France-Rwanda en première classe
Un voyage en compagnie de Gaël Faye
Le 14 Octobre dernier à Grenoble, la France et le Rwanda, le pili pili et le croissant au beurre, se sont unis lors d’un moment suspendu dans le temps. A la fois pimentée et douce comme un café-crème, la performance de Gaël Faye s’est aventurée à la croisée des cultures et des saveurs. Récit d’un voyage initiatique.
Photos réalisées par Nicolas NEREAU.
L’envol d’un picaflor…
Colibri à l’élégance fragile, le picaflor et ses couleurs vives symbolisent une liberté à laquelle Gaël Faye a longtemps aspiré. Cette vie d’artiste tantôt précaire, souvent exaltante, qu’il dépeint sur « Slow Operation » a connu ses premiers balbutiements lorsque la guerre au Rwanda l’a forcé à quitter sa terre natale. A 13 ans, Gaël Faye écrit son premier texte. Une dizaine d’années plus tard, le picaflor a troqué ses ailes contre un costume trois pièces et un clavier « Qwerty ».
Semblant être de nouveau possédé par les démons du capitalisme auxquels il a échappé, le geste robotique, le flow saccadé et le verbe amer, Gaël Faye chronique le temps de « Qwerty » une soudaine prise de conscience et sa résurrection. Désormais artiste-chômeur de son propre aveu – et visiblement ravi de sa situation -, c’est avec l’œil clairvoyant de celui qui s’est un temps « sculpté le masque exigé par le monde du travail » qu’il slame un appel au rêve et sourit à l’idée de ce que l’avenir lui réserve.
« A-t-il respecté les rêves de l’enfant qu’il était?/Mais cette fois c’en est trop, sortir du cercle infernal/Parce qu’il crève d’ennui, il sautera hors de son bocal »
Accompagné d’Edgar Sekloka, son compagnon de rime de toujours, de Sacha, multi-instrumentaliste et vocaliste au falsetto de cristal – et visiblement attraction touristique de choix au Rwanda, lorsque l’intéressé a chanté en kirundi -, d’Arnaud Renaville à la batterie, et d’un Alexandre Millet plus que méritant dans son rôle de petit nouveau au clavier, Gaël Faye a défendu sur scène un projet à la fois intimiste et propice à l’évasion.
… l’atterrissage d’un poète
Devant une salle captée par la poésie métissée du franco-Rwandais, le voyage s’est déroulé sans accrocs. Si ce n’est le doux ballottement du véhicule nous guidant sur le chemin cahoteux de l’existence de celui qui semble avoir traversé mille vies. « T’inquiète, je sais que la vie est une tempête que l’on traverse » analyse le rappeur, faisant preuve d’une lucidité que seules les épreuves peuvent façonner. La guerre, son métissage, le déchirement familial, la corruption politique et l’amour sincère : autant de thèmes qui trouvent un écrin favorable en la prose et la gestuelle tantôt habitée tantôt mesurée d’un auteur aux multiples facettes.
En guise de toile de fond, deux images de jeunes Rwandais dépenaillés au regard sombre se dressent face à l’audience. En référence à l’association «Les Hommes Debout» dont il est un des ambassadeurs, Gaël Faye profite de l’accalmie entre le discours politique de « Président » et l’équilibre bancal de « Métis » pour accomplir un devoir de mémoire : à l’aube des vingt ans du génocide Rwandais, le natif de Bujumbura se fait le porte-parole d’une cause qui continue à façonner sa carrière et à modeler son écriture.
L’espace d’une veillée poétique, les envolées virevoltantes et le verbe véhément de Gaël Faye ont transporté l’audience depuis les « routes poussiéreuses de son enfance » jusqu’à la relative proximité d’une performance scénique.
Réfléchis mais sans excès, réalistes sans tomber dans le pathos et amusants en évitant le ridicule, Gaël Faye et Edgar Sekloka – dont la gouaille et les regards malicieux ont suffi à débrider les plus solennels - ont livré une performance pleine d’équilibre à la croisée des genres. Les danses Africaines de « Bouge à Buja » et les freestyles improvisés de rappeurs locaux lors du « Big Bang » final apparaissent comme le symbole débridé d’un instant de parfaite communion avec un auditoire conquis par les textes épicés des deux auteurs.
Bientôt dix ans que les Milk Coffee Sugar traînent leur poésie dans leurs bagages. Une décennie au cours de laquelle les planches des soirées slam ont progressivement laissé place à l’intimité des salles de concert, et où les brouillons sont devenus des cahiers de rimes, les mots raturés des vers et les rêves des réalités. Sous la lumière d’une scène trop étroite pour contenir leurs désirs d’évasion, les deux artistes ont brillé par leur prose et leur humanisme.
«Mais laissez-moi que je me barre, je veux juste perfectionner mon art/Certains appelleront ça lâcheté ou égoïsme/Je le répète, si je pouvais, j’achèterais de l’héroïsme».
A lire : Gaël Faye, la poésie métissée
Interview « What’s Your Favorite » avec Gaël Faye
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Texte : Nicolas Rogès
Crédits photo : www.nicolas-nereau.com




