Les figures émergentes du cinéma d'animation japonais
Qui succèdera à Hayao Miyazaki ?
Quand Hayao Miyazaki et Isao Takahata donnent naissance au Studio Ghibli en 1985, le désir des deux hommes est clair : donner un second souffle à l’animation japonaise. Hayao Miyazaki, dont l’ultime film est sorti il y a près d’une semaine dans les salles françaises, a désormais pris sa retraite. Isao Takahata, quant à lui, est en proie à un phénomène irréversible : la vieillesse. Près de trente ans après sa naissance, le Studio Ghibli doit faire face à une crise de succession qui, au-delà de la question de la survie de l’entreprise, met toute la réputation de qualité du cinéma d’animation japonais en danger. Passage en revue des diverses personnalités intra et extra-Ghibli à considérer comme de crédibles alternatives.
Il existe deux grands courants dans l’animation japonaise : l’école des séries et l’école des longs-métrages. À l’international, on considère souvent Hayao Miyazaki comme l’artisan majeur de la seconde. Après avoir passé vingt ans à travailler sur des séries télé, le jeune réalisateur du Château de Cagliostro éprouva dans les années 1980 le besoin d’apporter une qualité nouvelle au long-métrage d’animation japonais. Indépendance et exigence devinrent ainsi les principes fondateurs du Studio Ghibli, qu’il fonda en 1985 avec son ami Isao Takahata. Si la plupart des oeuvres d’animations nippones s’inspiraient alors de la littérature et des mangas japonais, Hayao Miyazaki se distingua quand à lui par son attirance pour la culture occidentale. Le Château de Cagliostro (1979) est une adaptation du roman Arsène Lupin. Le Château dans le Ciel (1986) s’inspire des Voyages de Gulliver. Porco Rosso (1992) se déroule dans la mer Adriatique. Son tout dernier film, Le Vent se Lève, tient son nom d’une citation de Paul Valéry.
Hayao Miyazaki et Isao Takahata lors des débuts du Studio Ghibli
Cette ouverture sur l’Occident a donc nourri l’oeuvre de Hayao Miyazaki. Il a pourtant fallu attendre la fin des années 1990 et un accord Disney-Tokuma, la maison d’édition propriétaire du Studio Ghibli, pour que son oeuvre s’exporte aux États-Unis et sur le Vieux continent. Princesse Mononoké (1997), premier film Ghibli distribué par Disney, fut ainsi un succès mondial, quasiment oublié quelques années plus tard avec la réussite encore plus fulgurante du Voyage de Chihiro (2001), qui remporta l’Ours d’Or du festival de Berlin et l’Oscar du meilleur film d’animation. Cette reconnaissance internationale soudaine fit de Miyazaki une icône chez les nippophiles, et un personnage globalement apprécié aussi bien des adultes que des enfants du monde entier. Un succès qui souligne chez Miyazaki la capacité d’exporter son travail, liée à la spécificité du style manga dont les personnages peuvent être assimilés à la fois comme asiatiques et européens, et surtout au talent d’animateur et de réalisateur et au caractère ambitieux de son auteur.
Hayao Miyazaki entouré des animateurs de Disney au Comic Con de San Diego : Ron Clements, John Musker, John Lasseter (Pixar), Kirk Wise, Lee Unkrich (Pixar)
Hayao Miyazaki a annoncé qu’il prenait sa retraite quelques mois avant la sortie française du Vent se Lève (le 22 janvier dernier). Si le retrait du maître ne condamne pas le Studio Ghibli, nébuleuse de professionnels du cinéma d’animation affutés pendant de longues années au style Miyazaki, il pose néanmoins la question de sa succession. Dans les années 1990, Yoshifumi Kondo (Si tu tends l’oreille) apparaissait comme le principal acteur de la relève. Mais son décès prématuré en 1998 contraint Hayao Miyazaki et Isao Takhata à donner les clés de la maison à d’autres collaborateurs du Studio. Neo Boto passe pour vous en revue les figures du Studio Ghibli qui pourraient en prendre les rênes dans les prochaines années, mais également les autres personnages susceptibles de devenir les figures de proue du cinéma d’animation japonais « à la Miyazaki » : un cinéma poétique, exigeant, ouvert aussi bien aux adultes qu’aux enfants, et reconnu à travers le monde.
Hiromasa Yonebayashi, successeur désigné
Parmi les collaborateurs du Studio Ghibli, Hiromasa Yonebayashi apparaît comme le candidat « officiel » à la succession du duo Miyazaki-Takahata. À 41 ans, il est l’exemple type du travailleur ayant gravi les échelons de sa boîte pour finalement atteindre le top niveau. Pur produit du Studio Ghibli, qu’il intègre en 1996, il y exerça d’abord ses talents d’intervallistes, comprenez l’animateur secondaire chargé de dessiner les images manquantes nécessaires à la fluidité de l’animation. Il faut croire que le talent de Yonebayashi a été remarqué très tôt, puisqu’il intègra au début des années 2000 l’équipe principale chargée de l’animation du Voyage de Chihiro. Plus tard, sur Les Contes de Terremer, Yonebayashi accèda à un poste important en co-dirigeant l’équipe d’animation. En 2010, le Studio lui offrit son premier poste de réalisateur sur Arrietty, le petit monde des chapardeurs, une oeuvre unanimement reconnue à sa sortie comme un film de qualité par la presse japonaise et internationale. La force d’Hiromasa Yonebayashi réside dans sa trajectoire-éclair : intervalliste, puis animateur, il est devenu le collaborateur du Studio Ghibli à avoir réalisé son premier film le plus tôt, et semble désormais avoir une longueur d’avance pour en devenir le prochain homme fort. Hayao Miyazaki aurait déclaré à son sujet : « Voici le premier réalisateur né et élevé au Studio Ghibli. ». Une phrase qui renforce la place du candidat Yonebayashi à la succession du maître, lui qui possède déjà toute la confiance du Studio quand à la réalisation de son prochain long-métrage prévu pour 2014.
Goro Miyazaki, un air de famille
L’admiration affichée d’Hayao Miyazaki pour Hiromasa Yonebayashi aura sûrement eu l’effet d’accroître la motivation de Goro Miyazaki. La trajectoire du jeune réalisateur est celle d’un fils resté longtemps à l’ombre de son père : Goro était au lycée quand, en 1984, Hayao réalisait Nausicaa de la Vallée du Vent et commençait à être reconnu. En opposition à la carrière du paternel, Goro se détourna d’un métier qu’il avait longtemps convoité durant son enfance. Il renoua finalement les liens familiaux dans les années 1990, en participant en qualité de paysagiste à la conception du Musée Ghibli, dont il devint ensuite le directeur. L’effet de cette remise en contact avec le monde de son père eut pour effet de bouleverser une nouvelle fois ses perspectives de carrière. Toshio Sukuzi, l’un des producteurs, l’invita aux réunions de travail des Contes de Terremer (2006), nouveau projet de film du Studio Ghibli. À la vue de son enthousiasme, et des idées proposées par Goro, Suzuki lui proposa de réaliser ce nouveau long-métrage. Lors de la projection interne, Hayao Miyazaki sortit à la moitié du film et l’analysa comme « un travail qui ne valait pas la peine d’être réalisé ». Malgré les critiques de la presse et l’attitude intransigeante de son père, Goro Miyazaki ne s’est pas découragé. La Colline aux Coquelicots, sa seconde réalisation sortie en 2011, fut un réel succès, malgré le fait qu’il s’inscrive dans une veine réaliste, en opposition à la tradition fantastique du Studio. S’il ne dispose pas d’une position de privilégié chez Ghibli, Goro a montré avec le temps qu’il possédait les aptitudes nécessaires à la réalisation d’un long-métrage, et qu’il était capable d’engranger rapidement de l’expérience.
Hiroyuki Morita, le vétéran
Si Goro Miyazaki et Hiromasa Yonebayashi se sont affirmés aux côtés de Hayao Miyazaki et Isao Takahata comme les principaux réalisateurs du Studio Ghibli, la nécessité croissante d’une relève pourrait favoriser le retour au premier plan de Hiroyuki Morita. Ce dernier est (avec les quatre personnages précédemment cités) le dernier membre du Studio à y avoir réalisé un long-métrage, Le Royaume des chats (2002). Morita fut la seconde personne en qui Miyazaki et Takahata placèrent le gros de leurs attentes après la mort de Yoshifumi Kondo en 1998. C’est pour cette raison qu’il reçut la responsabilité de diriger Le Royaume des chats. Malgré son jeune âge à l’époque (38 ans), Morita avait assuré le poste d’animateur-clé sur deux des films majeurs du Studio : Kiki la petite sorcière (1989) et Mes voisins les Yamada (1999). Il s’agissait donc, à l’époque, du choix de l’expérience. Le Royaume des Chats, malgré ses qualités incontestables, fut grandement sous-estimé par la critique et par le public. On reprocha à Hiroyuki Morita une réalisation légère, enfantine, qui contrastait forcément avec l’énorme succès du Voyage de Chihiro un an auparavant. Surtout, Le Royaume des chats était conçu comme une suite officieuse de Si tu tends l’oreille, l’unique film de feu Yoshifumi Kondo. Prendre la succession d’un réalisateur talentueux décédé quatre ans plus tôt ne semble pas avoir servi Hiroyuki Morita. Exception faite d’un poste d’animateur-clé en 2006 sur Les Contes de Terremer, Morita a depuis cessé de travailler avec l’équipe Ghibli. Nul doute, en revanche, que le Studio pensera à lui en cas de difficultés à continuer le rythme de production que ses animateurs réussissent à mener depuis quelques années (cinq films depuis 2010).
Mamoru Hosoda, le trouble-fête
Si le Studio Ghibli n’a pas le monopole de la qualité dans le monde de l’animation japonaise, il a tout de même inspiré ses figures les plus prometteuses. Le réalisateur et animateur indépendant Mamoru Hosoda a récemment émergé comme l’un d’eux. Hosoda débuta sa carrière chez Toei Animation, géant de l’adaptation « vulgaire » chez qui il réalisa deux longs-métrages Digimon et un opus de One Piece. Approché par le Studio Ghibli au début des années 2000 pour réaliser Le Château Ambulant, Hosoda n’ira pas au bout du projet, qui fut finalement repris par Miyazaki. Un épisode de plus dans la relation trouble qu’il entretenait avec le Studio depuis une tentative malheureuse d’intégrer son école de formation dans les années 1990. Après l’échec Ghibli, Hosoda devint free-lance. Cette volonté d’indépendance n’est pas sans rappeler la trajectoire d’un certain Hayao Miyazaki, qui comme lui rejeta l’industrie de l’anime pour s’établir à son propre compte. Comme le montrent la qualité et le succès de La Traversée du Temps (2006) et de Summer Wars (2009), il aura fallu peu de temps à Mamoru Hosoda pour se relever de ses déceptions. La consécration arriva finalement en 2012 avec Les Enfants Loups : Ame & Yuki, succès au résultat chiffré à 50 millions de dollars au Japon et ayant attiré près de 200 000 spectateurs en France. A 46 ans, Mamoru Hosoda apparaît aujourd’hui comme un réalisateur novateur et exigeant. S’il privilégie au contraire de la plupart des productions Ghibli une approche réaliste, son ambition, sa volonté d’indépendance et de renouveau et enfin sa capacité à séduire le public international en font un personnage en pleine ascension.
Makoto Shinkai, l’outsider
Dernier membre de notre sélection, Makoto Shinkai en est peut-être la figure la plus intéressante. Autodidacte, l’animateur aujourd’hui âgé de quarante ans fit ses premiers pas dans la réalisation avec un court-métrage de cinq minutes, Kanojo to Kanojo no neko, récompensé par de nombreux prix au Japon lors de sa sortie en 1999. Lors des années suivantes, le jeune homme a semble-t-il cherché la bonne formule artistique, sortant un long-métrage (La Tour au-delà des nuages, 2004) puis un moyen-métrage (5 centimètres par seconde, 2007). S’il ne fait pas partie du Studio Ghibli, Shinkai n’a jamais caché son admiration pour Hayao Miyazaki, qui a énormément nourri son art. Le fantastique est clairement son domaine de prédilection. Comme chez Miyazaki, l’imaginaire du jeune réalisateur est extrêmement fertile. Les similitudes entre l’oeuvre de son modèle et le travail de Makoto Shinkai sont flagrantes dans le cas de son dernier long-métrage, Voyage vers Agartha (2011). L’histoire est très proche de celle du Château dans le Ciel, qui est par ailleurs son film d’animation préféré, et la mise en scène présente la même intensité émotionnelle. Autre point commun : chez Shinkai comme chez Miyazaki, la forme ne va jamais sans le fond. Le message, qu’il soit politique ou philosophique, tient dans ses films une place centrale. S’il n’a pas encore gagné la confiance des distributeurs européens, Makoto Shinkai est sans aucun doute l’un des talents les plus prometteurs de la nouvelle génération de réalisateurs d’anime japonais. Un personnage à surveiller attentivement.
Le Vent se Lève, de Hayao Miyazaki (en salles depuis le 22 janvier)
Cinq oeuvres incontournables pour croire en la succession de Hayao Miyazaki :
- Le Royaume des chats, de Hiroyuki Morita (2002)
- Arrietty et le petit monde des chapardeurs, de Hiromasa Yonebayashi (2010)
- La Colline aux Coquelicots, de Goro Miyazaki (2011)
- Voyage vers Agartha, de Makoto Shinkai (2011)
- Les Enfants Loups : Ame & Yuki, de Mamoru Hosoda (2012)
En annonçant son inévitable retraite, Hayao Miyazaki a provoqué une grande tristesse, en même temps qu’il ébranlait la structure de son propre studio. Les enfants et cinéphiles qui ont suivi le parcours du maître nippon ne devraient pas pour autant s’inquiéter : qu’il s’agisse des professionnels issus de la nébuleuse Ghibli, ou d’autres réalisateurs indépendants, la relève semble bel et bien assurée. Parmi les quelques candidats les plus crédibles à la succession du maître figurent aussi bien des partisans du genre fantastique (Hiromasa Yonebayashi, Hiroyuki Morita et Makoto Shinkai) que du genre réaliste (Goro Miyazaki et Mamoru Hosoda). Et tous ont un point commun : ils se sont nourris de l’oeuvre de Hayao Miyazaki.
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Marin Charvet





