Itinéraire éclair d'une force vive du rap conscient
Fababy : l’espoir indécis du rap français
C’est avec « Maintenant », premier single issu de La Force du Nombre et accessoirement chef d’oeuvre de prose où se battent en duel d’audacieuses figures de style, que Fabrice Ayékoué a conquis les oreilles des puristes du rap français. En conséquence, ceux-ci attendaient avec impatience son premier album. Mais des premiers freestyles à l’épopée Banlieue Sale, la musique du jeune rappeur n’a pas toujours flirté avec l’excellence. Naviguant entre egotrip et rap conscient, son rap s’est dernièrement épanoui aux côtés de La Fouine et sur les ondes de Skyrock. Au risque de se poignarder lui-même.
Du bas des blocs
En 2010, Fababy freestyle aux côtés de Despo Rutti et participe en sa compagnie à un concert au Nouveau Casino. Sa musique est alors, comme chez de nombreux jeunes rappeurs, axée sur un egotrip type « bas des blocs ». Rien de très transcendant donc, si ce n’est un flow particulier. Et ce dernier point n’est pas un élément de moindre importance. Le flow propulse un talent bien avant la qualité de l’écriture dans le rap contemporain. Regardez Joke, regardez Kaaris : tous fondent avant tout leur musique sur une attitude. Fababy, lui, possède donc déjà l’attitude. Mais au sein d’un game français dont la renommée se fonde depuis quelques années et de manière croissante sur une base visuelle, le rappeur n’a pas vraiment les épaules pour jouer les gros bras. C’est donc peut-être par défaut qu’il va concentrer ses efforts sur l’écriture.
Variété, egotrip, rap conscient, nostalgique… Un peu schizophrène sur les bords, Fababy oscille autant entre les styles qu’il met du temps à trouver un repère artistique fixe. Autant retenir la personnalité qui le définit le mieux, celle du gamin nostalgique. Dans ses textes, on retrouve beaucoup d’éléments représentatifs de la facette mélancolique du rappeur. Fababy, c’est autant de spiritualité (« ma foi a peur car ma vengeance entraîne mon égo ») que de pulsions non assouvies (« viol mental quand le corps fait pas c’que le coeur demande »). Un artiste torturé (« mes sentiments cherchent mon corps pourtant mon coeur n’est pas loin ») sous une apparence humaine (« sans capuche sous la pluie j’attends que l’daron revienne »). Mais aussi et surtout, un écrivain, capable de produire métaphores (« aucune rivière de larmes ne peut noyer un chagrin »), parallélismes (« un passé qui creuse des tombes, des souvenirs à la pelle »), homophonies (« les opposés s’attirent, pour s’y opposer ça tire »).
à la cour des grands…
La renommée arrive pour Fabrice Ayékoué quelque temps après sa signature chez Banlieue Sale. Artistiquement, le choix peut paraître dénué de sens. Mais curieusement, les morceaux que Fababy réalise en collaboration avec La Fouine vont faire progresser son style conscient et lui permettre de conquérir, petit à petit, son indépendance. Confronté à Laouni, Fababy est transcendé par la rivalité qu’il entretient avec son mentor, affirme une écriture et un flow qui n’appartiennent qu’à lui. A l’image du résultat contrasté produit par l’association d’Ali et Booba sur l’unique album de Lunatic, les collaborations entre les deux hommes mettent en valeur le rap du poulain de Fouiny. Conscient, littéraire, son style s’accorde et s’oppose à la fois avec celui de La Fouine, sarcastique, impulsif.
Fababy sort une première mixtape au début de l’année 2012, quelques mois après avoir commencé à travailler avec La Fouine. Sur La Symphonie des Chargeurs, le rappeur produit ses premiers classiques (« Fuck l’Amour », « Représailles »). Si la qualité de l’opus est indéniable, celui-ci souffre de l’absence d’un fil directeur. Les productions estampillées « émotion » en côtoient d’autres plus violentes. L’egotrip se mélange au rap conscient. Si le propre d’une mixtape est aussi de réunir des morceaux divergents, l’ensemble reste désordonné, manque de cohérence. On peut mettre ces erreurs de parcours sur le compte de la jeunesse. Mais quelles qu’en soient les raisons, le fait est que les difficultés de Fababy à assumer une prise de position artistique concrète l’ont empêché de réaliser un premier effort solo homogène.
La marchandisation du rap conscient ?
Si le rappeur a signé avec La Fouine pour accroître sa visibilité, cet acte a aussi eu des conséquences directes sur le contenu de sa musique, et notamment au niveau de l’instrumental. Si son premier opus contient de très belles productions, d’autres sont plus commerciales. À l’écoute des premiers snippets de La Force du Nombre, on constate que Fababy a fait place à l’autotune dans certains titres. Le rappeur a-t-il voulu élargir son public ? À titre personnel, on préfère tout mettre sur le compte de La Fouine. Même si Fababy a récemment quitté Banlieue Sale, on sent encore l’influence de son ancien « grand », présent sur deux titres de l’album. Et n’est-ce pas La Fouine qui a popularisé dans le rap l’émotion facile, comme un précurseur à la mauvaise variété estampillée « hip-hop » dont Maître Gims se fait aujourd’hui le promoteur ?
Une des questions qui se posent avec l’avènement de Fababy, c’est donc celle de la marchandisation du rap conscient. On exagère un peu, c’est vrai, le constat n’est pas si grave. Fababy a des histoires bien réelles à raconter. Entre autres, le thème de la solitude familiale, qui revient d’ailleurs en boucle dans l’histoire du rap depuis IAM. Ou encore la recherche de l’harmonie entre équilibre moral et déséquilibre pulsionnel. On le sait car lui-même se met émotionnellement à nu dans ses titres les plus efficaces. Mais quitte à faire du rap mainstream, on lui souhaite de suivre la voie de Youssoupha plutôt que celle de Laouni. Reste à trouver le chemin de la cohérence pour enfin réaliser un album complet. Un chemin que Fababy a peut-être emprunté en quittant le label Banlieue Sale il y a quelques semaines.
« Représailles », titre issu de La Symphonie des Chargeurs (2012)
Connaissant ces états de fait, on pouvait appréhender la sortie de La Force du Nombre. Fababy allait-t-il répéter ses erreurs de jeunesse ou produire enfin une oeuvre adulte ? À l’écoute de l’album, le constat (mitigé) est le même que pour sa première mixtape. Reste la question de l’avenir : le rappeur arrivera-t-il un jour à maturité ? Restera-t-il cantonné à son image d’héritier conscient de La Fouine ? On peut sans trop de risques faire le pronostic inverse. S’il l’utilise à bon escient, son fort potentiel littéraire le promet à une grande carrière. Et à la confirmation de son statut de grand espoir du rap français.
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Marin Charvet






Très bon article, on reconnait l’intérêt qu’à l’auteur pour le rap Fr et sa connaissance de fababy. L’article dresse parfaitement le portrait de ce dernier, en somme: bon boulot.
En espérant également un véritable projet de fababy (possible futur classique tel que Noir Desir si FA choisit enfin de se certifier dans la voie pour laquelle il semble prédestiné).
Merci !
Je pense aussi que Fababy a les qualités pour devenir un poids lourd dans ce domaine.
Trop bon après kary James #1