Au pays des aveugles
Wrong Cops, Mr Oizo est-il borgne ?
A l’image de l’oizo borgne et maniaque qui sommeille en lui, Quentin Dupieux règle une nouvelle fois ses comptes avec l’industrie du cinéma en donnant vie à Wrong Cops, un long-métrage aussi hypnotique qu’intriguant où se mêlent en suant, hardbeat, cadavres de rats et grosses matraques.
Wrong Cops, ou l’histoire banale d’un flic ripou (Officer Duke) vivant à Los Angeles. En plantant le décor de la sorte, l’idée de se retrouver plongé dans un délire de prod indépendant nostalgique des 90’s est forte, mais ce serait oublier l’incongruité de mister Quentin « Oizo » Dupieux qui n’a précédemment pas hésité à confier le rôle principal d’un de ses films à un bout de plastique. Un flic ripou donc, mais qu’est-ce qui pourrait le rendre vraiment badass ? Assez badass pour illustrer la violence et les fantasmes musicaux de son auteur ? Un pot-pourri signé Oizo qui donne vie à un personnage obsédé, limite schyzo qui n’hésite pas à refourguer sa weed dans des cadavres de rats (« It’s easier to carry, more discriet »), ne quitte jamais son iPod bloqué sur des clones de « Flat Beat », et vit très bien le fait de transporter dans son coffre pendant toute une journée un mourant qui agonise sur de la techno bas-de-gamme.
Police Academy
Autour du prisme glauque de l’officier Duke gravite toute une galaxie de personnages plus atteints les uns que les autres : un obsédé sexuel porté sur les seins (Officer Luca), une blonde emphatique qui s’improvise maître-chanteur (Officer Holmes), une ex-star du porno gay (Sunshine) et un DJ borgne (Officer Rough) pour ne citer qu’eux.
En prenant pour cible (sûrement sa favorite) les officiers de l’Etat et en les plaçant dans de telles situations, Dupieux joue avec les codes et échappe à la narration traditionnelle. Il conteste, joue constamment avec nos attentes pendant que des voitures de police nous embarquent, menottes aux poignets, sur fond d’electro-brute. Si les policiers peuvent agir avec une telle immoralité sans vergogne, tout est possible, et c’est ce que propose le film à la fois dans son ton et dans la gêne qu’il procure. Il souligne une réalité de notre ère moderne : l’inversement des rôles.
Cuir & Moustache
A des milliers de kilomètres de la pseudo réalité absurde de Wrong Cops, on assiste en différé à un étalement latéral de nombreux clichés en rapport à l‘homosexualité (et par extension toutes les formes de sexualité) et à l’égalité des sexes devant le vice.
Dès le premier focus sur la matraque de Mark Burham (Officer Duke) ou la première rencontre entre Duke et David « Dolores » Franck (Marilyn Manson), une tension sexuelle turgescente et palpable se fait sentir jusqu’aux premiers rangs des salles obscures. Le sexe est presque constamment au centre de la réflexion des personnages, que cela se manifeste par un slip kangourou exposé avec fierté ou par l’obsession mammaire d’un flic psychopate, la sexualité des hommes semble être l’un des piliers de l’aspect gonzo-intriguant du film. Dès l’écoute de la B.O. (avec le titre évocateur « Transexual ») on sent que Oizo va s’obstiner à exposer (comme il le fait avec sa musique) sa vision de l’homme et de la sexualité qui veut que nous pouvons être segmentés selon une attirance particulière et exclusive envers l’autre sexe (peu d’âmes réussissent à n’être totalement comblées dans une vie qu’avec ce seul attribut).
Mr Oizo est-il borgne ?
A l’instar de tout réalisateur qui prend un malin plaisir à ponctuer chaque plan d’un clin d’œil relatif à une expérience de sa vie Dupieux ne fait pas exception à la règle et met sa patte dans tellement de détails qu’il est impossible qu’ils ne soient pas issus de sa propre vie.
A l’image du rôle d’Eric Judor (peut-être l’un des seuls personnages sensé de l’aventure) qui excelle dans son enveloppe de borgne perdu dans son monde et fanatique de techno. Anti-héros issu de l’esprit tordu de son auteur, on se prend naturellement au jeu d’imaginer Oizo dans la même posture, cherchant le Break parfait qui mettra tout le monde d’accord, sans qu’il ne vienne jamais…
Après son drôle de thriller plastico-policier intitulé Wrong, il faut l’avouer; la dernière bizarrerie de Dupieux a eu un parcours intéressant à l’écran. Pastiché en court métrage à Sundance et rallongé par la suite, une lente évolution qui n’aura sans doute pas apporté que du bon au résultat final. Mais ne nous cachons pas derrière une barbe pré-pubère, Wrong Cops est un film absurde, mais n’est en rien abrutissant, à l’image des précédents efforts du cinéaste. Certains auteurs l’ont qualifié d’inutile, de bâclé et même d’homophobe (take it easy dude) sans y déceler une once d’honnêteté, mais cette odeur rance et fraîche à la fois dégagée par le calbute de Duke n’est-elle pas du même accabi que la subjectivité de l’existence humaine ? Pourquoi sommes-nous ici ? Pourquoi sommes-nous encore en vie? Et surtout qu’est-ce qui arrive une fois que la musique se coupe ?
______________________________
Vincent Vuillaume
@Vvuillaume





