La Femme ressort, enfin !

La Femme, love et autres drogues

12 avril 2013 . Pas de commentaire
By Esco', in FR Side

Cette semaine sort Psycho Tropical Berlin, premier album de La Femme attendu depuis, allez, disons un an et demi et cette folle soirée du festival Les Inrocks datée du 5 novembre 2011. Ce jour-là, c’est James Blake, autre talent brut qui s’apprêtait à exploser avec un premier opus dantesque, qui nous faisait braver le froid automnal, plus que le combo Biarrot-Parisien emmené par sept têtes blondes encore méconnues du public français. C’est pourtant eux qui, du haut de leurs 21 ans, hantèrent nos esprits avec leur witch wave tendance new Motown rengaine et obsédante (“Les noms de styles un peu bizarres nous font marrer”). Dix-huit mois plus tard, La Femme ressort enfin, avec dans ses valises un contrat de licence chez Barclay et un opus à écouter sous psychotropes : Psycho Tropical Berlin. Plongée en eaux troubles.

King de la récup

Ils ont eu beau l’expliquer un peu partout, il est toujours compliqué de concrétiser ce titre d’album qui cristallise globalement ce qu’est la musique de La Femme : une tambouille bohème, absurde et hyper-travaillée. Car il est trop réducteur de ressortir constamment l’alibi Taxi Girl lorsqu’il s’agit d’évoquer les influences d’un groupe qui s’est formé entre les plages de Biarritz et le pavé crasseux de La Miroiterie (squat artistique mythique du XXième arrondissement de Paris, aujourd’hui fermé). La Femme est jeune, insouciante peut-être, mais en connaît un rayon question musique, au point de se dire aussi fan de la scène française des années 60 (Richard de Bordeaux, Stella, Zouzou, Les Vautours) que du swing des années 20 ou du rockabilly de Gene Vincent. Du son, Marlon, Sacha et le reste de la troupe, en créent avec des bouts de ficelles depuis leur plus tendre enfance passée à skater et à chiller face à la mer. La Femme, c’est l’art et la manière de s’autogérer et de monter un projet à partir de rien. L’emblème d’une génération do it yourself capable d’ériger des montagnes sans l’aide de personne. “On a plein d’instruments, plein. Des bizarres… Des espèces de cornes, des flûtes. Il n’y a pas de règle : tu peux utiliser un instrument n’importe comment, sans savoir en jouer, ce qui compte, c’est le son”, lâchaient-ils à Brain Magazine en mars dernier.

Pour autant, Marlon Magnée et Sacha Got, les deux têtes pensantes du crew, avancent avec un tel sérieux qu’il leur aura fallu près de deux ans pour accoucher d’un disque qui aurait pu sortir plus tôt. “Pour le moment on attend toujours de faire de bonnes discussions, de ne pas prendre de décisions trop tôt pour pas que ça monte un peu trop vite et que ça explose tout de suite.”, nous confiait Marlon l’an passé. Quasiment un an jour pour jour, l’album de La Femme est dans les bacs partout en France avec le soutien de Barclay qui leur permet de continuer leur entreprise autodidacte en leur apportant les financements nécessaires. D’où l’intérêt d’avoir signé en licence et non en contrat d’artiste, ce qui leur assure aujourd’hui une liberté quasi absolue et l’opportunité de garder la mainmise sur l’ensemble de leur production (clips, affiches, pochettes etc.). Dans un climat de crise, la petite entreprise de La Femme prospère, doucement mais surement, et en parfaite connaissance de cause.

Bêtes de Seine

Cette avancée à tâtons récolte toutefois les inconvénients de ses avantages pour ceux qui suivent le groupe depuis leurs premières scènes. Car Psycho Tropical Berlin, riche de ses soixante-deux minutes, ne possède que huit morceaux jamais commercialisés au préalable dont seulement six vraiment inédits (“Anti Taxi” étant connu depuis début 2011). Il est alors bien difficile d’émettre un jugement constructif dès lors qu’on suit la meute sur les routes depuis des mois et qu’on a retourné ces bombes synth-wave dans tous les sens. Vu d’un œil extérieur, ce long format mérite mille fois qu’on s’y attarde. Pour son charme froid et électrisant d’abord, mais surtout pour ce psychédélisme sixties et cette diction ultra-narrative qui renvoie aux longs plans-séquences de Serge Gainsbourg dans sa période La Horse et Mélodie Nelson (“Interlude”, “Hypsoline”). La Femme parle peu mais n’en pense pas moins, et résume en quelques gimmicks ce que certains réalisateurs filmeraient en deux heures trente. Psycho Tropical Berlin peut alors se voir ainsi : un voyage initiatique à travers les grandes capitales européennes marqué par la prise de drogues et le cinéma. From Tchernobyl with love. Londres, Paris, Berlin…

Si les enregistrements studio du groupe font indéniablement référence à un certain courant cinématographique allant de Melville aux frères Wachowski, La Femme reste avant tout un collectif de scène. Fiers de leur réputation de groupe à géométrie variable, Sacha, Marlon, Noé, Nuñez et Sam, entourés de leur plaque féminine tournante (Clémence Quélennec, qui suit le groupe un peu partout, est parfois épaulée par Clara Luciani en tournée), s’amusent à déstructurer une musique digitale parfois transcendante. L’on comprend mieux la réussite scénique du groupe quand on sait que les garçons foulaient déjà les planches avant même la naissance de La Femme au sein de SOS Mademoiselle, projet éphémère que Marlon formait avec Sam, Sacha et Olivier Peynot. Une tournée aux States montée avec trois bouts de bois et deux crottes de nez plus tard, voilà La Femme parée pour arpenter les festivals prestigieux (Dour, Les Inrocks). Depuis, le groupe ne cesse de s’améliorer, faisant de chaque concert une expérience visuelle et sensorielle galvanisante.

La Femme est-elle l’avenir de l’homme ? Assurément. Plus dur à appréhender que les tubes pop d’Aline ou les ritournelles naïves de Granville, bien plus perché que la cold wave de Lescop, le son des sept (parfois huit, neuf !) twisters ne ressemble à aucun autre. Comme leurs influences que peu de jeunes de vingt ans doivent connaître (vous en avez beaucoup des potes, vous, qui passent en boucle Marie Et Les Garçons et les compils BIPP ?). Cette femme est multiple et unique à la fois, évidente et pourtant si complexe que l’on pourrait la contempler pendant des heures sans jamais s’en lasser.

- Morgan Henry -
@Esco

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Photos : JF Julian

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