Éloignez les brebis
La porte du zoo est ouverte : le S-Crew a la dalle
Souviens-toi de ton enfance. Ce moment de ton existence où tu formes les rêves les plus fous, ces quelques instants de bonheur inconscient qui disparaissent à mesure que les années s’égrènent. Tu grandis ensuite et apprends que les espoirs que tu avais formés ne seront finalement que de simples vestiges d’un temps où tu faisais rimer insouciance avec illusions. Tu tombes, marqué par des ecchymoses que seul le temps pourra adoucir, tu réalises que les adultes sont perfides et que le poids des responsabilités écrase l’enfant qui sommeille en toi. Tu te réveilles enfin, et luttes contre une existence qui te prédétermine à être profitable, à rentrer dans un moule qui musellera tes plus folles aspirations. Tu écris des pages et des pages de rimes, t’envoles sur une boucle soulful, rugis sur un break beat qui fleure le bitume : tu formes un groupe de rap avec tes amis d’enfance.
La porte du zoo est désormais ouverte : éloignez les brebis, le S-Crew a la dalle.
2001 : Deux tours s’effondrent, Jay-Z fume un cigare dans une ambiance bleutée, le conflit afghan déplore ses premières victimes et quatre Mc’s en devenir noircissent des pages blanches, des rimes plein la tête. Le S-Crew connait ses premiers balbutiements, alors que Mekra, Framal, 2zer Washington et Nekfeu ont encore l’âge auquel l’on rêve de s’envoler affronter l’armée du Ruban Rouge à dos de nuage magique. Douze années plus tard, les quatre lurons livrent un premier album à l’accouchement laborieux, fruit de leurs expériences dans cette jungle communément qualifiée d’existence. Au milieu des années 90, Ol Dirty Bastard, éminent membre du Wu Tang Clan, affirmait avec force beuglements que Brooklyn était un zoo, dominé par des animaux enragés désireux de se faire une place au soleil. Autre continent, même sentiment : sous la grisaille de Paname, le S-Crew écume sa prose.
C’est dans cet environnement cosmopolite, ce carrefour culturel formé sur les bords de Seine que le crew déploie ses influences tentaculaires. Rien d’étonnant donc à ce que Seine Zoo pioche dans la Soul des années 50-60 - « Personne » - comme dans le Rap New Yorkais des nineties – « Ma Force » et le Jazz d’avant-guerre - « La Danse De L’Homme Saoul » -, rendant ainsi hommage à une culture hip-hop qui fait étalage de sa fascinante diversité. Outre d’évidentes connotations artistiques, les membres du S-Crew accentuent la notion de collectif dans le cosmos Rap français, héritage direct des mouvements Soul et hip-hop. La boucle est bouclée : explication de texte.
Profond pessimisme et insouciance assumée
Dans les années cinquante, à Harlem comme à Brooklyn, s’affrontaient divers groupes vocaux, dans une logique de compétition pacifiste, la popularité de chacun se mesurant à la puissance de leurs falsettos. Une trentaine d’année plus tard, le mouvement hip-hop réinterprétait cette tradition de l’épopée Soul et donnait naissance à des battles un tantinet moins gentillettes. Le multiculturalisme de la Grosse Pomme était alors un terrain on ne peut plus fertile à ces oppositions de styles. De l’autre côté de l’Atlantique, le S-Crew érige un pont générationnel en remettant sur le devant de la scène la notion de collectivité dans un game dominé par l’individualisme. Derrière l’aura d’un Nekfeu propulsé sous les projecteurs par le succès d’1995, ceux qui se décrivent comme la face sombre de L’Entourage proposent un projet qui se veut le reflet des parcours de ses quatre entités, entre profond pessimisme et insouciance assumée. Les samples de Dragon Ball sur « Ma Force » se heurtent ainsi aux espoirs brisés dépeints dans « Bonheur Suicidé » et à la triste lucidité de « Déçu Par La Vie ». Impeccablement produit - et mixé par Mitch Olivier (Booba, Saian Supa Crew, NTM) -, entre scratchs abrasifs « Décu par la vie » et atmosphère carrément hardcore « Mon 75 » le premier effort de l’équipe du S forme un genkidama empli de l’énergie de ses faiseurs de sons de l’ombre à la MPC aiguisée comme les instincts de Shiryu.
Parfois sur-vitaminé comme un Senzu de Maître Karine, souvent aussi sombre que l’aura d’Albator, Seine Zoo navigue au gré des courants artistiques auxquels ses membres rendent hommage.
« Il y a des gens de toutes les origines du monde, tous les gens ont leur propre langage, leur propre culture. Ils sont tous regroupés au même endroit comme dans un zoo en fait. C’est comme si on était tous enfermés en cage dans cette société » analyse Nekfeu sur le premier morceau de l’album.
De ces rêves brisés dont on ramasse les fragments en courbant l’échine et de ces instants de magie qui nous laissent croire en un avenir radieux, dissimulé sous la grisaille de nos quotidiens, naquit un album qui explore les entrailles de ses auteurs, sans jamais sombrer dans le misérabilisme de bas étage. La cage dans laquelle l’adulte enferme ses illusions en se promettant de l’ouvrir un jour, cette cage qui renferme le cœur de notre âme, Mekra, Nekfeu, 2zer Washington et Framal l’ont déverrouillée le temps de seize titres qui laissent filtrer des bribes de leur quotidien.
Bonus : Entre dans la jungle urbaine et capture les totems des membres du S-Crew et de L’Entourage dans les rues de ta ville pour débloquer du contenu exclusif. L’application iSeineZoo est disponible ici.
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- Nicolas Rogès -




