Angleterre, la tentation française

Rap et émeutes : l’éternel amalgame

19 août 2011 . 2 commentaires
By crazyhorus, in FR Side

La chose était prévisible, trop presque, pour que notre étonnement soit sincère. Suite aux violences urbaines qui ont secoué l’Angleterre ces dernières semaines, certains n’ont pas hésité une fois de plus à voir dans le rap la cause du mal profond. Une rhétorique récurrente qui colle à la peau de cette culture musicale encrée dans nos centres urbains depuis presque 30 ans et qui continue aujourd’hui à être réduite à ses poncifs les plus infà¢mes. A écouter nos chères élites, le rap serait un peu notre « mal du siècle », véhiculant une violence outrancière à l’égard de l’Autorité et de la République. Une sorte de menace culturelle issue d’une catégorie de « citoyens de seconde zone » amassés en périphérie des grandes villes. La horde sauvage hurle à nos portes ! Dès lors l’équation rap/émeute est sujette une fois de plus à un amalgame qui parfois cache bien son nom. France et Angleterre même combat ?

Un schéma bien connu

Los Angeles en 1992, France en 2005 et 2007, Angleterre en 2011, tous ces exemples partent d’une situation similaire impliquant le décès ou le passage à tabac d’une ou plusieurs personnes issues de ces zones délaissées par les pouvoirs publics. Bavures policières avérées ou non, un vif sentiment d’injustice se fait sentir, et avec lui, sa violence la plus brute. Le climat est proche de celui de la guerre civile : voitures calcinées, vitrines ravagées, souvent les dégà¢ts touchent des personnes extérieures au phénomène. Il est d’ailleurs parfois extrêmement délicat de trouver dans ces manifestations une revendication limpide tant le message s’exprime dans l’anarchie la plus parfaite. L’incompréhension règne.

Cependant pour certains, le rap semble être le coupable tout trouvé. C’est en tout cas ce que semblent indiquer les récents propos du journaliste du Daily Mirror Paul Routledge qui « blà¢me la culture pernicieuse de la haine qui entoure la musique rap ». Une opinion déjà partagée un peu plus tôt par des hommes politiques comme Kim Howells et l’ancien ministre de l’intérieur David Blunkett pour qui le rap représente un des principaux facteurs de violence chez les jeunes. En France, même son de cloche. Quelques élites conservatrices mènent une véritable croisade contre cette culture populaire, à l’instar d’Eric Raoult connu pour ses joutes verbales avec NTM et dont l’intitulé de ses fonctions en 1995 (ministre chargé de l’Intégration et de la lutte contre l’exclusion) prête à sourire. D’autres comme les députés UMP François Grosdidier et Michel Raison se sont récemment illustrés avec un zèle tout indiqué en proposant purement et simplement la censure des rappeurs qui « sous couvert de liberté d’expression, [»¦] se livrent à de véritables appels à la haine raciale et religieuse en proférant des paroles obscènes, racistes et misogynes ». Ainsi, des artistes comme La Rumeur, Fabe, Lunatic ou encore le Minister Amer, ont fait la triste expérience de cette idéologie rétrograde exacerbée par un contexte nauséabond d’identité nationale qui vient allègrement empiéter sur les terres du FN. La liberté d’expression tant de fois brandie semble donc être un droit pour lequel des réserves sont émises lorsqu’il s’agit d’une certaine catégorie de citoyens. Les mots parlent d’eux-mêmes puisqu’il s’agit selon Michel Raison de censurer des « chansons écrites par certains groupes de musique rap issus de l’immigration. » Mais alors que dire des textes de chanteurs comme Brassens ou Renaud qui en leur temps n’hésitaient pas à faire état d’un anticonformisme poussé voire radical ? « La France est un pays de flics à tous les coins de rue y’en a cent, pour faire régner l’ordre public ils assassinent impunément » chantait Renaud en 1975. Malgré des paroles extrêmement dures, et une interdiction d’antenne sur France Inter, pas un député ne s’est levé pour crier au scandale. Aujourd’hui, aux yeux des censeurs ultra-conservateurs, les rappeurs cumulent deux défauts, celui de s’exprimer librement et celui d’être issus d’origine étrangère. La double peine en somme.

Alors, lorsqu’un événement comme celui survenu en Angleterre éclate, il devient plus facile d’accuser la culture populaire plutôt que de remettre en cause le système socio-éducatif français et anglais et toute la violence sociale que cela implique. Si les rappeurs peuvent parfois aller loin dans le choix des mots, leurs propos doivent être remis dans leur contexte. Cette situation dure depuis trop longtemps pour que les opinions exprimées soient serti d’un écrin de velours. Faire taire un MC n’éteindra jamais l’incendie. La culture de la violence n’est pas forcément du côté que l’on croit.

2 Commentaires
  1. m&m le 24 août 2011 à 11 h 00 min

    Il y a aussi Nadine Marano qui avait incendié le rap lors d’un discours à l’assemblé début 2000 sur Sniper et le morceau « La France » et l’attitude des rappeurs en général en citant ce texte. Madame Morano interpelle Mr Sarkozy en lui demandant d’agir pour stopper ces « offenses à nos valeurs républicaines », ce dernier répond que ces textes sont scandaleux, et accuse limite le groupe Sniper d’avoir causé la mort de fonctionnaires de police a travers ce texte.
    Les politiques aiment se rassurer en trouvant des bouc émissaires qui seront une réponse aux problèmes qu’ils ont eux mêmes crées. le rap rempli parfaitement cette mission, à nous de leurs faire comprendre que notre culture est plus forte que cela et que nous n’agissons pas dans le mauvais sens… peace

  2. crazyhorus le 24 août 2011 à 20 h 17 min

    Le temps de « lissage » du rap est beaucoup plus lent et difficile que celui effectué par le rock. C’est à la fois malheureux et positif car ça permet d’avoir une certaine indépendance d’esprit (parfois) et d’action sauf quand cette dernière n’est pas entravée par la volonté politique qui voit dans cette musique « d’immigrés » une menace identitaire et culturelle. De toute façon la classe politique dans son ensemble n’a jamais su quoi faire avec le rap, comme elle n’a jamais su s’occuper des véritables problèmes socio-économiques qui ravagent certains quartiers. A part un discours inquisiteur qui sévit depuis le début des années 1980 (rap + banlieues + immigrés = problèmes) rien n’a vraiment changé.