Le rap et les procédures judiciaires
Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ?
« Eric Zemmour est journaliste et polémiste, je suis auteur et interprète. Il n’a jamais tué personne. Moi non plus. Nous sommes tous les deux des hommes de paroles. Une quelconque divergence de point de vue qui nous opposerait relèverait forcément du débat d’idée, de la discussion. Le faire taire ? Il faut l’entendre dans le sens le plus élémentaire : le remettre à sa place, le mettre face à ses contradictions ». Ces propos proviennent d’une tribune publiée dans le quotidien Le Monde par le rappeur Youssoupha, en date du 20 Avril 2009. Aujourd’hui, la polémique entre le MC d’origine congolaise et le chroniqueur Eric Zemmour refait surface à l’occasion du procès qui s’est déroulé le 15 septembre dernier au Tribunal de grande instance de Paris. A quelques heures d’intervalle sortait le clip «Menace De Mort», formidable brulot politico-social dans lequel Youssoupha s’appuie sur des passages télévisés incriminants plusieurs groupes de rap français. En plus de vingt ans d’existence, le rap a enfanté un nombre incalculable de procédures judicaires. Si la grande majorité des artistes ont gagné la bataille, la question de l’acharnement médiatique et politique mérite plus que jamais d’être posée. Retour sur quelques épisodes qui ont marqué ces vingt dernières années.
Police, machine matrice
Premier chapitre : NTM. Depuis l’apparition du groupe au tout début des années 1990, Kool Shen et Joeystarr perturbent et angoissent les hautes sphères de l’Etat. De leurs paroles incendiaires et terriblement prémonitoires («Le Monde De Demain») peut naître la révolte populaire et le soulèvement des quartiers. Régulièrement critiqués pour incitation à la violence, les NTM tombent sur un os au milieu des années 1990. Le 14 juillet 1995, alors que le groupe se produit à La Seyne-sur-Mer (Var) suite à l’élection d’un maire FN, Kool Shen et Joeystarr prononcent les mots de trop : «Les fascistes sont habillés en bleu et roulent par trois dans des Renault 19. Ils attendent que ça parte en couille pour nous taper sur la gueule ! On leur pisse dessus !». Verdict : Six mois de prison dont trois ferme, assortis de six mois d’interdiction d’exercer leur métier. Les deux trouble-fêtes font appel et écopent finalement de 50 000 Francs d’amende et de deux mois de prison avec sursis. Jamais, par la suite, le duo n’abandonnera pour autant ses idéaux contestataires, leurs paroles suscitant toujours autant d’émoi de nos jours.
Comme un goût A.M.E.R.
Autre gros fantôme du rap français : Ministère A.M.E.R. A l’instar d’NTM, le groupe de Sarcelles fondé en 1989 par Stomy Bugsy, Passi et Moda dérange copieusement le gouvernement et s’attire, dès l’année 1993, les foudres des syndicats policiers avec un morceau : «Brigitte, Femme De Flic». Deux ans plus tard, le Ministère est invité à composer sur la bande originale du film «La Haine» la chanson «Sacrifice De Poulets» («Sans faire de propagande, Abdoulaye nous demande la plus belle des offrandes. Le message est passé, je dois sacrifier un poulet»). Indignation générale. Cette fois-ci, c’en est trop, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré, porte plainte contre le groupe qui écopera de 250 000 Francs d’amende. Six ans plus tard, sur le plateau de l’émission Tout Le Monde En Parle, Passi déclarera : «Je pense que dans la musique, on a le droit de parler d’évènements de société, on a le droit de partir dans la fiction. Quand Terminator rentre dans un poste de commissariat et qu’il tire, ce n’est pas ce qui influence forcément».
De l’inculpation à l’acharnement
Si, parmi les nombreuses plaintes qui ont été déposées à l’encontre de groupes de rap, certaines sont justifiées (Sniper notamment et leur morceau «La France», particulièrement vindicatif, ou encore la Sexion D’Assaut, réprimandée pour des propos homophobes clairement mal venus), d’autres paraissent nettement plus discutables. C’est le cas de l’affaire Hamé (La Rumeur) qui se sera étalée sur huit années, après que le camp Sarkozy ait décidé de se pourvoir deux fois en cassation ! Du jamais vu dans l’histoire du droit de la presse. A l’origine du litige : un article écrit par le MC dans un fanzine sorti en même temps que l’album L’ombre Sur La Mesure, dénonçant les violences policières. Au sortir de cette petite décennie de procédure, Hamé, heureux mais outré, déclara : «Tout ça pour ça ? Cinq procès, huit ans de procédure»¦ pour me dire que j’avais le droit d’écrire ce que j’ai écrit». Difficile également de ne pas revenir sur le lynchage médiatique qu’a subi le caennais Orelsan pour un titre («Sale Pute») inscrit sur aucun album et qui s’adressait, de surcroit, à la cause de son chagrin d’amour et non aux femmes en général.
A quelques semaines du délibéré du procès (26 octobre) qui oppose Youssoupha à Eric Zemmour, c’est finalement l’accusé lui-même qui résume le mieux toutes ces attaques faites au rap et à ses acteurs depuis un vingtaine d’années : «On a les critiques imparables d’une France qui oublie que les paroles de son hymne son plus violentes que celles du gangsta rap».




