Le retour en grande pompe des petits frères
Phonte & 9th Wonder, je t’aime moi non plus
Depuis leurs premiers sévices rapologiques sur The Listening aux forts relents des 90’s jusqu’à un Minstrel délicieusement soulful, les Little Brother se sont imposés en l’espace de deux albums et autant de classiques comme des pontes indéboulonnables du mouvement hip-hop. Appuyés par deux MCs aux verves complémentaires et un beatmaker friand de loops vertigineuses, les petits frères de la Caroline du Nord distillent un rap modeste et léger, exorcisant les démons d’un rap infecté par le matérialisme exacerbé du début des années 2000. Pete Rock ne s’y trompe pas: « The Listening kinda brings me back to the days of when the 90′s was poppin’. It’s more realistic than what I’m hearing today and sounds like these guys put a lot of work into it. I love this album. Classic. ». Les trois lurons viennent d’entrer par la grande porte, en foutant un joyeux bordel dans un circuit underground en quête de nouvelles têtes d’affiche. Alors que le discret Rapper Big Pooh prépare le terrain pour son Dirty Pretty Things, Phonte et 9th Wonder s’illustrent après des années de hiatus avec la parution de deux albums solos, où le fantôme des Little Bro reste palpable. Retour sur une relation ambigüe entre deux personnages, aussi talentueux qu’atypiques.
Phonte, la force tranquille
Personnage affable, doué d’un falsetto aussi cristallin que sa technique lyricale, Phonte Coleman a mis à profit sa versatilité au service de son art. En s’acoquinant avec Nicolay, producteur Néerlandais avide d’instrumentaux live, Phonte donnait naissance à un premier album en 2004, symboliquement intitulé Connected. Un projet surprenant où les boucles soulful se couplaient avec un ton brut de décoffrage, laissant la part belle au flow posé et ciselé d’un artiste au firmament de son génie créatif. Si Connected semblait s’imposer d’emblée comme un album unique, les deux acolytes ont poussé le vice jusqu’à proposer coup sur coup deux livraisons à la teinte rythmn and blues sirupeuse, à la limite de l’expérimental. Doué d’un charisme et d’une aura sensiblement supérieur à son partenaire de rime Rapper Big Pooh, rarement un MC n’aura réussi avec tant de brio un tel crossover musical (que celui qui ose évoquer Lil Wayne et son risible The Rebirth soit condamné à écouter la dernière Mixtape de Tony Yayo). Encensés par la critique, tant pour leurs instrumentaux feutrés que pour les talents de vocaliste, déjà entraperçus sur la track « Cheatin’ » de Phonte, les deux projets terminaient d’installer le MC/Chanteur/CEO comme une valeur sûre du circuit underground dont l’éthique de travail s’inscrit dans un renouvellement constant. Si le patron de Foreign Exchange Music s’est toujours illustré accompagné, Charity Starts At Home laisse entrevoir un artiste torturé entre deux facettes diamétralement opposées : celle du chanteur doucereux, contrebalancée par le MC d’expérience qui met un point d’orgue à évoquer la condition sociale de la race Afro-Américaine dans ses rimes. Sobre et torturé, Charity Starts At Home est à l’image de son auteur, posé et hargneux, varié tout en étant délicieusement prévisible.
9th Wonder, beatmaker sur-estimé?
Si 9th Wonder faisait l’unanimité au début des années 2000, rares sont les beatmakers qui divisent tant aujourd’hui. Blâmé pour le caractère « Fruity Loopien » de ses productions, la neuvième merveille (de quoi, on ne saurait le dire) persiste et signe dans un registre répétitif, entrecoupé de samples à tout va. Psychopathe du découpage, le talent d’un Madlib en moins, le sosie de Marlo Stanfield dans The Wire a du mal à se renouveler, prisonnier dans un carcan confortable mais dont l’écrin perd de sa superbe. Producteur attitré d’un son New-Yorkais à la fois Old-School et tourné vers le futur (Skyzoo, Masta Ace, Buckshot), 9th peut se targuer de compter quelques classiques intemporels à son actif, à commencer par « Good Ol Love » pour Masta Ace, « Way To Go » pour Skyzoo, « Threat » de Jay-Z ou encore “Be With You” sur son album en commun avec David Banner. S’étant éloigné progressivement du son davantage terre à terre et minimaliste qui caractérisait ses premiers essais sur The Listening des LB, le Patrick Douthit post-Little Brother (j’en profite également pour nommer 9th Wonder dans la catégorie du « patronyme le moins hip-hop de tous les temps »), est davantage soulful, gourmand de loops appuyées par des basses bien grasses, reconnaissables à la première écoute. Avec la sortie de The Wonder Years, l’auditeur savait à quoi s’attendre : un concentré d’instrumentaux léchés à la sonorité old-school, soutenus par la crème de l’underground. Un projet homogène, souvent répétitif, mais qui s’impose d’emblée comme la meilleure sortie de ce professeur de hip-hop à l’université de Caroline du Nord. 9th Wonder, c’est un peu comme un bon vieux crossover de Derrick Rose : tu sais à quoi t’attendre, mais à chaque fois tu prends une claque.
Jamais l’un sans l’autre
Si les deux membres des Little Brother auraient pu prétendre au début des années 2000 appliquer à la lettre les principes du Bro Code de l’ami Barney Stinson, leur relation s’est vite dégradée à mesure que les divergences artistiques prenaient de l’ampleur. Le divorce est entamé après la sortie du Minstrel Show, les Little Brother ne sont plus et les ex-bros entrent dans une sorte de beef qui durera jusqu’à la sortie de leurs albums solos respectifs. Symboliquement, sur « The Good Fight », 9th Wonder retrouve de sa superbe, en distillant un beat dont l’aura rappelle « Not Enough » du Minstrel Show, soutenu par un Phonte qui renoue enfin avec des productions plus modulées à son flow que celles de Nicolay. D’emblée, le constat s’impose : Tigallo et 9th ne prennent la pleine mesure de leurs talents que l’orsque qu’ils s’expriment ensemble. « United we stand, divided we fall » qu’ils disent.
Une symbiose évidente, fortifiée par une verve artistique renouvelée : deux des petits frères les plus célèbres du game sont de retour, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est grand.





Oh oui gros gros résultat!