Hommage à une culture rêvée
1973 - 2013 : 40 ans de Hip-Hop
On frappe à la porte de ma chambre. Des bruits sourds, insistants, comme si on essayait d’attirer mon attention. Intrigué, je m’approche sur la pointe des pieds, de peur de trahir ma présence.
Le tambourinement se fait plus insistant. Lorsque je décide finalement d’ouvrir la porte, une lumière blanche aveuglante réduit mes repères à néant. Une voix me murmure de venir la rejoindre.
Curieux, je m’exécute, puis alors que le sol se dérobe progressivement sous mes pieds, je suis emporté dans un tourbillon de couleurs.
Je me surprends à me souvenir, et à sourire à ce que les songes me susurrent à l’oreille. Je plonge et plonge encore, inexorablement, vers un abysse de sensations…
Afrika Bambaataa at Bronx River Projects - photo by Sylvia Plachy
Les scènes défilent sous mes yeux, semblables à une mosaïque d’instants figés dans le temps.
J’ai croisé une tribu appelée « Quête »*, dont j’ai adopté les codes. J’ai succombé aux charmes d’un gourou* et me suis abreuvé de ses enseignements. On m’a ordonné de devenir riche ou de mourir en essayant* ; j’ai rétorqué que j’étais prêt à mourir* en rimant. Puis, quand tous les yeux étaient braqués sur moi*, mon esprit m’a joué des tours*, déboussolé comme un gamin égaré dans une ville de dingue*.
Je ne dormais plus, car le sommeil est le cousin de la mort*. J’ai traîné mes guêtres dans les rues de mon enfance, en quête de mes racines*. Je suis remonté jusqu’à l’arbre de mes souvenirs et ai constaté que les fruits avaient pourri*. J’ai voyagé vers le Sud, là où les aliens ont des dents en or*, puis vers les froides soirées de l’Est, où seuls les plus forts survivent*. Mon périple vers les contrées de l’Ouest s’est achevé abruptement, perturbé par des jusqu’au-boutistes révolutionnaires débarqués tout droit de Compton*.
J’ai rencontré des criminels à l’âme de poètes*, j’ai foulé la terre à la recherche de l’amour déraisonné, celui qui efface les frontières et fait perdre la raison.
Je t’ai rencontrée, ai succombé à tes charmes et ai décidé de ne plus jamais me relever.
J’ai aimé voir ton reflet dans les lunettes noires de Ray*, m’enivrer au son de la trompette de Miles*, goûter de nouveau au grain suave et chaleureux de Billie*. Tu t’es élevée jusqu’à trois pieds de hauteur*, tout là-haut, au-dessus des nuages*. Parce que le ciel était ta seule limite*.
Béni soit ton père, ce type cool qu’on appelait Herc*. Il m’a raconté que dans l’atmosphère fiévreuse de ta conception, les murs de son appartement miteux du Bronx* ont résonné si fort des cris d’extase de ta mère que les voisins en ont rougi.
Tu m’as appris que le soleil se levait à l’Est* et que la souffrance était la muse des plus belles proses. J’ai aimé ta verve incandescente autant que les histoires d’amour fiévreuses que tu me contais.
Mais pour écrire une histoire, il faut un jour tourner les pages.
Que nous est-il arrivé ma belle ? Tu t’es mis des chaînes d’esclaves autour du cou, prisonnière d’une arrogance avec laquelle tu haranguais ton entourage. Je t’ai sentie t’éloigner inexorablement, comme si notre histoire n’était plus qu’un vestige poussiéreux, égaré sur l’étagère de notre insouciance. Tu es devenue l’ennemie publique numéro un*, on dardait sur toi des regards inquisiteurs.
Ce matérialisme de surface dont tu te targuais avec fierté t’allait mal au teint. Comme si l’argent régissait tout autour de toi*. Je te regardais parfois avec honte, souvent avec dégoût, moi, celui qui te chérissait plus que tout autre. Je suis devenu la victime forcée de l’amour que je te portais, contraint de courber l’échine sous les assauts répétés de tes frasques.
Mais je suis resté près de toi, car le véritable amour ignore les maux de l’âme.
C’était toi et moi contre le reste du monde*. Je t’ai relevée quand on t’a mis plus bas que terre, j’ai porté sur mes frêles épaules les rêves d’avenir que nous avions partagés. J’ai compris ton désir d’émancipation, ton souhait de te libérer des chaînes auxquelles tu t’étais volontairement attachée. J’ai accepté que tu ailles lorgner vers des horizons éloignés, que tu fasses les yeux doux à ce que tu ne connaissais pas. Je t’ai laissé naviguer au gré de tes envies, certain que tu me reviendrais plus belle encore. Comment aurait-il pu en être autrement ?
J’ai décidé d’être*, de devenir et de me souvenir. J’ai décidé de pardonner tes excès, d’accepter ton extravagance, de fermer les yeux sur tes carences. J’ai embrassé tes formes généreuses et caressé ton ventre où sommeillent mille vies. J’ai pénétré dans les 36 chambres* que tu m’ouvrais, ai goûté à ta peau froide comme la glace*. Je me suis souvenu de nos courses effrénées contre le temps qui file, de ton regard qui me rendait ivre de désir. Ma peau garde les cicatrices de ta présence. Tu m’as appris que les hommes sont éphémères mais que leurs écrits n’ont pas d’âge.
Ils se rappelleront tous de toi, quoi qu’il advienne*.
Je crois en l’avenir, certain que tu le sublimeras comme tu illumines mes souvenirs.
Il faudra une armée de plusieurs millions pour nous arrêter ma belle*.
Je suis maintenant parfaitement éveillé, encore étourdi par les divagations de mon esprit.
Cela fait bientôt dix ans que je fais le même rêve, chaque jour, irrémédiablement. Le hip-hop s’est frayé un chemin vers mon subconscient sans crier gare, par une petite porte entrebâillée qui s’est progressivement ouverte à mesure que les années s’égrenaient.
Il aura suffi d’une mélodie captée par mégarde pour que l’engrenage se mette en route.
Le hip-hop a drainé avec lui une multitude d’influences, des milliers d’artistes et autant de raisons de saluer l’avènement d’une culture qui fait la synthèse de plus de 400 ans de musique Afro-Américaine. Je m’y suis plongé avec une avidité que je n’avais jamais connue, insatiable et désireux de connaître les tenants d’un mouvement qui ne cesse de faire étalage de sa fascinante diversité.
J’ai appris à mes dépens que le hip-hop est la plus belle des femmes : aguicheuse, voluptueuse, arrogante, provocatrice et terriblement désirable. Il est cet idéal de liberté, ces instants de poésie suspendus dans le temps, ces dérives incompréhensibles qui font tout son charme.
Je l’aimais E.L.L.E*, cette entité instable, parfois médiocre mais toujours intrigante. Je l’aime et l’aimerai toujours, L.U.I,* le dernier véritable héritier des poètes*.
Le jour où je me suis marié avec le hip-hop était une putain de belle journée*.
*Références utilisées, par ordre d’apparition
A Tribe Called Quest/Guru/Get Rich Or Die Tryin/Ready To Die/All Eyes On Me/My Mind Playin Tricks On Me/Good Kid Maad City/I Never Sleep Cuz’ Sleep Is The Cousin Of Death/The Roots/Strange Fruit/Outkast (ATLiens)/Survival Of The Fittest, Only The Strong Survive/Straight Outta Comptom/Criminal Minded/Ray Charles/Miles Davis/Billie Holiday/3 Feet High And Raising/Above The Clouds/Sky’s The Limit/Dj Kool Herc/1520 Segwick Avenue, Bronx/The Sun Rises In The East/Public Enemy/C.R.E.A.M/Me Against The World/Be/Enter The 36 Chambers/Ice Cube/T.R.O.Y/It Takes A Nation of Millions To Hold Us Back/I Used To Love H.E.R/The Last Poets/Today Was A Good Day
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Nicolas Rogès
@NicolasRoges





Pas mal du tout !
Et juste dans les références il y a une faute, c’est pas Ice Cube c’est cold as ice de M.OP.