Décryptage de l'album concept
The Roots Undun, 4 tournages et 1 enterrement

The Roots avaient atteint le statut de légende du hip-hop, une dizaine d’albums à leur actif, les derniers sortis un petit peu en dessous, on voyait déjà la petite bande de Philly en retraite bien méritée chez le boute-en-train Jimmy Fallon. Pourtant nous tombe littéralement du ciel Undun, un nouvel album comme un véritable sursaut de vie, comme si Alain Delon au lieu d’une apparition subtilement perverse chez les miss France nous présentait un projet cinématographique sérieux. Les allers et venues entre souffle de vie et mort tragique si bien exprimés dans le film mythique porté par Hugh Grant et Andi MacDowell se retrouvent donc également dans cette nouvelle œuvre multiple, oscillant entre musique et cinéma.
Pulsion de vie, la renaissance des Roots
Il n’aura pas fallu beaucoup de temps à la vue de l’excellente carrière du groupe pour retrouver un frisson d’excitation en apprenant que leur nouveau projet serait un album concept où se mêleraient musique classique, courts-métrages et featuring alléchants. Le résultat sort aujourd’hui et l’on sent déjà les critiques frémirent de plaisir. En effet la promotion n’a pas menti, les 14 titres de l’album sont liés par un personnage mystérieux dont on nous compte la triste vie. Maîtres dans l’art du mélange des genres musicaux, les Roots nous offrent ici la descente en enfer du jeune Redford Stephens à la fois dans une partie exclusivement instrumentale avec des cordes et des percussions mais aussi, sans délaisser un instant l’essence du hip-hop, avec une histoire racontée avec des rimes et des mots alliant subtilité des jeux de sonorité, et du sens.
La structure de l’album est d’autant plus bien travaillée qu’elle ne se suffit pas à elle-même. Malgré sa richesse musicale, le groupe a voulu créer une dimension supplémentaire à l’œuvre avec du visuel. Les images associées à la musique d’un album sont primordiales chez de nombreux artistes, ici elles sont indissociables du projet. 4 morceaux sont illustrés en Noir & Blanc et sont présentés bout à bout sur le site du réalisateur Clifton Bell pour ne former qu’un film. Un générique nous confirme qu’il s’agit de bien plus qu’un clip en mettant en avant le réalisateur et en précisant que la musique des Roots sert aussi à illustrer les images plutôt que l’inverse. Tout reste très flou, on suit un personnage masqué dont on ne connait presque rien mais dont on perce les dialogues intérieurs. Les vidéos sont très courtes et fonctionnent grce à la force évocatrice des thèmes (la mort, la délinquance, la détresse sociale…) ou à des références (Malcolm X, Norman Cousins, Chanakya) au travers de citations qui nous donnent un angle pour aborder le visionnage.
Ils nous surprennent, nous impressionnent, nous enchantent les oreilles et les yeux, l’heure de la retraite s’est rétractée.

Pulsion de mort, la sombre histoire de Redford Stephens
Malheureusement ça n’est pas le cas pour la mort de leur personnage. Comme un terrible marché mythologique ou biblique (selon votre goût), cette renaissance ne s’est faite qu’en échange du sacrifice de Redford Stephens. L’album concept si inspiré sera définitivement teinté de noirceur. Il commence avec le morceau « Sleep« qui nous présente le personnage et ses pensées quelques instants après sa mort. On revient dans le passé petit à petit toujours avec les réflexions de l’intéressé qui comme le dit ?uestlove « devient criminel mais il n’est pas né comme tel ». Les quatre tranches de vies choisies pour être mises en images sont édifiantes et leur enchainement chronologique l’est encore plus. Pour « Rip The Scale« en 1990 Redford marche dans son quartier et se prend la misère et le malheur en pleine face, rapport de cause à effet ou non, on le retrouve ensuite en 1993 pratiquant le vol de manière récurrente dans « Stomp« . Les deux derniers morceaux sont centrés sur sa mort en 1999, on expérimente les faits dans « Make My » puis la vision qu’en a le personnage fictif dans « Sleep« .
L’preté omniprésente dans l’histoire permet de nuancer une ambiance qui se veut tout sauf manichéenne. Le groupe nous dit que Redford Stephens n’est ni une victime (« I did it all for the money, Lord« , « J’ai fait tout ça pour l’argent ») ni un héros (« A lot of niggas go to prison/ How many come out Malcolm X/ I know I’m not« , « Beaucoup de renois vont en prison/ Combien en ressortent comme Malcolm X/ Je sais que moi çà n’est pas le cas »). On ne peut donc pas dire sous quel statut il meurt mais notre intérêt se porte sur la façon dont il meurt. Sans visage et avec une capuche tout le long des vidéos, on ne découvre son visage qu’à sa mort, pourtant ses anciens codes esthétiques sont repris par son assassin. Le symbole nous indique soit qu’il s’est mené lui-même à sa propre mort ou que sa descendance est assurée par ce nouveau personnage qui lui ressemble trait pour trait.
On ne sait pas qui est ce Redford Stephens, on a seulement quelques pièces d’un triste puzzle dans lequel on se laisse embarquer sans même y réfléchir.
Le côté sombre du personnage, de ses pensées et de sa vie lutte en permanence avec la lumière éclatante des images en Noir et Blanc et de la démarche créative de ses auteurs. Il n’y a pas de gagnant, il reste seulement le spectateur, diverti et impressionné d’avoir pu prendre part à un univers si bien construit.
The Roots (feat. Dice Raw) - Tip The Scale
The Roots (feat. P.O.R.N) - Stomp
The Roots (feat Big K.R.I.T. & Dice Raw) - Make My
The Roots (feat. Aaron Livingston) - Sleep





Projet juste super intéressant. Y a comme une référence à Ghost Dog il me semble avec toutes ces citations, le tueur, le karma, la rédemption etc.