Le combat continue

Dernier MC : la frappe de guerre de Kery James

14 mai 2013 . Un commentaire
By Marin, in FR Side

Rares sont les rappeurs en France à rester au top après un passé vécu au sein d’une formation mythique. Kery James fait partie de ces lyricistes dont l’art se transforme positivement au fil des décennies. Le bonhomme entame une nouvelle ère musicale, après vingt ans de carrière illustrés dans son best-of 92-2012. De son vrai nom Alix Mathurin, il est avant tout le visage responsable, conscient du rap français. Un moteur pour la revendication d’un hip-hop centré sur le fond, éducateur, parfois moraliste. Un art profondément marqué par la religion, que le emcee adopta à l’aube du second millénaire. Rappeur controversé, figure à part du game français, « Dernier MC » pour certains, représentant d’une musique antédiluvienne et dépassée pour d’autres; qu’en est-il finalement de la place de Kery James dans le paysage hip-hop contemporain ?

Le rappeur d’Orly ne joue pas le jeu du game. Une différence avec ses collègues bien marquée par l’intelligent « Contre Nous », réflexion sur le game et sur la haine en général et étoffée par la présence, bien sûr, de Médine et Youssoupha comme deux figures conscientes venues en miroir contrebalancer le clash stérile de l’hiver dernier. Une volonté de ne pas jouer le jeu du succès justifiée dans le single homonyme « Dernier MC ». En se présentant comme le « dernier MC vivant », il commet un habile sophisme, car il n’est évidemment pas le dernier ni le meilleur rappeur en France. C’est en fait une façon de défendre sa vision particulière du rap. La facette consciente de sa musique s’épanouit dans cet album sur « Constat Amer », constat désabusé sur la situation des banlieues, grande tradition du emcee depuis notamment « Banlieusards ». Kery James se dresse ainsi en porte-parole politique d’une communauté issue de l’immigration toujours rejetée en France, bouc-émissaire de l’extrême droite en cette période de crise. Sans détour, le rappeur annonce la couleur violente des conséquences à subir pour qui se risque au débat du choc des cultures : la couleur de la vendetta, ou « Vent d’État ». Un discours qui fait de Kery James l’oublié des plateaux télévisés depuis plusieurs années déjà, les médias contemporains ne semblant pas considérer qu’une vision lucide sur la situation des banlieues leur assurerait une audience confortable. Une situation de demi-censure qui explique le choix de la formation de La Ligue nommée ainsi pour accentuer son caractère illégitime et subversive. Toujours est-il que ces titres à l’aura révolutionnaire rappellent à tous que le hip-hop est un mouvement originellement contestataire. Une piqûre de rappel nécessaire. Cette association avec Médine et Youssoupha, ainsi que la présence de nombreuses figures montantes du rap conscient sur le remix de « Dernier MC », à l’image de Scylla, nous montre aussi que Kery James vieillit, comme s’il avait ici écrit un testament pour assurer sa relève. Qu’il est prêt à défendre jusqu’à l’os sa vision du hip-hop comme une musique fondamentalement conçue comme un combat. Une lutte qui cible aussi la société du paraître, qu’il critique avec intelligence dans « La Vie En Rêve ». Néanmoins, à constat amer, réponse d’espoir. Depuis sa conversion à l’Islam, c’est d’ailleurs ce qui a vraiment changé dans le discours du rappeur. « Laisse Nous Croire », « Promis à la Victoire », autant de titres positifs auxquels « À L’Horizon » fait écho.

« Écouter des chanteurs faire la morale ça me fait chier / essaie d’écrire des bonnes paroles avant de la prêcher » assurait OrelSan dans « Suicide Social ». La phrase est idéale pour exprimer le moralisme qu’on peut soit aimer soit détester chez Kery James. Un moralisme néanmoins contrebalancé par une seconde facette plus hardcore. Prenons pour exemple l’album Réel (2009), qui apparaît comme un album référence, un des véritables classiques de sa carrière solo. Le rappeur s’y veut tour à tour défenseur d’une prose humble (« Réel »), figure du mouvement pro-palestinien (« Avec le Coeur et la Raison ») et pourfendeur de l’État français (« Au Pays des Droits de l’Homme »). Ce rap conscient, trop conscient peut-être car il définit très concrètement sa finalité, peut révulser l’amateur de bonnes grosses punchlines. Mais c’est à ce moment qu’intervient chez « le plus africain des antillais » sa seconde facette, plus animale, celle du emcee pur et dur, narcissique et innovateur. Morceaux de sept minutes (« Le Retour du Rap Français »), morceaux novateurs dans la forme (« Yeah »), la vraie-fausse facette egotrip de Kery James est celle qui maintient son rang dans le goût des amateurs de rap et en fait encore aujourd’hui l’un des meilleurs rappeurs de France. Une facette qui s’épanouit pleinement dans ce nouvel album, notamment sur le featuring « Y’A Rien » réalisé avec Niro, titre gangsta étoffé par sa production qui nous rappelle les instrumentaux du rap hardcore américain actuel. Plus équivoque encore, le titre « 94 C’est Le Barça », hommage egotrip et footballistique à la Mafia K’1 Fry, et qui peut faire penser à certains titres de Booba.

Dernier MC donne par ailleurs un nouveau souffle à la conception de l’instrumental. Tandis que certaines productions actuelles jouent la carte du vintage, celles du rappeur foisonnent de dubstep. Un renouveau probablement motivé par la multiplication de ses rencontres avec Youssoupha, qui fut l’un des premiers en France à l’utiliser pour son titre « La Vie Est Belle ». La dubstep n’est d’ailleurs pas l’unique emprunt à ce titre puisque la chanteuse LFDV figure également sur « Des Mots », nouveau missile contre la société du paraître et appel à la réflexion et à la poésie. On retrouve aussi des inspirations électroniques sur « Vent d’État » et « Love Music », un titre dédié à l’amour porté par le rappeur à sa femme et à sa fille. Que dire de ce dernier titre, si ce n’est qu’il transpire l’émotion et la sincérité ? Qu’il nous montre que Kery James ne cherche rien à prouver, n’a pas à justifier sa place dans le game ? Cette sensibilité, héritée de ses valeurs morales, s’exprime dans la plupart des titres mélancoliques du rappeur. Mélancolie du temps qui passe, illustrée dans « La Mort Qui Va Avec… », dédié au membre disparu d’Ideal J, DJ Medhi, et dans « Quatre Saisons », histoire sordide à la fin tragique. « Toutes les histoires de gangsters finissent en hiver ». Et se terminent à l’automne, à l’image de « L’Impasse ». L’expression de cette sensibilité, traduite par une certaine poésie, c’est l’aboutissement, finalement, d’une longue route d’introspection et de remise en question entamée depuis la conversion du rappeur à l’Islam. Lui qui, une quinzaine d’années auparavant, chantait pourtant « hardcore comme reconnaître ses torts ». Un travail sur lui-même qu’il décrit dans le poignant « Post Scriptum », dernier titre de l’album.

Si du rap vous n’aimez que la forme, Dernier MC ne vous surprendra que par la qualité de ses productions. Mais si le fond vous intéresse, engagez-vous sans hésitation dans ce voyage spirituel épris d’une sincérité rare : son auteur possède en effet un véritable talent d’écriture, et exprime une sensibilité peu commune au milieu du rap français. Le résultat est une expression talentueuse de la désillusion, de l’amour, de la mélancolie et de l’espoir. Dernier MC est aussi, vous l’aurez compris, un album de rap contestataire, quasi-egotrip dans certains titres, où l’auteur se dresse en porte-parole banlieusard de l’opposition à la société de la consommation. Il concentre enfin tous les éléments de la musique dans laquelle Kery James excelle depuis déjà plus de vingt ans, s’inscrivant dans la continuité logique de sa vie et de son oeuvre.

- Marin Charvet -

@marino10x

Un Commentaire
  1. m&m le 14 mai 2013 à 21 h 56 min

    Ce qui est fort avec Kery James c’est cette continuité, le rap à peu de recul sur ça, aujourd ‘hui des rappeurs comme IAM ou même Kery reviennent malgré les années et deviennent meilleurs comme du vin.
    Un petit sujet sur les « retraités actifs du rap français » pourrait être sympa hein NeoBoto….?!!
    Je n’ai pas eût encore l’occasion d’écouter cet opus mais rien qu’avec les morceaux clipés un bon aperçu est déjà donné.
    En tout cas bon article qui va me faire écouter ce disque !