Jamais seul

Skyzoo, à jamais accompagné

30 mai 2014 . Pas de commentaire
By Rémy, in Featured, US Side

Originaire du quartier de Bedstuy à Brooklyn, Skyzoo fait partie de ces rappeurs profondément respectés dans la sphère de l’underground. Évoluant sans cesse vers un rap toujours plus maîtrisé, celui que l’on connaît notamment à travers les deux pièces maîtresses de sa discographie, les solos The Salvation et A Dream Deferred, est un homme qui aime se savoir entouré. Preuve s’il en est cette année encore avec la sortie, mardi dernier, d’un énième projet collaboratif, le quatrième de son encore jeune carrière. Un procédé qui jusqu’à maintenant lui a toujours réussi en raison d’un choix judicieux quant à son partenaire de production, ou de rimes. Quatre projets qui auront permis au MC, en plus de lui apporter de l’expérience et de l’assurance pour ses albums solo, de pousser encore plus loin la maîtrise de son flow et de ses rimes pour s’affirmer encore davantage comme l’un des rappeurs les plus doués qu’il nous est donné d’écouter à l’heure d’aujourd’hui. Retour sur ces « œuvres à part » comme il le dit lui-même.

De Cloud 9 : The 3 Day High (2006)…

Nous sommes en 2006 et Skyzoo s’apprête à fêter ses vingt-quatre printemps. Mais avant cela, le rappeur entend célébrer un tout autre évènement, et de taille : celui de la sortie, deux mois jour pour jour avant la date de son anniversaire (24 décembre), de son premier album réalisé en collaboration avec celui qui l’a déniché, le producteur émérite 9th Wonder. Un choix particulièrement judicieux tant l’homme, à l’époque, ne cesse de monter dans l’estime des auditeurs rap. Il faut dire aussi que 2005 fut une année aussi prolifique que qualitative pour 9th, élevant ainsi sa carrière à un tout autre niveau : avec pas moins de cinq projets dont un premier effort solo très réussi (The Dream Merchant), le mémorable The Minstrel Show avec son groupe Little Brother et l’excellent Chemistry avec Buckshot, 9th Wonder a su démontrer toute l’étendue de ses talents à la production et prouver par là même qu’il représente l’un des beatmakers les plus doués d’alors. Très en vue et sollicité de toute part, 9th Wonder voit alors sa réputation croître à une vitesse record. Un début de gloire qui ne l’empêcha pas pour autant de produire pour des artistes un peu moins en vue mais doté tout de même d’un fort potentiel, du moins assez pour qu’il lui consacre un peu de son temps. Skyzoo fut l’un d’entre eux, auquel 9th offrit trois jours exclusifs en sa compagnie pour la réalisation d’un album commun. De ces trois jours intensifs en studio à enregistrer non stop naîtra Cloud 9 : The 3 Day High, le tout premier effort du rappeur.

Un album traversé par de multiples samples soulful piochés dans l’horizon des années 1970 et 1980. Une initiative à laquelle il fallait s’attendre tant Skyzoo et 9th Wonder, ce dernier dont on reconnaît d’ailleurs facilement la patte avec l’utilisation récurrente de boucles soulful, semblent vouer un attachement viscéral à la Soul et au R&B de cette période. « Way To Go », « Stop Fooling Yourself », « Comeback », « You & Me », les deux bonhommes nous transportent sur un petit nuage grâce à de savoureuses pistes et confirment à eux deux leur statut et de jeune prometteur pour Skyzoo et de producteur ô combien talentueux pour 9th. Surtout, un tel projet abouti permet au rappeur de faire son entrée dans la cour des grands par la grande porte. Après avoir galéré des années durant en lâchant mixtape sur mixtape, Skyzoo récolte enfin les fruits de son dur labeur et voit poindre un début de reconnaissance à son égard. Une réussite qui n’aurait sans doute pas été aussi admirable si le rappeur n’avait pas confié la production à 9th, la complémentarité entre les deux artistes n’étant que stupéfiante. Bien plus qu’un rappeur qui déverse ses rimes sur quelques productions, Skyzoo parvient à se fondre à la perfection dans les compositions de 9th.

Très bien accueilli aussi bien par la presse que par les fans, Cloud 9 : The 3 Day High demeure à ce jour un incontournable de la discographie de Skyzoo. Pas étonnant donc que son nom soit régulièrement cité, à juste titre, lorsque l’on évoque le meilleur projet de l’artiste. Un début de carrière de très bon augure pour le rappeur donc, qui le promeut de facto au rang de jeune espoir du rap. Si aujourd’hui le constat s’avère plus nuancé, Skyzoo n’étant qu’un rappeur de seconde zone, reste que cette position a toujours été voulue par le principal intéressé, lui qui a toujours refusé de répondre favorablement aux sirènes des majors dans le but de pratiquer sa passion sans frontière, de faire de la musique qui lui ressemble et non dictée par qui que ce soit.

Le morceau à retenir : « Stop Fooling Yourself »

 

…À An Ode To Reasonable Doubt (2013)

Rappelez-vous en 2011, le transparent Elzhi -dont on attend d’ailleurs avec impatience un deuxième album après le très bon The Preface sorti en 2008- lâchait un Elmatic en hommage au désormais classique Illmatic (1994) de Nas. Deux ans plus tard, c’est au tour de Skyzoo d’y aller de son petit hommage en faisant honneur à un autre album marquant de la décennie 1990 : Reasonable Doubt (1996), le premier album de Jay-Z, considéré à ce jour par beaucoup comme la plus belle réussite d’Hova. Intitulé An Ode To Reasonable Doubt, cet EP - à écouter à cette adresse – survient pas n’importe quel jour : un certain 4 décembre, soit le jour des 44 ans de Jay-Z.

Contrairement à Elzhi qui reprenait telles quelles les productions d’Illmatic en y apposant simplement ses propres flow et lyrics, Skyzoo a pris le soin de convier le producteur AntMan Wonder, producteur originaire de Philadelphie, afin de recréer les beats de Reasonable Doubt, certes à l’identique, mais avec de véritables instruments (cordes, percussions…) pour un effet live des plus authentiques. En somme, une version alternative des compositions d’origines, à laquelle le rappeur allie son sens de la rime pour retracer le parcours du véritable King of New-York. Tout de suite à l’écoute, le constat est implacable : qui de mieux que Skyzoo aurait pu rendre hommage à Jay-Z ? Personne, sans doute. Tout au long des neuf tracks qui parsèment la galette, Skyzoo se réapproprie les morceaux et signe un hommage vibrant à Jay-Z de par la qualité de ses prestations, faisant ainsi montre d’une habilité incroyable au mic, prouvant par là même que lui seul, et personne d’autre, ne pouvait rendre un hommage si sensible à ce ponte du rap. Bien plus qu’une initiative louable, le pari est amplement réussi. Avec ce nouveau projet, le rappeur prouve une fois encore qu’il figure parmi les rappeurs les plus talentueux de sa génération.

Le morceau à retenir : « Thinking You Can Hang » (feat. Torae & Sha Stimuli)

 

En passant par Live From The Tape Deck (2010)

Entre-temps, Skyzoo a eu le temps de livrer deux efforts solo : The Salvation d’abord en 2009, A Dream Deferred ensuite en 2012. Deux projets salués à juste titre, en particulier le premier avec des compositions assurées par la crème de la crème de la production (9th Wonder, Black Milk, Just Blaze, Nottz…). Un album très personnel (un seul featuring, Carlitta Durand), de qualité qui plus est, et qui vient ainsi confirmer le fort potentiel aperçu sur son précédent opus, Cloud 9 : The 3 Day High avec 9th Wonder. Une qualité que l’on retrouve à nouveau sur A Dream Deferred, deuxième effort solo particulièrement réussi, illuminé par les présences, que ce soit en featuring ou à la production, de 9th Wonder, Black Milk, DJ Khalil, Freeway, Illmind, Raheem DeVaughn ou encore Talib Kweli.

Mais ces deux projets mis de côté, le rappeur de Brooklyn, sorti d’une cuvée 2009 qui l’a consacré rookie de l’année, nous a également gratifiés d’un nouveau projet commun : Live From The Tape Deck en 2010 avec le talentueux producteur Illmind que l’on ne cesse de solliciter ces derniers temps. Un projet dont le titre a d’ailleurs été choisi en hommage aux cassettes audio, un format auquel il voue un véritable culte, affirmant ainsi que la période pendant laquelle celles-ci étaient en usage constituait une sorte d’âge d’or de la musique, sa perte ayant entraîné par la même une dégradation progressive de sa qualité. Sur ce projet censé faire monter la sauce avant A Dream Deferred, son véritable deuxième album après The Salvation évoqué un peu plus haut, Skyzoo est guidé par cette volonté d’imiter les icônes du rap du temps des nineties (A Tribe Called Quest, Eric B. & Rakim, Gangstarr, Mobb Deep, N.W.A.), en enregistrant un album avec un seul et même producteur. Alors forcément, Illmind oriente ses productions vers un son plus old school, tâche qu’il a semble-t-il prise très à cœur en utilisant pour ses productions, en plus de son attirail habituel, des synthés tout droit sortis des 1980′s. Distribué par le label Duck Down, l’album contient par ailleurs quelques guests pour le moins intéressants et pour la plupart originaire de la Grosse Pomme (Buckshot, Styles P, Torae et Rhymefest) qui collent parfaitement à la thématique du projet. Porté par le très bon single boom-bap « Frisbees » ainsi que par le tout aussi réussi « Speakers On Blast », Live From The Tape Deck révèle une complémentarité éclatante entre les deux protagonistes, Illmind s’appliquant à servir à Skyzoo des productions sur-mesure. Après les associations Buckshot/9th Wonder, Marco Polo/Torae ou encore Marco Polo/Ruste Juxx, force est d’admettre que le pari de Duck Down de réunir une nouvelle doublette est à nouveau gagnant.

Comme avec 9th Wonder sur Cloud 9, Skyzoo a trouvé le partenaire idéal sur LFTTD. Une collaboration qui semblait évidente et qui se confirme sur ces 42 minutes 30 de pur régal. Un projet résolument boom-bap qui sied parfaitement à Skyzoo et dont résultent de véritables petits joyaux, de « #Allabouthat » à « Kitchen Table », en passant par le merveilleux duo avec Torae sur « Barrel Brothers ». Résultat, une victoire de plus pour Skyzoo qui voit son album encensé de part et d’autre, XXL, DJBooth et HipHopDX lui attribuant respectivement les notes de 4/5, 4/5 et 4.5/5. Une collaboration réussie dont certains en viennent même à réclamer une suite, dont un certain Edwin Ortiz de chez HipHopDX qui s’exclame à la sortie du projet : « Tout comme ses camarades de label 9th Wonder & Buckshot ou Marco Polo & Torae, nous ne pouvons qu’espérer qu’Illmind et Skyzoo réitèrent leur collaboration à l’avenir. »

Le morceau à retenir : « #Allabouthat »

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Pour finir par Barrel Brothers (2014)

Cinq mois seulement après la sortie de son très bon projet-hommage à Jay-Z, voici que Skyzoo fait déjà son retour avec un nouvel album sous le bras. Un album collaboratif, une fois encore, à la différence près cette fois-ci qu’il s’agit non pas d’une galette réalisée avec un producteur comme à l’accoutumée, mais avec un autre rappeur. Une première pour Skyzoo. S’il avait pris pour habitude de confier l’intégralité des productions à un seul et même producteur pour dégager une certaine cohérence, le rappeur fait visiblement une entorse à sa ligne de conduite jusqu’ici en joignant ses forces à celles de son compatriote Torae.

Collaborateurs de longue date, les deux MCs semblaient destinés, un jour, à se réunir pour un projet commun. Longue à se concrétiser, l’association des deux rappeurs brooklynites apparaissaient pourtant comme une évidence tant leur profil tend à se rapprocher de manière criante. Avec l’amour de Brooklyn pour dénominateur commun, et donc attachés à un son résolument boom-bap, Skyzoo et Torae restent fidèles à eux-mêmes en livrant un projet brut de décoffrage. Bien appuyé par des producteurs de renom (Black Milk, Illmind, Khrysis, DJ Premier, Oh No…) qui livrent là des compositions bien raw, le duo a toutes les cartes en main pour transformer ces dernières en de véritables petits bijoux grâce à une maîtrise sans conteste de leur flow et de leurs rimes. C’est violent, c’est brut, la nuque remue sans cesse, les deux MCs nous offrent avec ce Barrel Brothers -titre clin d’œil à leur collaboration du même nom sur Live From The Tape Deck- ce que l’on attendait : un projet qui défouraille sec dans une ambiance old school, qui sent la rue à plein nez. « Blue Yankee Fitted », « All In Together », « Rediscover », « The Aura », les pépites se succèdent et affirment par là même que Skyzoo et Torae représentent bel et bien la crème de la crème du rap underground new-yorkais. Surtout, Skyzoo, très affûté au micro, ajoute là un joyau de plus à sa déjà belle discographie tout en affichant une nette progression de son rap depuis son premier effort Cloud 9. Quant à son acolyte Torae, il poursuit sur sa bonne lancée Double Barrel (avec Marco Polo)/For The Record/Off The Record et certifie que, malgré un manque de reconnaissance, son rap est toujours aussi tranchant, brut, et surtout qu’il est l’un des tout meilleurs à son niveau. Relégués au rang de rappeurs les plus sous-estimés du Game, Skyzoo et Torae font véritablement honneur à leur ville avec ce Barrel Brothers qui les range une fois pour toute parmi les valeurs sûres de notre chère Hip-Hop.

Le morceau à retenir : « Rediscover » (feat. Blu)

Jamais seul, que ce soit en compagnie de 9th Wonder, Illmind, AntMan Wonder ou encore tout récemment Torae, Skyzoo a toujours fait montre d’une volonté affirmée de partager un même album. Qu’ils soient ponctués par la réussite marque ainsi la force qu’a le rappeur de Brooklyn de bien choisir ses partenaires. Surtout, Skyzoo semble avoir trouvé là un bon moyen de gagner à la fois en expérience et en assurance pour revenir toujours plus fort dans ses albums solo. The Salvation et A Dream Deferred n’en sont que la confirmation.

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Rémy Paurion
@RmyPaurion

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