industrie». Âmes sensibles, s’abstenir.


« Retrouve-moi aux MTV Awards, en train de me branler sur le balcon »

Rejeton d’un vétéran de la guerre de Vietnam et d’une mère allemande, dont la famille s’est distinguée par son activisme aux côtés des leaders nazis, R.A The Rugged Man peut se targuer d’avoir un arbre généalogique parfaitement dégueulasse. Son père, le sergent John A. Thorburn, non content d’avoir contribué au massacre Vietnamien est rentré au pays contaminé par l’Agent Orange, un herbicide toxique utilisé par l’armée américaine pour exterminer les ennemis. Lucide et parfaitement crapuleux, celui-ci s’est empressé de copuler sauvagement avec sa douce, et donna naissance à trois superbes nourrissons, dont l’un, atteint de cécité, mourra à l’âge de dix ans et l’autre, sourde et muette trainera son agonie jusqu’à ses vingt-sept printemps. Portait d’une famille heureuse.

Le troisième enfant prodige, victime de troubles psychiatriques et de la folie de son paternel -un amour que l’on imagine sincère, s’est pourtant formé entre eux, en témoigne le vibrant hommage « Legends Never Die »- s’oriente alors vers une carrière de rappeur, dont l’avenir s’annonce aussi sombre que le passif de son auteur. Dans ce contexte apocalyptique, difficile de verser dans la bienséance et le discours moralisateur : R.A The Rugged Man se distingue par des lyrics salaces, tortueux et à la noirceur palpable. Le parfait bagage pour décrocher un contrat juteux chez Jive Records et être adoubé par Notorious B.I.G comme l’un des rappeurs les plus doués de sa génération. « I thought I was the illest » s’étonnera le Big Poppa.


« Appelle moi, Thorburn, John A., sergent/ Spécialisé en tueries, je suis prêt et volontaire/Je tue un éléphant, pile et viole tout un village/Des tueurs illégitimes, les guérillas armées américaines/Ce n’est pas une vraie guerre, cette merde au Vietnam/Le seconde guerre mondiale en est une, c’est juste un conflit militaire/J’abuse de la drogue et baise des Vietnamiennes/Sexe, paris, beuveries, toute cette merde est amusante/Des putes et des flingues, voilà le rêve de chaque homme/Je ne veux pas rentrer chez moi, où je ne suis qu’un être humain ordinaire »

Ingérable et parfaitement dérangé, Thorburn, adepte des massacres bureautiques en tous genres et de substances illicites au fort potentiel hallucinatoire, s’emploie avec un soin tout particulier à entretenir sa réputation de jeune branleur nocif comme une punchline de Mister You. Quid de son travail avec Biggie, Chuck D, Mobb Deep, Rakim, DJ Quick, Buckwild et autres Alchemist ? De sa signature sur Jive au milieu de ses années 90 ne reste qu’un tas de cendre, éparpillées sur l’autel de la folie. « Tous les labels de musique peuvent me sucer la bite ». Une punchline autodestructrice que le Rugged Man s’est employé à mettre en pratique, quitte à laisser de côté un avenir fructueux placé sous le joug du Roi dollar au profit d’une existence faite de vagabondages, d’harcèlements sexuels et d’espoirs inachevés. « Je me suis fait plus de 200 femmes, même si dans le tas y’en avait des laides et des payantes.». Et le rap dans tout ça ?

« Je suis détesté, les libéraux supplient pour la peine de mort/Et les conservateurs rêvent que ma mère m’ait avorté/J’aurai souhaité que mon père mette sa bite dans la bouche de ma mère/Et qu’à la place d’être enceinte, elle ait étouffé et m’ait recraché/Les enfants veulent être comme moi, mais pourquoi veux-tu faire comme ce looser ?/Tout ce que je fais est rimer des conneries, avec un humour pathétique/Tu doutes de moi et ne m’écoutes pas quand je parle/Tu peux mettre ma bite dans ta bouche et de frotter le torse avec mes couilles ».

Son apparition sur la compilation Soundbombing depuis longtemps relayée aux oubliettes, R.A propose au milieu des années 2000 son premier effort solo, Die, Rugged Man, Die, dans l’indifférence la plus totale. Bancal et résolument indigne des qualités de son auteur, le projet souffre d’un manque de consistance et d’une attitude je-m’en-foutiste évidente, symbolisée par la pauvreté de sa texture instrumentale.

Le « premier rimeur pornographique » signe d’emblée son suicide commercial, lui qui a tiré une balle à bout portant dans le cerveau rabougri de l’industrie du disque. Dès lors, celui qui a grandi au son des Fat Boys s’enterre au fin de fond de Long Island pour une seconde fois, changeant de domicile au gré de ses conquêtes féminines, tirant un trait sur ses séances studio avec B.I.G, Sadat X et le Wu-Tang. La vie d’un homme, la mort d’un enfant du rap.


« Je suis un problème depuis mon premier jour/Dans la salle d’accouchement, ma bite a heurté le sol et a provoqué un tremblement de terre/Je pissais dans les couloirs de l’école/Etant enfant, je manquais de discipline/J’ignorais l’autorité et n’écoutais jamais/Je viens du plus pauvre de la pauvreté : tuant le démon/Tu viens d’un village où ils dansaient le disco : Village people »

Comment s’extirper du gouffre abyssal dans lequel Thorburn s’est engouffré ? Les neuf années consécutives à la sortie de Die, Rugged Man, Die seront aussi fertiles pour le New-Yorkais que le Sahara en plein été. Pourtant auréolé du « couplet de l’année » pour son story-telling imagé sur « Uncommon Valor: A Vietnam Story » paru sur le cinquième album des Jedi Mind Tricks, R.A ne parvient pas à capitaliser sur ce succès tout relatif. L’art de dégringoler les marches du succès, épaules en avant. 2013, année de la renaissance ? RA The Rugged Man s’offre une seconde jeunesse avec Legends Never Die, soutenu par des instrus alliant scratchs furieux et progressions harmoniques «The People’s Champ », « The Dangerous Three ». Brillant équilibre entre égo-trips salace « Shoot Me In The Head », réflexion politique désabusée « Learn Truth » et déclaration de haine enflammée à l’encontre du capitalisme « Media Midgets », le deuxième effort du Rugged Man, en plus de l’installer comme l’un des MCs les plus doués du jeu, - la démonstration « Definition Of A Rap Flow » devrait finir de convaincre les plus sceptiques- agit comme une plongée étouffante dans un cerveau détraqué.

« Pornographie infantile, des bébés ont faim et meurent dans la pauvreté/Des Serbes combattent les Croates en Yougoslavie/Des musulmanes se font violer, jusqu’à 40000 pendant la guerre de Bosnie/50 millions de personnes tuées pendant la deuxième guerre mondiale/Le gouvernement empoisonne nos esprits et nos corps/Des enfants nés dans la pauvreté/Des avions se font exploser par des Islamistes extrémistes/Dans la religion, il y a toujours du drame/Que l’on se batte pour le profit de Mohamed ou de Jésus »


Déroutant, insaisissable, authentique et répugnant, le R.A The Rugged Man nouveau crû est une cuvée des plus savoureuses, au goût subtilement dégueulasse. Sur la cover de son dernier opus, il nous toise avec arrogance, habillé d’un uniforme militaire et d’un casque de combat, en référence à son père, légende militaire et salaud fini. Richard Andrew Thorburn symbolise les ravages de la guerre du Vietnam et signe un manifeste anticonformiste bordélique et parfaitement ciselé. Jusqu’à une nouvelle disparition ? Ses démons l’ont réduit au mutisme plus d’une fois avant de le ramener sur le devant de la scène, formant le réceptacle d’un art brut, brutal et jouissif. S’en défaire symboliserait un énième suicide, pour l’homme aux mille vi(c)es.

-Nicolas Rogès-

@NicolasRoges

Un Commentaire
  1. Boss le 12 mai 2013 à 14 h 49 min

    Son premier album c’est « Night of the Bloody Apes » sorti en 1992 et le second c’est « American Lowlife » sorti en 1992

    Bien qu’étant « unreleased » on les trouve facilement sur le net et sont considérés comme des classiques