Rap et homosexualité font-ils désormais bon ménage ?

Rap et homosexualité : le débat est relancé

7 août 2012 . 6 commentaires
By Nico, in Lifestyle

L’Amérique, terre de liberté ? Foutaises. Alors qu’Outre-Atlantique, le battage médiatique entourant les élections présidentielles se fait de plus en plus assourdissant, les manifestations anti-gay se multiplient un peu partout dans le pays. Le mariage gay constitue en effet l’un des sujets les plus abrasifs chez nos amis Américains. Obama ira même jusqu’à utiliser sa position favorable à l’union entre individus du même sexe afin de faire passer Mitt Romney, son opposant Républicain aux idées rétrogrades, pour un vieux réac’ puritain. S’il existe un milieu qui n’a cessé de rejeter la communauté homosexuelle avec une vigueur non dissimulée sans que cela ne soit réprimandé outre-mesure, c’est bien celui du hip-hop. Si Rap et homosexualité ne font toujours pas bon ménage, l’avènement de Frank Ocean ainsi que la relative démocratisation du mouvement homosexuel semblent aujourd’hui les vecteurs d’un changement profond des mentalités. Pourtant, difficile d’y croire. Cette soudaine virée de cap n’est-elle finalement qu’un tissu de bons sentiments ? Plongée au cœur d’un fléau qui puise sa source dans d’intarissables fontaines de clichés, plus réducteurs les uns que les autres. Façon Bernard de la Villardières, le brushing en moins.

« No homo »

Avec pour théâtre un New York des années 70 rougi par la guerre des gangs, les platines enflammées de DJ Kool Herc et Afrika Bambatta relayaient au second plan, le temps d’une soirée, la violence émanant de la ségrégation raciale à laquelle la communauté Afro-Américaine était toujours sujette, plus de cent dix ans après l’abolition de l’esclavage. Aux prémices du mouvement, le hip-hop n’était-il pas un art dévoué aux minorités et issu directement de ces racines modestes ? Ne s’est-il pas fait la voix de ceux contraints au mutisme ? Partant de ce postulat, difficile donc de cautionner les discours de certains MC, d’une violence inouïe envers la communauté homosexuelle, elle-même victime, à l’instar des Afro-Américains, de maux suscités par un rejet total du concept d’égalité. DMX, Raekwon, 50 Cent, Big Daddy Kane ou Eminem s’imposent en fers de lance d’une communauté qui n’a jamais caché sa haine envers l’homosexualité, bien au contraire. Morceaux choisis. «Ma bouche est trop petite pour sucer une bite. Comment est-ce que tu convertis les gens à faire des trucs de la sorte ? Je te le dis franchement, je ne peux pas me blairer ces putains d’homos. Cette merde est immonde. Jamais je ne pourrai les saluer, dégage de là, immédiatement » affirmera un Raekwon plein d’esprit lors d’une interview. DMX, le chien fou du quartier du Yonkers sera lui moins discret puisque « Where The Hood At ? », l’un de ses titres le plus reconnu contient les lignes suivantes « La nuit dernière, j’ai entendu que des négros baisaient avec des types du même sexe. Je n’ai aucun amour pour les gangsters homos […]. Comment vas-tu expliquer le fait d’avoir couché avec un homme ? Même si on enterre nos différends, je ne te toucherai pas la main ». Traditionnellement homophobe, le mouvement hip-hop s’inscrit dans la lignée des déclarations de l’un de ses plus éminents représentants, Big Daddy Kane, qui affirmait en 1989 « La loi Big Daddy Kane est anti-pédé ». Quinze ans plus tard, 50 Cent suivait les enseignements de son mentor en dévoilant au magazine Playboy « Je n’aime pas les pédales. Je n’aime pas les homos autour de moi, je ne les respecte pas et je ne me sens pas à l’aise à côté d’eux. Je ne suis pas un mec sans éducation. C’est juste que je ne les blaire pas surtout quand ils baisent ensemble. Nous n’avons rien en commun ».

Evoluant dans un environnement gangréné par une course à la virilité excessive, le game s’est fait le reflet d’une époque souvent hostile à la tendresse, en témoignent les conditions dans lesquelles certains de nos amis MC ont dû grandir. Biceps, tatouages, flingues à foison et femmes traitées comme les objets des sévices les plus pervers, le gangsta Rap a tristement popularisé un Rap misogyne et violent, rendant impensable le fait « d’enculer des gens et de se prétendre gangsta », selon les dires de Method Man. Proprement indéfendable et rétrograde au possible, l’homophobie au sein du milieu hip-hop a pourtant toujours été un problème latent, tellement ancré dans les esprits qu’il semble avoir été progressivement accepté, au point de devenir une norme. Intronisée par Cam’ron et sa bande des Diplomats, l’expression « No Homo » est ainsi devenue une manière de se dédouaner de propos que d’aucuns auraient jugé tendancieux – paradoxal venant d’un MC ayant fièrement arboré des fourrures roses et fuchsia -. Usitée à outrance par Lil Wayne et Birdman pour justifier leur fameux baiser, la formule « No Homo » reste symptomatique d’un mouvement qui rejette avec force ce qu’il considère comme une déviance, alors même qu’il s’est rendu coupable des pires atrocités lyricales et visuelles durant ses quarante années d’existence. Hypocrisie, quand tu nous tiens…


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« Il n’a jamais su que cela finirait comme ça/Il a essayé tellement longtemps de lutter/Mais dorénavant il n’a plus aucun moyen de l’ignorer/Ses parents l’ont découvert et l’ont haï pour ça/Comment pourrais-je le juger ?/J’ai dû l’accepter/Si je l’aimais vraiment/Il ne se haïrait plus désormais/A travers la sexualité, il s’est libéré ».

Common – « Between Me, You & Liberation ».

Et Dieu créa la femme. Egarées dans un chaos de machos au verbe agressif, Missy Elliot et Queen Latifah, lesbiennes assumées, incarnent l’archétype d’artistes hip-hop crédibles et populaires. Mais c’est Snoop, la fameuse androgyne de The Wire et bras droit du charismatique Marlo Stanfield qui changera la donne. Violente et terre à terre, gangsta jusqu’au bout de ses dreak-locks, celle qui s’est récemment fait arrêter pour trafic de drogue massif n’a jamais caché ses tendances homosexuelles, jouant de sa personnalité ambiguë jusqu’à créer la confusion. Pourtant, il apparait encore impensable d’assister à l’émergence d’une star du rap masculine et homosexuelle dont le succès et l’aura seraient égales à celui de Missy, comme l’explique Erick Sermon, du groupe légendaire EPMD « C’est la même chose quand tu parles de sport, je ne pense pas que ça arrivera un jour. Quand tu es une star du sport ou du rap, être gay est comme une malédiction. Tu ne peux pas faire partie d’une équipe de football, de baseball ou de basket-ball et être gay, de la même manière que tu ne peux pas être rappeur et homo. Les négros te tueraient ». Des allégations qui font froid dans le dos, tandis que Fat Joe pointait du doigt le fait que « le rap game est dirigé par la gay-mafia », fustigeant certains MCs pour leur manque d’honnêteté vis-à-vis de leur sexualité « Il y a des millions de gays dans le monde. Encore une fois, je ne suis pas fan de ce truc. Je respecte les gens qui disent « Yo, je suis gay, vous avez un problème ? ». On est en 2012, et vous pensez devoir vous cacher pour être gays ? Soyez honnêtes. Si tu es gay, tu es gay, que les autres aillent se faire foutre si ils ne respectent pas ça ».

Alors même que son premier effort, Channel Orange connait un succès aussi bien commercial que critique, Frank Ocean, éminent membre du collectif Odd Future, dévoile sa bisexualité à travers une lettre déclarant son amour passé pour un homme. D’emblée, le game s’empresse de saluer le courage du chanteur à la voix de cristal. Busta Rhymes, Jay-Z, Lil Wayne, Joe Budden ou encore Royce Da 5’9 y allant de leur petit commentaire bienfaisant. Opportunistes ou réellement sincères ? Le hip-hop ayant toujours su évoluer avec son temps, surfant sur les tendances dans une optique de perpétuelle réinvention, devrait-on déceler dans la vague gay-friendly qui semble agiter les Etats-Unis et, in extenso le rap game, une énième occasion de pérenniser le mouvement ? Difficile de ne pas être suspicieux lorsque 50 Cent apporte son soutien à Ocean, ce même Fifty qui s’était rendu coupable de propos terribles vis-à-vis de la communauté homosexuelle – voir plus haut -. Même son de cloche chez Rick Ross, le barbu faisant les yeux doux au chanteur, lui qui avait ouvertement affirmé que 50Cent était « un gay, une tapette », deux ans auparavant. Seul Kanye West semble crédible lorsqu’il affirme respecter le choix de Frank Ocean, affirmant avant même que sa côte de popularité ne grimpe en flèche « Tout le monde, dans l’univers hip-hop, discrimine les gays. Je voudrais dire la chose suivante à mes amis rappeurs : « Yo, arrêtez ça » ». Onze années après qu’Eminem se soit affiché main dans la main avec Elton John lors des Grammy Awards – faisant écho à son fameux « Je hais les pédales ? La réponse est oui ! » -, le discours a évolué de manière positive, sans pour autant véritablement convaincre quant à son authenticité. « Dix ou quinze ans auparavant, Frank Ocean n’aurait jamais pu affirmer sa sexualité. Cela aurait mis un terme à sa carrière » analyse Mark Anthony Neal, professeur d’études Afro-Américaines à l’université de Duke. Quinze années avant, le mariage gay et l’émancipation homosexuelle n’étaient en effet que de faibles murmures dans un brouhaha d’intolérance. Le hip-hop a-t-il eu la main forcée par la conjoncture, contraint d’adopter une posture progressiste sans véritablement le souhaiter ? La réponse semble malheureusement pessimiste.

A l’heure où Murs embrasse un homme sur la bouche et où Macklemore & Ryan Lewis composent une ode à l’égalité sexuelle, difficile de ne pas déceler un profond changement de mentalité. En témoigne le récent succès de Azealia Banks, MC ouvertement bisexuelle, ou encore l’engouement suscité par l’album de Lil B, symboliquement intitulé I’m Gay. Le rap en a-t-il terminé avec ses pérégrinations homophobes ? Le progrès est palpable, sans pour autant être pleinement achevé, la faute à un mouvement qui fait rimer virilité avec authenticité depuis ses débuts. « Le droit à la vie, à la liberté et la poursuite du bonheur », devise inscrite dans la déclaration d’Indépendance des Etats-Unis apparait alors plus que jamais utopiste. Si les rappeurs évoluant sur les terres de l’Oncle Sam sont coupables des pires immondices, que dire de nos rappeurs français, eux aussi auteurs de déclarations controversées ? Le désolant « hardcore comme deux pédés qui s’embrassent en plein Paris » d’Ideal J résonnant encore et toujours comme un terrible symbole.

6 Commentaires
  1. dindedechoix le 7 août 2012 à 19 h 53 min

    Bien cet article, il aurait même mérité un dossier de plusieurs pages tant le sujet est vaste! Du coup, il se termine à mon sens un peu vite.

  2. Thomas Mighty Mos Dub le 10 août 2012 à 19 h 10 min

    superbe article qui traite bien les principaux points du probleme meme si je suis d’accord avec ce qui vient plus haut, cela meriterait un veritable bouquin: qui sait, un de vos redacteurs trouvera la force un jour….

    keep it up !

  3. Zerh le 14 août 2012 à 20 h 14 min

    Bel article, mais je pense qu’il ne faut pas confondre (comme dans cet article) vision de l’homosexualité féminine et vision de l’homosexualité masculine. Les deux sont très différentes. C’est bête à dire, mais pour un homophobe souvent, deux mecs qui s’embrassent c’est dégueulasse, alors que deux femmes qui s’embrassent c’est hot.

  4. m&m le 15 août 2012 à 16 h 46 min

    Bon article, mais quand est il du rap français, Sexion d’ Assaut a créé la polémique, mais de notre coté de l’atlantique le constat me parait guère plus reluisant…

    • Nico le 15 août 2012 à 17 h 14 min

      @m&m On vous prépare la version française de l’article, pas de panique !

      @ Thomas Mighty Mos Dub Un bouquin ? Pourquoi pas, l’idée est plaisante :) . Content que l’article ait plu!

  5. fatim le 1 février 2013 à 0 h 19 min

    Missy elliot n’a jamais avoué qu’elle était gay !