PENSE, RAISONNE et KIFFE un coup, bitch !
James Blake est-il si parfait ?
La peau blanche comme un cachet, des traits peu expressifs et une voix…
On pourrait croire au portrait d’un jeune nevrosé en manque de soleil mais voilà bien trois critères indéniables du jeune James Blake. Passé en un temps record de faiseur-de-bruit-dans-sa-piaule à chef de file du mouvement post-dubstep, James Blake illustre aujourd’hui aussi bien la créativité et les bienfaits du home-studio que le minimalisme de notre époque. Un début de parcours sans fausses notes, récompenses et louanges à la pelle, pouvait-il faire aussi bien que la première fois ?

Let There Be Light
A l’origine, dieu créa le monde et offrit à l’Homme l’opportunité de penser, raisonner et fantasmer sur cet espace qui l’entourait : un constat simple, le grand Jacques a dit PENSE, RAISONNE et KIFFE un coup, bitch ! On connait tous la suite, et on essaye tous de l’oublier, mais force est de constater que le coup de force du grand barbu s’est répercuté sur notre époque, lorsqu’éreinté par trop d’attouchement pervers le dubstep devient post-dubstep et offrit à ses enfants, non pas une simple pomme, mais carrément tout l’Arbre de la Connaissance pour qu’ils puissent triper dans leurs piaules. C’est ainsi que quelque part, au fond d’une ruelle pavé d’Enfield (Londres), une tête blonde du nom de James Blake allait voir sa vie basculer.
Descendant d’un père chanteur et guitariste (James Litherland), James Blake (outre le fait d’être la victime d’un cruel manque d’imagination de la part de son père) optera très tôt pour le clavier, instrument à l’apparence froide et à l’architecture mathématique, en adéquation parfaite avec son esprit cartésien. A partir de ce jour le parcours de James sera serti de nuances noires et blanches alignées sur l’horizon et il ne s’exprimera que par des murmures mélodiques.
Envahi par son jardin secret
Les mauvaises langues pourront battre le pavé et crier que le jeunot s’est fait mondialement connaître grâce à une cover de Feist (pillage stylistique devenu commun depuis que Cyndi Lauper à défoncé le « What’s Goin’ On » de Marvin Gaye en 86), et que malgré la pureté difficilement accessible de son unanime premier album il manquait quelque chose de plus « populaire » pour atteindre l’universalité qu’il décrivait dans ses chansons. Pourtant ses paroles ambiguës et poétiques flottent dans un contexte musical qui déforme le temps, la progression est naturelle, intemporelle, la vitesse ralentie, les fractures se figent. Quoi de plus naturel que l’isolation par le vide…
Sur Overgrown, le rouquin redresse la barre avec succès, sculpte ses impulsions analogiques et autres palimpsestes numériques sur le clavier, dans un ensemble mieux à même de libérer sa voix de fausset et la faire s’envoler librement. Les progrès d’orchestration sont particulièrement perceptibles au sein de la perle « Retrograde », où sa voix flûtée emprunte d’accents schizophréniques se dédouble en mélodie fredonnée sur une vague d’applaudissements syncopés, comme pour aviser tous les amants du monde d’ignorer tous les autres: “You’re on your own in a world you’ve grown.”
James Blake - Retrograde by i-D online
A ce point de l’album on frôle le soleil. Le développement est lent, sensuel, maintenu dans une bouffée d’harmonium sur laquelle il fredonne doucement. «I Am Sold», «Voyeur» et «To The Last» suivent les rebondissements de son état émotionnel comme si Blake se confessait.
Sans tomber dans la solitude maladive dûe à une trop grande consommation d’oscillateurs, Blake sait s’entourer quand une parade musicale semble lui échapper. Après une collaboration avec Justin Vernon (frontman de Bon Iver) sur l’EP Enough Thunder, les invités impliqués sur Overgrown sont tout autres et apportent avec eux leur signature plus qu’appréciable. Brian Eno ajoute à la turbulence et à la spatialité avec « Digital Lion », et RZA continue son émancipation artistique en quittant les plateaux hollywoodiens pour entrer dans la chambre intemporelle de Blake sur « Take A Fall For Me ». Un sombre riff de piano qui tourne en toile de fond sur des gémissements, un flow grave et profond qui ponctue chaque break, l’ombre de Flying Lotus plane …
James Blake - Take a Fall For Me (feat. RZA) by KΔdri K
EMOtional music
Une fois l’écoute prolongée et au delà d’une apparente perfection, on commencerait presque à s’habituer à la recette. Blake erre assez loin de la dubstep qui caractérisait ses premières pistes, loin des beats clubbing et d’à peu près tout ce qui pourrait provoquer des mouvements de liesse communale. Ne vous y trompez pas, Overgown n’est pas un album à consommer, mais à contempler
“I don’t want to be a star but a stone on the shore, a lone doorframe in a war”
…nous murmure Blake au creux de l’oreille sur la track d’ouverture.
Aussi aventureuse que soit l’approche de Blake, l’écoute pourrait s’avérer fatale pour tous les coeurs fragiles habitués à se répandre sur le monde par voie lacrymale. A des milliers de bornes du rôle de clubbeur dans lequel on l’a établi, James Blake renonce peu à peu à faire danser et offre avec Overgrown la musique de l’émotion et de l’imagination, en déplaçant les perspectives d’une manière délicieusement immatérielle pour donner vie au cœur plutôt qu’aux jambes.
Certains lui accordent les grâces de la jouvence, d’autres succombent à une simple moue pendant que les voix offensives commencent à s’élever devant cette statue de cire dont semble émaner tant de passions. Aujourd’hui Blake voit ses débuts comme « un journal fracturé sans direction et absolument aucune idée centrale » alors que d’autres y décelaient déjà quelques commandements divins
Son succès, dit-il, a été uniquement conduit par la bonne exposition de deux singles, « Limit To Your Love » la fameuse cover, et « The Wilhelm Scream », une intrigante track d’IDM travaillée à partir d’une chanson écrite par son père.
« Je dirais que mon premier album reflète un manque de quelque chose. Je n’avais pas connu l’amour au moment de l’écrire. Je n’avais pas trouvé quelqu’un qui m’ai vraiment appris. C’est un aspect qui a changé pendant ce deuxième album. »
James Blake, phénomène magique, édifiant et bouleversant à la fois, comme cette histoire d’amour confuse.
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Vincent Vuillaume
@Vvuillaume




