Le paradis ou l'enfer, le succès ou la misère
Kaaris, rappeur de mauvais augure
Il y a moins d’un an, Kaaris faisait ses premiers pas sur le devant de la scène du rap français. De l’ombre à la lumière, l’année de sa révélation fut également l’année de la sortie de son premier album. Une prise de risque s’étant révélée payante si l’on en croit le succès critique et commercial de ce projet. À l’instar du pétrole que l’on raffine, Kaaris est devenu objet de convoitise. Sa marque de fabrique ? De la punchline froide et tranchante comme la lame d’une machette.
Rap, mondialisation et inspiration
Difficile de déterminer si pour se construire un tel personnage, Kaaris a du puiser dans sa propre histoire ou s’il s’est improvisé scénariste sur le tas. Globe-trotteur à sa manière, lui et sa musique auront parcouru mers et déserts avant d’arriver à ce que nous connaissons désormais. C’est le sous le ciel d’Abidjan que Gnakouri ouvre les yeux pour la première fois. Dès sa naissance, sa mère quitte la Côte d’Ivoire pour rejoindre la France, dans l’espoir d’y trouver une vie plus douce pour ses enfants. Il découvre ainsi le paysage des banlieues parisiennes à l’âge de deux ans. Alors transféré de HLM en HLM, il arrive en Seine Saint-Denis durant sa septième année. Une adolescence tumultueuse et une malaria chopée lors de son retour en Côte d’Ivoire plus tard, Kaaris en vient à gratter ses premières rimes. Si la barbe et les phrasés menaçants ne sont pas encore présents, c’est sous le pseudonyme de « Fresh » qu’il effectue ses premières participations.
« Ma clique est algérienne-sénégalo-ivoiro-malienne,
Je chante mon hymne à la tienne, la puissance est himalayenne »
C’est après de nombreux passages sur des projets à diffusion restreinte que le K-double-A envoie sa mixtape 43ème BIMA. Souvenir glacial d’un camp de l’armée française stationné à une vingtaine de kilomètres d’Abidjan et où régnait un climat paradisiaque en rupture totale avec l’enfer de la guerre civile. Vient ensuite le projet Z.E.R.O accompagné des accolades « Criminelle League » puis « Kalash » aux côtés de Booba. Deux exemples qui annoncent la nouvelle direction qu’emprunte la musique de Kaaris. Signé sur Therapy Music, le rappeur remet ainsi les clefs de la production de son album à 2093, 2031, Fantom et Zaz. Revisitant les sonorités du rap sudiste et de la drill music, les associés affinent encore un peu plus les frontières déjà poreuses entre les États-Unis et la France. Aucune surprise donc lorsque le rappeur nous fait part des morceaux de Chief Keef et Gucci Mane présents au sein de sa bibliothèque musicale.
Le Bon, la Brute et le Truand
Rappeur trois en un, si le personnage de Kaaris semble tout droit sorti d’un univers parallèle, il recouvre également bon nombre de réalités. C’est à la croisée des chemins du dogme religieux, des disques de fonte et de la découpe de barrettes que l’on retrouve le sevranais. Polémiste dans l’attitude, parfois contradictoire dans ses mots, il n’en demeure pas moins une personnalité assez singulière pour rendre difficile la moindre comparaison avec ses homologues. Un électron libre qui arrive à point nommé dans une conjoncture où le public a grand besoin de s’oxygéner à coup de phrasés aérodynamiques.
« Ce bas-monde est un wagon sans freins en direction des enfers,
J’hésite entre les horaires du train et les horaires des prières »
Du caractère cynique et glacial de Kaaris se dégagent plusieurs points communs avec le personnage qu’interprète Clint Eastwood dans l’épique western spaghetti de Sergio Leone. Flegmatiques et individualistes, ils sont la meilleure représentation de ce que peut être un chasseur de primes à leur époque respective. Dans l’univers de Kaaris, la cité Rougemont a remplacé les déserts arides du Far West. Les revolvers ont évolué en armes automatiques, les diligences ont laissé la place aux camions de la Brinks et le shérif, quant à lui, est devenu l’officier de police judiciaire. Seule la ruée vers l’or demeure inchangée. Pour le reste, K-double-A déclare littéralement qu’il se « bat les couilles » de tout. Oubliez la politique et ce qui ne le touche pas directement. Il sait que comme tout artiste, son temps est compté et qu’il lui faut en profiter un maximum. Ainsi déclare-t-il : « je viens, je frappe et je m’en vais ».
La fabrique d’une icône
Le rappeur à la carrure imposante et au caractère glacial a également cristallisé un véritable esprit de cohésion autour de sa personne. Si son fameux gimmick « OOOHHHR CLIQUE ! » est désormais au générique de la nouvelle émission de Mouloud Achour, il raconte également qu’il lui arrive d’entendre des jeunes lui crier « SEVRAN ! » alors qu’ils ne sont pas du tout originaires de ladite ville. Dans le même registre, son geste symbolisant la force est repris par de nombreux sportifs. Du champion du monde de triple saut Teddy Tamgho aux footballeurs Nicolas Anelka et Paul Pogba, chacun y va de son hommage personnel. Le combattant MMA Arnold Quero a également désigné « Zoo » comme son hymne d’entrée sur le ring. Autre facette du folklore, les parodies de Kaaris fédèrent également un public conséquent. Le clip « Seau » de Willaxxx en est un bon exemple : c’est tout simplement la vidéo qui ait le mieux marché pour l’humoriste. Idem pour les dizaines de pages Facebook et comptes Twitter qui se réapproprient le mysticisme du personnage.
« J’veux savoir c’que ça fait de prendre leur place,
J’m'entraîne à sourire devant ma glace »
À des année-lumières de tout show business et star system, Kaaris réussit à se faire sa place au sein de la culture populaire. Figure charismatique, le rappeur réussit à faire résonner son phrasé choc sur les ondes sans pour autant chercher à s’adoucir. De France Inter aux différents programmes de Canal+, le rappeur « remonte le fleuve en dos crawlé ». Adoubé par le seul artiste ayant réussi à mener de front une carrière fidèle au rap, il gagne exposition et confiance. Automatiquement désigné comme le nouvel ambassadeur d’une culture qu’il est de moins en moins acceptable d’ignorer pour les médias populaires, il est alors un invité de choix. Gangrénant le cadre puritain du petit écran, ce qu’il accomplit n’est pas sans rappeler certains propos de Kenzy, porte-parole du Ministère A.M.E.R : « si un mec arrive à dire « nique ta mère » dans Podium, c’est fort. C’est ça la force du rap. »
Or Noir dans les bacs depuis le 21 octobre. Un grand merci à Reda pour les illustrations.
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Arnaud Sommie
@somesta





Excellent !
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