Portrait d'un gangster désabusé

Gucci Mane ou l’Effleur du Mal

18 août 2013 . 5 commentaires
By Arnaud, in Lifestyle

Rien ni personne ne stoppera le règne de Gucci Mane. Moqué pour son apparence pataude et ses manières peu vertueuses, certains voient en Radric Davis une cible facile. Il est vrai qu’avec un ventre proportionnel à sa réussite financière et un tatouage de cône glacé sur le visage, celui qui s’auto-proclame le « Trap God » ne se donne pas toujours les moyens pour améliorer son image. Mais force est de constater que malgré les séjours en prison à répétition, le poète d’Atlanta est bien plus intelligent qu’il n’y paraît. Il ne pourrait en être autrement d’un homme de trente-trois ans ayant déjoué les pièges de son environnement pour faire ce qu’il a toujours voulu : vivre de sa musique et ne plus avoir à s’inquiéter du retour de bâton de la justice.

Eastern Atlanta, l’invitation au voyage

« Ici soit vous êtes de la police, soit vous êtes un brigand », c’est ainsi que Davis décrit l’atmosphère qui règne dans la Zone 6 d’Atlanta. Avant de vous présenter un peu plus le personnage, soyez sûrs d’une chose, le seul uniforme qu’il n’ait jamais porté tire plutôt vers l’orange que vers le bleu marine. Dès son adolescence, il se retrouve confronté à deux choix : suivre le chemin de son beau-père et se lancer dans la drogue, ou trouver un moyen légal de gagner sa vie. « Ain’t no such things as halfway crooks » rappait à la même époque le duo Mobb Deep.
Témoin de premier plan des effets néfastes qu’apportent une vie de dealer sur lui et sa famille, Davis se met en tête de ne pas reproduire cet exemple. Malheureusement, il demeure difficile de dire non à l’argent facile, surtout lorsqu’on y a déjà goûté. Quelques séjours en prison et la tête brûlée de la Zone 6 comprend qu’il n’ira pas bien loin s’il ne se trouve pas une autre activité. Chacun cherche son havre de paix, et malgré les apparences, celui de Gucci Mane ne se situe pas entre quatre murs de la Fulton County Jail.

« , tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté
 »

Ainsi Charles Baudelaire décrivait ce qu’il imaginait comme les contrées parfaites où il aurait pu fonder une famille et s’y voir vieillir paisiblement. Deux vers qui font office de refrain dans L’invitation au Voyage issue de son célèbre recueil de poèmes. À Eastern Atlanta, rien n’est ordre, tout est chaos, rien n’est volupté, tout est austérité. Selon la justice, l’an dernier c’est plus de cinq mille crimes et délits qui se sont produits rien que dans cette zone délimitée par la police afin d’y organiser les patrouilles.
Cette poésie sensible de Baudelaire, Gucci Mane en utilise des procédés similaires. Non pas que leur écriture soit qualitativement comparable, mais l’effet ressenti est le même. À l’instar d’un guide touristique du block, ses lyrics vous kidnappent pour vous donner un aperçu de la vie qu’il mène et vous faire un tour d’horizon des rues qu’il arpente. À Atlanta, tout le monde l’appelle Guwop, phonétique de l’argot « guap » désignant l’argent. Les Fleurs du Mal ? Guwop leur pisse dessus chaque matin, aussitôt qu’il franchit le seuil de sa résidence.

La révolution sera Guccimanisée

De ses nombreuses expériences avec la drogue, Davis en tire de multiples leçons de vie et même de marketing. L’incarnation de l’expression « street smart ». Dans la musique comme lorsque vous jouez les grossistes, l’équation du succès est de proposer des nouveautés de qualité. C’est ainsi que Gucci Mane est devenu au fil du temps l’un des snipers de son domaine. Au-delà de son label 1017 Brick Squad dont il est le gardien des clefs, il a toujours eu l’œil pour repérer les artistes prometteurs. Si nous le retrouvions aux côtés de Young Chop quelques semaines après la sortie de la fameuse mixtape Back From The Dead de Chief Keef, il est également celui qui a fait monter Waka Flocka Flame. Même cas de figure pour Zaytoven avec qui il travaille depuis dix ans.
La quintessence de cette démarche artistique étant qu’il s’est aménagé un complexe d’enregistrement de trois « buildings » en plein milieu de son quartier. Cuisine de crack géante, il l’a surnommée le « Brick Factory » et en a également aménagé la sécurité. « I feel like it’s like Fort Knox in the hood ». Avec cinq studios, tout une troupe d’ingénieurs et autres employés, Gucci et ses partenaires y passent leurs journées à enregistrer et collaborer, avec assez d’espace pour leur vie privée. Andy Warhol et son atelier d’artistes que fut la Factory peuvent tranquillement aller se rhabiller.

« Anybody in the industry, I don’t put no trust in them and don’t got no respect for them »

Ses projets étant disséminés dans la rue et à travers les internets, recomposer l’ensemble de son œuvre représente un travail herculéen. Plus de dix albums pour plus de quarante mixtapes officielles, voilà à quoi ressemble la discographie de Gucci Mane. Une productivité absolument hors-norme lorsque l’on prend en compte toutes les années cumulées qu’il a passées en prison. De ses mois d’enfermement, il en retire le meilleur et en profite pour se plonger dans l’écriture. Ainsi il n’est pas rare de voir poindre un nouveau projet du Sieur alors qu’il est à l’ombre. Débrouillard, ce dernier enregistre même des morceaux depuis le téléphone carcéral comme c’est le cas de l’intro de sa mixtape Burrrprint 2.
Tôt ou tard, tout ceci vaudra de l’or, et jouer au loto ne servira plus à rien si vous réussissez à réunir tous les morceaux de Gucci. Bonus si vous mettez la main sur les deux-cent cinquante mixtapes de DJ Screw.

Radric’s Way, Gangster désabusé

Au fil des années, l’univers de Gucci Mane n’a cessé de s’assombrir. Difficile de passer à côté, sur nombre de ses projets officiels il apparaît la tête baissée, l’air désenchanté. À la manière d’un Al Pacino dans le cultissime Carlito’s Way de Brian de Palma, on pourrait presque penser que Guwop a perdu de la gouache. En témoigne son rap lent et déconcerté sur le morceau éponyme « Trap House 3 », un flow nonchalant couplé à une montée en puissance de l’instrumentale qui n’explose jamais vraiment.
Lui qui a commencé en prenant exemple sur l’extravagance de Big Daddy Kane laisserait presque penser qu’il est las de tout ça. Déclaré bipolaire et condamné à suivre un séminaire de « gestion de la colère » de douze semaines il y a deux ans de cela, il est également connu pour ses sursauts émotionnels. En prise avec plusieurs de ses associés, Davis semble ne jamais parvenir à trouver la paix. « I’m at this point of my life, important part of my life » déclare-t-il sur le même projet sus-cité. Gucci Mane traverserait-il la crise de la trentaine ?

« I’ve got Ferraris and Bentleys and Rolls Royces and all that and I don’t even drive them fast »

Entretenant un rythme de vie épuisant, il est souvent la première victime de son acharnement au travail. En début d’année, le réalisateur Harmony Korine racontait les coulisses de Spring Breakers, et notamment les passages dans lesquels apparaissent Big Arch, le personnage que joue Radric Davis. On y apprenait que lors d’une scène de sexe avec deux ravissantes « Big Butt Women », l’équipe du tournage s’est soudainement mise à entendre des ronflements. Ce n’était ni plus ni moins que Radric qui s’était endormi alors que l’une de ses partenaires le chevauchait. À son réveil, le workaholic s’écrie « I feel real nice. I feel like Mozart is on my dick ». Exactement la réplique qu’il fallait pour boucler la prise. À propos de la fameuse scène, Davis racontera plus tard « It was simulated, but, you know, I wish it wasn’t », « I tried to have some. They wouldn’t let me ».

 


Tout comme le personnage d’Al Pacino désirait quitter sa vie de mafieux new-yorkais pour louer des voitures à Miami, Radric Davis est lui aussi en quête de renouveau. Non mécontent de son passage devant la caméra, il compte renouveler son expérience au cinéma en sortant trois films, ainsi qu’un tout nouveau label de production cinématographique, Brick Squad Films.
« I guess the filmography of Gucci Mane has just begun ».

La bande-annonce de The Spot, réalisé par Brick Squad Films
L’an dernier, Gucci Mane rendait visite à une école d’Atlanta pour la journée des métiers
Un freestyle d’anthologie de Gucci Mane accompagné d’OJ Da Juiceman, Mike Will et Waka Flocka

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Arnaud Sommie
@somesta

5 Commentaires
  1. Trueblue le 21 août 2013 à 12 h 57 min

    Merci pour l’article. Ce personnage est vraiment un ovni. Mais sa présence intemporelle et son talent sont indéniables.

    Par contre, vos 3 références renvoient vers un seul et même lien.

  2. Leponge le 21 août 2013 à 14 h 32 min

    Article interessant c’est vrai. Gucci Mane fait partie de ces mecs que même si on ne les aime pas (comme moi par exemple), on reste intrigué. Moi je me demande vraiment comment un Mc comme lui peut avoir du succés, réussir à percer, monter son label etc… C’est sur que c’est un ovni, mais pour ce qui est du talent, je vois pas bien en fait, peut être n’ai je pas écouté les bons morceaux? C’est un mec que j’ai découvert sur Teflon Don de Rick Ross, et il est en featuring sur l’un des seuls mauvais morceaux de l’album. Sa voix, son flow codéiné j’accroche pas du tout. J’suis peut être trop vieux?

  3. Arnaud le 21 août 2013 à 23 h 10 min

    Merci pour vos commentaires, les liens ont été rectifiés.

    Pour ce qui est du succès de Gucci Mane, cela ne paraît pas si irréaliste lorsque l’on prend conscience du fait que sa musique plaît a énormément de profil-types. En écrivant cet article je suis tombé sur des dizaines de photos de jeunes blancs avec des tatouages « 1017 Bricksquad » sur la peau. On sous-estime trop souvent la musicalité du gangsta rap et de ses différentes branches telles que la trap.

    Pour conceptualiser toute la grandeur du type, je te propose d’écouter « Classical » issu de son album The State Vs. Radric Davis

  4. Trueblue le 22 août 2013 à 14 h 44 min

    Le talent peut aussi être celui d’avoir duré sans vraiment percé. Son rap, ses textes, ne m’ont jamais touché. Mais je lui reconnait le talent d’être toujours à l’affiche (pas au top) au fil des années et des modes.

  5. tonton le 16 septembre 2013 à 18 h 54 min

    Gucci Mane a un talent inégalé, sa voix à la fois caverneuse et nasillarde y est pour quelque chose mais surtout son flow est inimitable. Il a su s adapter à des instrumentales fort différentes meme si le coté trap demeure la majeure partie de son oeuvre il ne s y limite pas. Son rap est une valeur supplémentaire au dessus d’instrumentales parfois repetitive mais aussi terriblement geniales. Il a su debusquer de nombreux talents souvent repris ensuite par d autres rappeurs : zaytoven , mikewillmadeit…