Fausses blondes infiltrées !

[Interview] La Femme/Aline, pop en stock (Part.1)

14 juin 2013 . Pas de commentaire
By Esco', in FR Side

Jeudi 6 juin 2013, Nantes, Stereolux. Les biarrots-parisiens de La Femme foulent les travées de la salle nantaise pour la seconde fois déjà, après une rapide venue lors du festival Les InRocks à l’automne 2011. Entre temps, le groupe a sorti un premier opus, Psycho Tropical Berlin, qui affole la blogosphère française et le milieu pop moderne. Même son de cloche pour les marseillais d’Aline qui, grâce à leur tube “Je Bois Et Puis Je Danse”, ont tapé dans l’œil d’un large public friand de guitares surf et de riffs ensoleillés. Et le public ne s’y trompe pas : plus de trois semaines avant la venue des deux groupes, le Stereolux affiche complet. C’est dans les loges feutrées de la salle nantaise qu’Aline et La Femme nous donnent rendez-vous pour trois bons quarts d’heure d’entretien sans équivoque, entre power flower et psychédélisme. Une discussion “à la cool” où il est aussi bien question de The Cure, Fauve, que de drogues ou de surf-music.

- Propos recueillis par Morgan Henry (@Esco) -

- Comment expliquez-vous cet élan pop qui déferle en France depuis environ deux/trois ans ?

Romain Guerret (Aline) : Je pense que c’est parce que les gens en avaient ras-le-cul des groupes qui chantent en anglais. À un moment t’as envie de chanter dans ta langue, tout simplement.

- J’imagine que vous ne vous êtes pas concertés pour décider de débarquer tous ensemble au même moment ?

R.G. (Aline) : Non, à la base on ne se connaît pas. On se connaît un peu car on se croise sur des concerts. Mais effectivement je pense que c’est un truc qui était dans l’air, surtout après dix ans de chant exclusivement en anglais, et après un peu toujours les mêmes recettes, des albums sur-produits etc. C’était une envie commune de rechanter en français et de faire de la pop.

- De l’extérieur, votre musique n’a strictement rien à voir et vous semblez pourtant afficher un même état d’esprit tranquille et sans prise de tête.

Arnaud Pilard (Aline) : Oui, des influences communes.

Sacha Got (La Femme) : Surf par exemple. Après chacun a sa branche tu vois, nous on écoute des trucs du passé je trouve.

R.G. (Aline) : Moi j’ai commencé par écouter des vieux trucs. Enfin je viens du punk quoi. C’est les Buzzcocks, c’est les Pistols. À la base je viens de ça et je crois que je finirais toujours par faire ce genre de trucs. Après y’a le post-punk, y’a la new-wave, tout ce qui est issu du punk. L’indie-pop anglaise du milieu des années 80 c’était issu du punk et des trucs des années 60. En fait, tout vient du Velvet Underground, même avant les Buzzcocks.

“The Cure est un grand groupe de surf” (Romain Guerret-Aline)

Marlon Magnée (La Femme) : Même du jazz ! En fait c’est ça, tout vient d’avant. Ça a commencé avec l’invention du feu (Rires).

- Justement, vous avez un paquet d‘influences communes et au final vous faites une musique qui n’a rien à voir.

M.M (La Femme) : On a des influences communes mais au final ils ont préféré des trucs et nous d’autres. Puis on est différents. On n’a pas le même vécu, on n’a pas les mêmes goûts.

A.P. (Aline) : On n’a pas le même âge non plus (Aline tourne autour des 35 ans, La Femme 20/25 Ndlr.)

M.M. (La Femme) : Et puis tout le monde est différent. Même un frère jumeau, normalement, il ne pense pas comme toi.

R.G. (Aline) : Ce qui nous rapproche justement c’est le surf (approbation générale). Les boites à rythme, le rock, ce sont des trucs qui nous rapprochent.

- En parlant de surf, c’est un terme qui revient énormément en ce moment. On l’a notamment utilisé pour décrire vos musiques, mais quel en serait votre définition ?

A.P. (Aline) : C’est un bruit de guitare, c’est la réverbe, les lumières, c’est tout ça.

R.G. (Aline) : C’est un mode de vie en Californie dans les années 50, début 60.

M.M. (La Femme) : Souvent quant on parle de surf en musique c’est le style surf.

R.G. (Aline) : Et pour moi Cure est un grand groupe de surf mais personne ne le voit.

M.M. (La Femme) : Kyo ?

R.G. (Aline) : Robert Smith il a un jeu surf, c’est une manière de jouer. T’écoutes “Killing An Arab”, c’est une ligne de surf !

M.M. (La Femme) : Ah Cure ! J’ai compris Kyo, c’est pour ça je suis resté scotché (Rires). Oui Cure c’est ouf, sauf que lui a mis un chorus, il n’a pas bataillé en plus.

R.G. (Aline) : Au bout d’un moment oui mais tu sens qu’il est hyper influencé. Puis c’est des instrumentales, c’est très cinématographique le surf. C’est rarement chanté, à part les Beach Boys. Ce sont souvent des instrus et c’est ça qui est rigolo.

- Il y a souvent la vision que l’artiste a sur sa musique, et la vision qu’a le public sur la musique de l’artiste. Comment pensez-vous que votre musique est perçue ?

M.M. (La Femme) : C’est une vaste question…

S.G. (La Femme) : On essaye toujours de décrire tout ça. Pourquoi décrire ? Au bout d’un moment je ne sais pas si c’est important.

R.G. (Aline) : Nous on aimerait qu’il la prenne comme elle est, c’est très littéral en fait. Il n’y a pas de second degré ni de trucs à aller chercher.

S.S. (La Femme) : Oui c’est ça. Des fois les gens vont aux concerts, ils s’attendent à un truc, à ce que ce soit si ou ça. Ils ont un balai dans le cul alors que dans le contexte il faut juste se lâcher.

(La Femme)

- On a par exemple dû vous ressortir des influences que vous ne revendiquez pas et qui peuvent vous vexer.

R.G. (Aline) : Oui Indochine pour nous.

A.P. (Aline) : On a eu le droit à Gold une fois.

M.M. (La Femme) : Nous il y a un truc qui traine dans toutes les bios que l’on voit c’est les Young Marble Giants alors qu’on n’a jamais écouté. Mais apparemment on est influencé par ces types en permanence.

- Aline, si vous deviez vous décrire en quelques adjectifs ?

R.G. (Aline) : C’est vraiment à l’instinct, il n’y a pas d’intellectualisation, de calculs.

- On a employé plein de qualificatifs dans la presse, notamment cette fameuse “ligne claire”.

R.G. (Aline) : Oui parce que c’est quelque chose qu’on adore. Ça vient des Birds.

- Mais vous le revendiquez ?

A.P. (Aline) : Pas vraiment, c’est ce qu’on aime comme son.

R.G. (Aline) : J’adore les Fuzztones, Jesus and Mary Chain, et c’est vraiment très loin de la ligne claire. Mais y’a une façon de faire, ça vient tout droit, y’a trois accords. Ca vient des Birds, de ces arpèges de guitare.

- Comment définirez-vous cette “ligne claire” ?

R.G. (Aline) : C’est quelque chose d’assez graphique, ça pourrait être des tâches de couleur.

- Ah bah voilà, les couleurs, vous rejoignez La Femme.

M.M. (La Femme) : Nous on a des concepts aussi. Des fois on est studio et on demande à l’ingé-son une snare en mode Berlin, tu vois.

- C’est un jargon (Rires)

A.P. (Aline) : C’est quoi une snare en mode Berlin ?

M.M (La Femme) : Berlin tu vois, genre une snare qui tabasse. En mode Berlin quoi. Genre le mec est dans son hangar et tout.

(Aline)

- En parlant de concept, La Femme on vous sent clairement dans ce délire.

M.M. (La Femme) : On est des artistes donc notre vie est un concept (Rires).

- Superbe ! Ce sera le titre de l’interview. Aline, à l’inverse, on vous ressent nettement plus spontanés, plus premier degré. Il y a t-il un concept derrière l’album ?

R.G. (Aline) : Il y a une charte esthétique posée dès le départ, avec des choses qu’on ne fera pas. On essaye de se tenir à ça, bien qu’on ne soit pas fermé. On a fait un morceau un peu proto-funk alors qu’à la base c’est pas un truc qu’on aurait fait. C’était marrant de jouer du funk comme des pauvres petits blancs qui jouent mal. C’est pas conceptualisé mais on a une envie, avec des couleurs définies, un son particulier.

- Ce que je veux dire c’est qu’on peut prendre vos chansons une par une et les écouter séparément alors que La Femme c’est plus difficile. L’album se reçoit plus dans son ensemble. D’ailleurs sur le vinyle les morceaux sont mélangés…

M.M. (La Femme) : Il y a quatre faces et on en voulait une par humeur. Genre quand t’es en mode vénère, Berlin, tu mets la Face A avec “Anti-Taxi”, “Amour Dans Le Motu”, “Packshot”. Après il y a la Face psycho avec des pilules dessus : “Hypsoline”, “Saisis La Corde”, “Le Blues de Françoise”, des trucs un peu plus psycho.

- Il y a donc plusieurs concepts dans le concept.

M.M. (La Femme) : Bien sûr. C’est un gros voyage ! Après il y a la Face C, la face jungle avec tous les sons peace : “It’s Time To Wake Up”, “Nous Etions Deux”, “La Femme Ressort”, genre des gros trucs en mode soleil. Et puis la face D où c’est un peu… ce qui restait (Rires). Et dedans c’est les pochettes qu’on avait fait nous-même.

“On est des artistes donc notre vie est un concept” (Marlon-La Femme)

- Vous avez fait tous les visuels vous-même ?

M.M. (La Femme) : Non, pas la pochette parce qu’on n’a pas réussi à se mettre d’accord entre nous.

- Et Aline, la vôtre ?

A.P. (Aline) : C’est Martin Etienne qui avait fait la pochette de l’EP. Vu qu’on a adoré on lui a demandé de rempiler pour l’album.

R.G. (Aline) : Ça colle bien car c’est le pendant graphique de ce qu’on essaye de faire musicalement.

- Vous qui avez pu expérimenter les concerts à l’étranger, pouvez-vous dire que le français est encore une langue qui sonne à l’international ?

M.M. (La Femme) : Si je peux vous donner mon avis là-dessus, je pense qu’on peut chanter en français à l’international et les gens vont vraiment kiffer si la musique est bonne. Nous quand on était petits on ne comprenait pas les paroles et ça marchait. Après, il faut savoir qu’au niveau des institutions, des labels, ça bloque encore plus.

R.G. (Aline) : Nous c’est des américains qui nous ont sorti en premier, Holiday Records. Les mecs captent pas un traître mot de ce qu’on raconte, et ils s’en foutent ! Le mec m’avait dit : “je ne comprends rien à ce que tu racontes mais je comprends ce que tu dis sans comprendre…”. Il capte quelque chose et peut se faire de fausses idées, c’est ça qui est marrant. Moi, dans la musique anglaise, je ne traduis pas tout. Des fois je me fais des paroles et je suis sûr que le gars ne raconte pas du tout ça. Ce n’est pas un frein, ils ont adoré ça parce qu’ils ont reconnu derrière une sorte de filiation indie. Après, si tu veux toucher le texan moyen de base, le français ce n’est pas possible. Tu peux toucher les petites niches indie-pop mais quand tu veux un succès massif, soit tu fais de l’instrumental disco à la Daft Punk, soit tu chantes en anglais comme Phoenix. Et moi ça me fait chier !

- Et alors en concert comment ça se traduit ? Vous sentez qu’il y a une barrière ?

M.M. (La Femme) : Non, pas du tout.

R.G. (Aline) : Nous on a juste joué une fois à New York, sinon on a fait des concerts en Belgique mais il y avait quasiment que des français.

Romain Leiris (Aline) : Hey, on a joué à Marseille un peu, quand même ! (Rires)

S.G. (La Femme) : Franchement les gens sont cool. Ils veulent danser dans un concert, ils s’en foutent des paroles. Enfin c’est pas qu’ils s’en foutent mais bon…

R.G. (Aline) : Si ça pulse, tant qu’il y a un truc qui se passe c’est bon. De toute façon tu ne vas pas à un concert pour ça.

- À part pour Grand Corps Malade.

M.M. (La Femme) : Ou pour FAUVE. Fauve qui peut.

- Vous les connaissez d’ailleurs ?

M.M. (La Femme) : Ouai, on a joué avec eux plusieurs fois. Ils sont cool.

- Vous aimez ce qu’ils font, par curiosité ?

R.G. (Aline) : J’aime bien les instrus après ça ne m’intéresse pas ces trucs existentialistes à fleur de peau. C’est too much. Puis eux c’est redondant, tu peux dire exactement la même chose en trois mots.

M.M. (La Femme) : C’est ça en fait. Parfois je trouve que c’est un peu too much comme paroles mais après c’est pas mal.

A.P. (Aline) : Je comprends que ça prenne bien par contre, et que ça parle à des jeunes de 18/20 ans. Après ça me fait un peu chier comme textes.

R.G. (Aline) : J’ai du mal. Leur délire “j’encule le blizzard” et ces trucs d’écorché vif pour le coup je trouve ça vraiment trop.

- On a déjà vu ça dans le rap surtout. Et comment expliquez-vous que ça prenne d’un coup ?

R.G. (Aline) : Je pense que beaucoup de gens se retrouvent là-dedans (approbation générale).

M.M. (La Femme) : Les trucs de rap ça traite plus de la galère d’une minorité alors qu’eux ça parle de problèmes que tout le monde peut avoir, la classe moyenne et tout ça.

R.G. (Aline) : Ils plaisent comme un groupe de rap peut plaire. Eux c’est un groupe de rap de blancs becs. Mais c’est pas méchant ce que je dis !

M.M. (La Femme) : Le rap ça marche grave en plus. Tu vois les mecs genre 1995.

À suivre…

Merci à Jean-Denis Fanello, William Piel, Marlon Magnée, Sacha Got, Romain Guerret, Arnaud Pilard, Vincent Pedretti, Romain Leiris

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