La rue monte sur les podiums

Lorsque le streetwear s’invite aux défilés

29 juillet 2012 . Pas de commentaire
By Arnaud, in Lifestyle

Du bucket-hat à la snapback en peau de serpent, du jogging Nike au sweatpants en soie, le streetwear et ses représentations ont connu autant d’évolutions que le corps d’un adolescent moyen. En place depuis maintenant une quarantaine d’années, il est au centre d’une culture dont le principal moyen de diffusion reste la musique. Chaque artiste ayant son propre univers qui se reflète évidemment dans ses mélodies mais aussi dans son apparence, qu’il ait trente-deux putains de diamants dans sa bouche ou un clébard Givenchy sur le torse. Là où les exemples abondent, surtout ces derniers temps avec le luxury rap, il semble intéressant de percevoir la relation entre le streetwear et la haute-couture comme une liaison covalente entre deux univers qui autrefois différaient complètement. Le monde des défilés qui s’est longtemps inspiré des milieux tels que le rock ou même le preppy s’est toujours vu détaché de la rue, souvent par son extravagance presque arrogante. Pourtant aujourd’hui, il semblerait que la donne ait quelque peu changé et que les sources d’inspirations ne soient plus les mêmes.


Avant toute chose il faut replacer dans le contexte le fait que sportswear & streetwear sont deux univers très liés, le streetwear dérivant de ce dernier.

La haute-couture de la rue

Quand vous apercevez dans les journaux ou à la télévision que la révolution passe et passera par les blogs, ce n’est que du demi-foutage de gueule. Effectivement à l’ère du numérique, le changement passe d’abord par les médias dans lesquels l’audience est son propre auteur. Mais ce glissement ne réside pas uniquement en brûlant des moustachus, ou en votant François Hollande. À l’heure où les bloggeuses mode se font hameçonner par les marques pour représenter leurs produits, la tumblr sphere est devenue le bouillon de culture de la hype. Pour faire court, c’est par le processus que reproduisent ces blogs que vous pouvez retrouver, au sortir des défilés, des férus de mode vêtus de haute-couture mais avec des paires de running Nike aux pieds. Une incompréhension totale, surtout lorsqu’on sait que les sneakers - et les Nike en particulier - se sont longtemps coltinées la réputation d’être des chaussures de ghetto youth. Sûrement une volonté d’être à armes égales face aux personnes qui avaient pour habitude de gagner l’épreuve du « 100m vol de portable ». Comment expliquer un tel revirement de situation ? Un changement d’image, une nouvelle perception.

Il y a quelques années maintenant, un barbu qui n’était ni salafiste ni hipster écrivait « la rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société » (Victor Hugo). La rue est le reflet de la société et le monde des internets mis de côté, c’est le théâtre où s’opère en premier lieu tous les changements. En 2012, qui est mieux placé que les artistes issus du milieu hip-hop lorsqu’il s’agit d’incarner la rue à travers une identité forte, voire même contestataire ? Si les exemples les plus récents tels que Danny Brown pour Mark McNairy ou encore Azealia Banks pour Alexander Wang ne sont pas les plus éloquents, l’apothéose reste la collaboration entre Louis Vuitton et Kanye West il y a quelques années. Vuitton étant le point à mi-chemin entre deux univers représentés comme diamétralement opposés; l’un considérant les produits de la maison comme un signe d’accomplissement personnel -à l’instar de la Rolex ou de la Maybach- puisque sa gamme vise une clientèle aisée. Collaborer avec un artiste en vogue, quoi de mieux pour s’approprier une nouvelle cible ?

Mais si utiliser l’image d’un artiste pour séduire de nouveaux acheteurs demeure une stratégie qui paye toujours, la bonne vieille méthode reste de frapper directement au cœur du sujet. En effet, les têtes pensantes des grandes marques ont compris que pour intéresser une clientèle habituée à investir dans le streetwear, il suffisait de collaborer directement avec les empereurs du dit milieu. C’est par cette opération que l’on a pu retrouver il y a peu une association entre la maison Kenzo, filleule de LVMH et Vans, la marque préférée des kids. En ce sens, le rapprochement entre les deux mondes peut aussi apparaître sur les podiums des défilés de manière moins flagrante, notamment lorsqu’il surgit sous la forme d’inspirations voire même d’emprunts de certains codes pour les réinterpréter d’une autre façon. Un exercice qui vaut tous les respects aux couturiers en question, comme c’est le cas pour Ricardo Tisci ou Alexander Wang qui n’hésitent pas à jouer le jeu des capuches et des casquettes, le dernier exemple en date étant les collections Printemps/Été 2013. Dans leur direction toute une assemblée de designers qui s’efforcent de pousser le streetwear à un autre niveau, comme le font très bien certaines marques nipponnes telles que Swagger/Phenomenon et bien d’autres.

Un phénomène qui n’est pas nouveau

Mais tout comme les collections très inspirées de Tisci ne datent pas d’hier, ce phénomène n’est en soit pas vraiment récent. Comme vous le savez, en plus d’être le foyer des premières invasions zombies avec des mannequins qui semblent revenues d’entre les morts - et ce bien avant les bath salts -, le monde de la mode a d’autres perversités dans son caractère cyclique.

Effectivement, les couturiers s’inspirent d’éléments faisant déjà partie d’une certaine culture, comme c’est le cas pour les imprimés aztèques ou indiens, mais aussi avec le fameux motif camouflage, popularisé par le streetwear -hello Nigo- que l’on retrouve désormais dans les collections de nombreuses marques, luxueuses ou non. Acne, APC, Gitman… même les marques dites « formelles » se mettent à la tendance militaire.

Mais le fait est que la mode peut être qualifiée de « cyclique » du fait qu’elle est souvent amenée à réutiliser des codes et des styles qui ont déjà été employé auparavant. Popularisé par quelques rappeurs tels que The Fresh Prince ou encore Salt-N-Pepa, le style hip-hop prend son essor au début des années 1990 et se retrouve quasi-immédiatement sur les podiums des défilés de mode. Pour sa collection Automne/Hiver de 1991/1992, Karl Lagerfeld alors à la tête de la direction artistique de la maison Chanel s’inspire du mouvement en reprenant les chaînes en or qui lui sont si propres. C’est alors que défilent ses mannequins avec des bling-bling autour du cou et qui n’ont rien à envier à ceux de Slick Rick. Un peu plus tard Chanel proposera des vestes en cuir type bomber et des joggings des plus urbains.

Toujours représenté par des marques telles que Dsquared entre temps, c’est en 2007 que se réalise un coup d’éclat. La marque Baby Phat, propriété du patron de Def Jam, Russel Simmons joue le jeu et invite ses mannequins à défiler sur scène avec l’accessoire fétiche de Joey Starr : le grillz. Une idée qui a merveilleusement refroidi l’audience féminine. Les années 2006-2007 correspondent aussi à l’âge d’or de la période Billionaire Boys Club, la marque de Pharrell Williams qui symbolise lui aussi le lien entre le luxe et la street culture. Habillant un grand nombre d’artistes, les maintes affiliations avec des couturiers de renommée mondiale participent à l’effort d’inventivité des créateurs tels que Marc Jacobs, qui à leur tour en influencent d’autres.


Si l’on est loin de voir un jour arriver une collaboration entre Bullrot et Louis Vuitton tel qu’on vous l’avait promis le 1er avril, il est indéniable que les univers du streetwear et de la couture sont en plein rapprochement. Les marques de la haute-couture telles que Lanvin ayant fait des sneakers leurs grands classiques, nous pouvons désormais assister à une reprise des styles issus du hip-hop avec des matériaux plus nobles. Pareillement, de plus en plus de marques de sportswear se concentrent sur la production de vêtements de qualité tel que Nike Sportswear qui multiplie les collaborations avec APC ou Puma qui a son Black Label, sans parler de Adidas Originals : les exemples sont légions. Peut-être un jour verra-t-on le durag à la Fashion Week ?

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