Le blockbuster politique passe à gauche
White House Down : l’apocalypse selon Emmerich
Il nous avait avertis avec Le Jour d’Après, fresque écologique sur les conséquences du réchauffement climatique. Il cherchait à atteindre le summum du récit apocalyptique avec 2012. Roland Emmerich revient détruire la Maison Blanche, ce qu’il avait déjà fait dans presque tous ses films. Maître du film catastrophe, le réalisateur ne fait pas toujours l’unanimité. Au premier rang des reproches qui lui sont adressés ? Une recette ré-utilisée jusqu’à la moelle pour produire des films finalement assez similaires. Néanmoins, force est de constater dans White House Down qu’ils sont toujours aussi efficaces.
John Cale, vétéran d’Afghanistan, est bien décidé à obtenir un poste de garde du corps à la Maison Blanche. Joué par Channing Tatum, il est aussi le père d’une petite fille en pleine rébellion contre l’ordre parental. Alors qu’il fait visiter le bâtiment présidentiel à sa fille, un groupe terroriste déterminé envahit la résidence et prend de nombreuses personnes en otage. Séparé de sa fille, John Cale va utiliser ses compétences militaires pour sauver en même temps la paix mondiale, le président et sa fille. Et peut-être un peu pour se prouver à lui-même qu’il est un véritable badass.
Monde en péril, réponse musclée
L’un des mécanismes les plus efficaces du film catastrophe consiste en l’élaboration de structures rassurantes destinées à être remises en causes voire à être tout bonnement détruites au fil de l’intrigue. Ici, le film commence telle une bonne série familiale américaine et tourne très rapidement à l’apocalypse. Dans notre cas, ce sont les structures de l’État (la Maison Blanche en danger) et de la famille (la séparation d’un père et d’une fille) qui sont remises en causes. Une petite fille est en danger, le président est en danger, les États-Unis sont en danger, donc le monde est en danger. Et leur survie à tous dépend d’un seul homme. Face à la nécessité de remédier à cette situation périlleuse, White House Down est en conséquence extrêmement rythmé. Il reprend pour cela les codes de thrillers politiques tels que ceux de 24h Chrono, notamment à travers l’utilisation de comptes à rebours dont la fonction est, vous l’aurez compris, d’oppresser le spectateur compatissant.
Prenez un groupe terroriste, mélangez avec un peu de Channing Tatum et vous obtiendrez beaucoup, beaucoup d’armes. Afin de ruiner le bâtiment présidentiel, le chef décorateur d’Emmerich a fait recréer en taille réelle plus de deux tiers de la véritable résidence. Automatiques, M16, lances-roquettes, missiles nucléaires… Même Tarantino n’arriverait pas à compter tous ces instruments de mort. Dans les premiers instants du film, un guide invite les touristes visitant le bâtiment à découvrir un tableau représentant l’incendie de la Maison Blanche de 1814. Tragique coup du sort, il se trouve que la rotonde centrale du bâtiment explose puis s’effondre quelques minutes plus tard. La violence devient progressivement omniprésente et franchement jouissive; les situations de plus en plus hallucinantes. Course effrénée de limousines présidentielles, envoi de missile sur un avion de ligne, départ amorcé d’ogives nucléaires vers les quatre coins de la planète : 150 millions de dollars de budget utilisés à raison pour notre plus grand plaisir.
L’Amérique 2.0 : opération rachat ?
Le pitch assez classique pour un blockbuster d’action possède une profondeur inhabituelle. Le film met implicitement en scène les liens entre la société américaine et son gouvernement. En faisant de son personnage principal un homme dévoué à la cause étatique dans son ex-métier (militaire), son futur métier (garde du corps) et sa situation actuelle (badass), le scénariste idéalise les liens qui existeraient entre l’État et le peuple américain. La fille de John Cale, extrêmement politisée, se pose en activiste YouTube, cite WikiLeaks. Mais elle n’a pas pour autant une image viciée du président : celui-ci est même son « modèle ». Le personnage joué par Jamie Foxx est d’ailleurs un pacifiste acharné, répétant qu’il donnera toujours l’avantage à « la plume plutôt qu’au fusil ». Il tient aussi énormément à sa paire de Jordan. Le choix d’un afro-américain pacifiste et cool pour incarner le président des États-Unis est une référence directe et pas du tout innocente à la présidence d’Obama. Le message du film est clairement marqué à gauche et légitime les actions politiques du président actuel.
White House Down met en scène des actes terroristes. Leur dessein final ? Obtenir les codes nucléaires du président afin de bombarder la majeure partie des cités iraniennes et pakistanaises. Le leader des complotistes, « véritable patriote » selon ses propres mots, entend régler un conflit de civilisation en plein « enlisement » qui doit absolument tourner à l’avantage de l’Occident. Ses acolytes, triés sur le volets, font partie de l’extrême-droite pratiquante et ont été recrutés au fin fond des plus sombres replis d’internet. Ils sont un reflet des véritables héritiers du Klu Klux Clan, ces rednecks fanatiques pistés par la CIA qui font de régulières apparitions en prison et dans la presse internationale (ça vous dit quelque chose, Anders Breivik ?). Le choix du néo-nazi plutôt que de l’islamiste pour incarner le « Mal » dans un film américain destiné au grand public est une perspective originale. Il nous montre que le vent a tourné au sein de l’intelligentsia américaine : ses représentants culturels ont emprunté, à la suite de leurs hommes politiques, la voie de la réconciliation avec le Moyen-Orient.
La bande-annonce de White House Down, en salles depuis le 4 septembre
Film d’action mais aussi véritable peinture politique et sociale, White House Down est au même titre que le Star Trek : Into Darkness de J.J. Abrams l’un des blockbusters les plus réussis de l’année. Ce succès, le film le doit à son scénario dynamique et à son sens accru du spectaculaire. Malgré un attachement à l’État très consensuel, le film ne sombre pas pour autant dans le manichéisme devenu monnaie courante dans de nombreux thrillers politiques américains post-11 septembre, à l’image du Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow ou encore de certaines saisons de 24h Chrono. Qui sait, peut-être que dans dix ans les blockbusters américains prendront la défense de Julian Assange et d’Edward Snowden ?
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Marin Charvet




