Justice et théâtre, la frontière est mince
Edito #38 : Vergès, le diable a enfin trouvé son avocat
Mort à 88 ans, le moins que l’on puisse affirmer c’est que Vergès aura eu le nez creux durant toute sa carrière. Personnalité obscure, intimidante et à la répartie cinglante, l’avocat aura marqué de son empreinte la justice française et internationale à grands coups de provocation savamment dosée et d’un sens de la stratégie qui n’appartenait qu’à lui.
Partant du principe établi que tout accusé possède un droit de défense devant une cour, maître Vergès s’est fait une spécialité dans les plaidoiries véhémentes de personnages réputés indéfendables. Résultat, l’homme a regroupé dans son palmarès un bestiaire impressionnant d’humanistes de tout poil (Barbie, Carlos, Milosevic, Garaudy, Samphân) dont les qualités altruistes ont d’ailleurs été révélées lors de procès retentissants. Dans un monde où les salauds sont une espèce très répandue, il était couru d’avance que l’avocat avait entre les mains un vivier intarissable qui à l’heure actuelle est loin d’être asséché…
Homme mystérieux caché derrière ses yeux amandes et une épaisse fumée de cigare, Vergès emporte avec lui ses secrets et laisse une personnalité énigmatique dont les motivations restent troubles. Si son parcours demeure pour le moins insolite, une chose est claire, l’avocat mettra un point d’honneur à défendre n’importe quel client, qu’il soit nazi ou simple jardinier. Dans tous les cas lors de procès sulfureux, la personnalité de Jacques Vergès semblait rivaliser avec celle de son client aussi détestable soit-il. Dès lors, la présence de l’avocat venait rajouter encore un peu plus de poudre à une situation déjà explosive. Vergès lui s’en délectait, toisant ses ennemis d’un regard suffisant et empli d’un cynisme non feint, alors qu’en toile de fond, l’opinion publique restait profondément songeuse par rapport aux motivations de l’avocat. Vergès lui, savait et s’en amusait.
Avec son décès, le magistrat laisse de nombreuses questions en suspens, notamment cette part d’ombre concernant les neuf années durant lesquelles il s’est évaporé avant de réapparaître comme par enchantement au début des années 1980. Sa disparition risque une nouvelle fois d’aiguiser l’appétit des spéculateurs qui ne sont jamais parvenus à percer le mystère de ce personnage quasi fictionnel. Jusqu’à son dernier souffle Jacques Vergès sera parvenu à entretenir le mystère. Le silence est d’or parait-il…
- Pierre-Jean Cléraux -




