Une histoire à écrire
Chaque famille a son lot de secrets, TDE aussi
L’année dernière, l’industrie musicale redoublait d’ingéniosité pour attiser la curiosité de nos tympans. Entre campagne marketing exclusivement virale, guérilla marketing, « teasing » à répétition, imagerie minimaliste, quasiment tout aura été tenté. Mais un label aura dérogé à la règle en ne suivant aucune trame imposée. Plus surprenant encore, en ne délivrant pas un, ni deux, mais bien aucun album, Top Dawg Entertainment est constamment resté au-devant de l’actualité grâce aux couplets de son enfant prodige : Kendrick Lamar. Mais au-delà des individualités, le mot famille prédomine à l’évocation de ces trois lettres : T.D.E. Pour mesurer pleinement le chemin parcouru par cette équipe, il faut creuser en profondeur pour pouvoir mettre en lumière les détails dissimulés.
La Cité des Anges…
Dans son livre City of Quartz publié en 1997, le sociologue urbain Mike Davis* définit la « Cité des Anges » comme un phénomène urbain « unique ». Un espace étiré à l’extrême sur plus de 150 kilomètres sans aucune séparation entre sa ville et sa banlieue. Contrairement à la majorité des villes, Los Angeles ne s’est pas développée d’un centre-ville, mais à partir des voies de transport. Chaque quartier n’est qu’une juxtaposition de lotissements avec très peu de centres culturels, et donc, très peu de monuments à visiter. Le plus souvent, on dit qu’il est préférable de visiter Los Santos en « drive-in » – en voiture – plutôt qu’à pied.
Cet environnement, les promoteurs immobiliers peu scrupuleux le vendront à merveille avec l’argument choc : le mythe du jardin pour tous. Mais Los Angeles est en réalité une ville plus complexe qui se divise en quartiers se regroupant par communautés qui supposent une homogénéité de salaire, de race mais surtout de valeur immobilière. Dès lors, les uns ne se mélangent pas aux autres et devant chaque propriété poussent de nouveaux panneaux « NIMBY » (« Not In My BackYard »), dissuadant tout étranger de s’aventurer au-delà de ses limites.
L’autre côté de la carte postale
« Ils veulent afficher leurs couleurs ? Nous afficherons les nôtres** ». En 1988, Dennis Hooper expose justement « les limites » au public à travers son film Colors. En embarquant sa caméra dans les quartiers de Watts, San Pedro ou encore Boyle Heights, il dépeint de manière réaliste la routine de deux agents de l’unité C.R.A.S.H. de la LAPD (Robert Duvall et Sean Pean) chargés exclusivement de lutter contre les activités criminelles liées aux gangs. Impuissants, submergés par une politique du chiffre inefficace, des préjugés raciaux et des méthodes répréhensives abusives, les deux compères ouvrent les œillères d’Hollywood encore mal à l’aise face à ce sujet.
Dennis Hooper sur le tournage de Colors
Or, au-delà de sa controverse suscitée à sa sortie, Dennis Hooper immortalise la « Cité des Anges » comme personne ne l’avait imaginé. Le grand public découvre les gangs et la fraction territoriale de Los Angeles. Créant les Crips en 1969, Raymond Washington est loin de se douter de l’héritage qu’il laissera derrière lui car chemises Pendleton et pantalons larges abaissés se voient devenir la norme pour une jeunesse Afro-Américaine délaissée. En opposition, les Bloods et les Pirus se forment pour contrer l’hégémonie grandissante des Crips et quand les Crips se mettent à se vêtir de bleu, les Bloods choisissent le rouge. Dorénavant cette nouvelle grille de lecture est indispensable pour se rendre compte que la couleur de peau ou son « ter-ter » natal ne suffit plus à construire une amitié, désormais il faut choisir son camp. Dans les années 80, l’arrivée du crack et de Reagan à la tête du pays accentueront ce phénomène et les colonnes faits divers de Los Angeles Times ne cesseront de se remplir.
Top Dawg Entertainment prend avant tout racine sur cette terre où les rêves restent aux garages et où choisir son camp est obligatoire. Mais T.D.E. a fait le pari d’écrire son histoire en réunissant quatre gamins de quartiers – voire de gangs – complètement différents sous le même étendard. Le père spirituel de la côte aka Snoop Dogg confessera à un certain Q : « Je vous regarde de loin, assis dans mon siège et je suis fier de ça. Je te vois traîner avec T.D.E. Je vois comment des mecs de différents quartiers, qui ne se parleraient même pas à l’époque où je rappais, mais vous vous traînez réellement ensemble […] Vous le faites d’une manière très respectable et personne ne s’en soucie. Un mec de New-York ou Atlanta ne réfléchirait pas à dire c’est un Crip ou autre. Il dirait juste que ces mecs-là sont bons ».
Mais comment faire cohabiter des individualités si fortes au sein d’une même équipe ? Cette équation, Antony « Top Dawg » Tiffith et Terrence « Punch » Henderson se sont attachés à la résoudre tant bien que mal.
Les capitaines du navire
En 1997, Anthony « Top Dawg » Tiffith crée Top Dawg Ent. dans l’unique but d’avoir sa plateforme pour composer tranquillement ses productions dans son home-studio. Il parvient à faire quelques jolis placements de productions pour The Game ou encore Juvenile mais la compagnie reste partialement inactive. À la même époque, son cousin Terrence « Punch » Henderson cherche à ouvrir son propre label. Les deux étant proches, ils décident de s’unir pour former un label dénicheur de talent. Néanmoins, cette soudaine mutation est rendue possible par le vécu et la légitimité acquise en grandissant à Watts dans les « projects » de Nickerson Gardens.
Watts est une ville fondamentale dans l’histoire des quartiers de Los Angeles. Durant la Seconde Guerre mondiale, la demande de main-d’œuvre sur les chantiers navals et l’aviation étant très forte, une majorité de migrants Afro-Américains venant de Sud décident de faire leurs valises pour fuir un État ségrégué au profit d’une terre qui embauche. Très vite, la ville se retrouve surpeuplée et les conditions de vie précaires deviennent la norme. Entre-temps, Watts se vide de ses Anglo-saxons et pour tenter d’accueillir tout le monde, les plus grands « housing projects » – autrement dit H.L.M. – de L.A. sont construits dans les années 40. Imperial Courts, Jordan Downs, Hacienda Village et surtout Nickerson Gardens sortent de terre, mais quand la récession de l’après-guerre gagne la côte Ouest, ces quartiers ne s’en relèveront jamais. À titre d’exemple, les premières émeutes verront le jour ici-même, en 1965 quand un contrôle d’alcoolémie de routine dégénéra***.
Ali, Kendrick Lamar et Dave Free (de g. à d.)
Les deux cerveaux derrière T.D.E. commencent par jeter leur dévolu sur un jeune rappeur issu du même coin qu’eux : Jay Rock. Enrôlé dans les Bounty Hunter Bloods, Johnny Reed McKinzie – son vrai nom – prendra les choses au sérieux quand Antony Tiffith l’amadouera en lui laissant son studio pour enregistrer gratuitement. De plus, ayant grandi dans le même secteur difficile, les rapports sont plus faciles et Jay Rock signera le premier sur T.D.E. en 2005. Le binôme élargit ensuite ses branches en allant lorgner dans la ville de Compton où un gamin encore surnommé K-Dot commence à faire beaucoup de bruit depuis que sa mixtape Y.N.I.C. tourne dans les stéréos. Le mois qui suit, Kendrick Lamar rejoint rapidement l’équipe mais l’association entre les deux artistes apparaît un brin compliqué. Effectivement, les deux bonhommes se connaissent d’avant car la majorité des jeunes de Nickerson Gardens vont au lycée de Centennial à Compton. Malheureusement, quand on est un jeune de Watts, étudier en toute sérénité à Compton n’est pas la chose la plus facile. Du coup, les conflits entre ces deux groupes se manifestent couramment et Jay Rock bien qu’ayant été scolarisé au lycée de Locke, se retrouve souvent à la sortie du lycée de Kendrick pour régler quelques histoires. Une fois de plus, Anthony Tiffith et Punch Henderson troquent la veste de CEO pour celle de médiateur et réussissent à dissiper tout problème sous-jacent. Après avoir sillonné la région, six mois plus tard un gamin atteint du syndrome de Steven-Johnson vient gonfler les rangs. Originaire de la banlieue de Carson, Ab-Soul déjà habitué à rapper rentrera très vite dans le moule. Le dernier à rejoindre la bande sera ScHoolboy Q mais les choses seront plus longues car ce dernier s’intéresse de loin au rap et préfère traîner avec les 52 Hoover Crips dans les rues de Figueroa.
Le tout prend une forme définitive quand Punch et Top Dawg trouvent les architectes sonores de leur projet. L’équipe de producteurs Digi+Phonics (Sounwave, Dave Free, Tae Beast et Willie B) et l’ingénieur son Ali signent sur le label et l’aventure peut alors commencer.
Le « crash-test » de T.D.E.
Les quatre gamins ayant passé leur jeunesse dans la même « Cité des Anges », l’alchimie prend très vite et les histoires à raconter se ressemblent d’une certaine manière. Quand Kendrick Lamar se fait voler sa Mega Drive par sa tante accro au crack, ScHoolboy Q découvre son premier pistolet des mains de sa grand-mère. Les quatre se surnomment Black Hippy et remettent la besogne – ou le « hustle » si vous préférez – au goût du jour. À force de traîner ensemble, la connivence entre les quatre devient l’un des piliers du label et les sessions studio sont régies selon leurs règles. Les rêves sont en route…
En tant que l’aîné du groupe, le premier à avoir rejoint T.D.E., mais aussi le seul à avoir grandi dans le même coin que Tiffith et Henderson, Jay Rock se voit être le premier artiste de l’écurie à être lancé dans le grand bain. Dans un premier temps, les efforts sur lui se feront sur le difficile marché de la mixtape. Entre 2006 et 2009, le gamin de Watts en réalisera huit dans l’optique de capter l’attention et c’est chose faite puisque T.D.E. connaîtra les joies des ondes hertziennes avec le single « All My Life (Ghetto) » (2008). Cerise sur le gâteau, en plus de décrocher un couplet de Lil’ Wayne lorsqu’il était encore pertinent dans le « rap jeu », Jay Rock signe son premier contrat dans la maison de disques Warner Bros.
Mais alors que tout le monde pense avoir avoir franchi la ligne d’arrivée, un grain de sable vient enrayer la machine et l’album Follow Me Home censé capitaliser le succès de Jay Rock se retrouve être retardé sans aucune date de sortie. À ce petit jeu, les deux cerveaux derrière T.D.E. n’ont pas de réponse et Tech N9ne, « mogul » des plus discrets du Kansas (Missouri) se portera garant pour faire sortir l’album sur sa plateforme Strange Music.
Hustle like you broke
Classé dix-septième des Forbes « Hip-Hop Cash Kings » en 2013, Tech N9ne est ce qu’on appelle un « homme de l’ombre ». En partenariat avec Travis O’Guin, les deux ont monté l’une des affaires les plus prolifiques dans un Etat du Missouri pourtant oublié de la carte « rapologique ». En gardant un contrôle total sur le merchandising, la distribution et les tournées, les deux s’assurent des rentes confortables bien qu’opérant dans l’indépendance la plus totale et Tech N9ne se permet de sortir quasiment un projet par an.
Ce modèle économique devient l’une des sources d’inspirations d’Anthony Tiffith et Punch Henderson. Top Dawg Ent. redéfinit pour le coup toute sa stratégie et décide de ne plus courir derrière les radios. L’avènement d’Internet leur permettra de court-circuiter les intermédiaires inutiles et désormais T.D.E. s’attaque au cœur des gens. De ces mots Punch Henderson dit vouloir faire de la « human music ». Une musique qui compte. Une musique qui touche. Une musique à laquelle on peut se relier. À partir de ce moment, K-Dot oublie son pseudonyme et opte pour son vrai de nom Kendrick Lamar et incarne à la perfection la nouvelle vision du label.
« My plan B was to win ya hearts before I win a Grammy »
Kendrick Lamar, I Am (Interlude) (2009)
Certes, il n’a toujours pas gagné son Grammy mais la transparence devient l’un des moteurs du bon gamin de Compton n’hésitant pas à rester proche de son public en l’invitant sur scène pour des prestations remarquables.
En parallèle à ça, T.D.E. sort du circuit compliqué des mixtapes en 2011 et remet au premier plan le travail artistique sur chaque projet proposé. Malheureusement, le « crash-test » de l’équipe – autrement dit, Jay Rock – ne pourra suivre le mouvement. La suite ? Tout le monde la connait. Les couvertures des magazines affluent, les nominations aux XXL Freshmen apparaissent, les critiques s’emballent, les pairs sont conquis, chaque palier est débloqué un à un et la qualité devient l’une des marques de fabrique de Top Dawg Ent. Dr. Dre passera par-là et désormais le nom Top Dawg Entertainment n’a jamais autant brillé.
Top Dawg Ent. c’est d’abord une famille qui n’était pas destinée à se rencontrer mais que la musique a su rapprocher. Q a admis ne reconnaître que son label à travers le Wu-Tang en raison des liens tissés en-dehors de l’industrie du disque. Quoi qu’il en soit, l’avenir semble rose pour cette écurie qui a étendu son champ d’action dans le Sud avec Isaiah Rashad et qui a trouvé sa touche féminine à l’Est avec SZA. Mais quel avenir ? Le temps nous le dira mais Punch dit vouloir rendre ses quatre gamins riches et qu’ils aient tous un label à leur nom. L’histoire est en route et Oxymoron sortant aujourd’hui, l’histoire n’est pas prête de se terminer.
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Sébastien Darvin
@ShawnPucc
*Mike Davis, City of Quartz : Los Angeles, capitale future, La Découverte/Poche, Paris, 2006, 391 p.
**Discours du chef de la brigade C.R.A.S.H. dans le film Colors
***Jeff Chang, Can’t Stop, Won’t Stop : une histoire de la génération hip-hop, Allia, 2006, 665 p.





