Gilets pare-balles et rimes froides
Pusha T, au nom de la rue
Qui de mieux placé que Terrence Thornton pour parler de la rue ? Voici le récit d’un artiste qui a fait ses premiers concerts équipé d’un gilet pare-balles. Si Pusha T fait partie de ces hommes capables de vous raconter avec précision comment les échanges de drogue s’opèrent au cœur de sa ville, ses prises de voix n’ont jamais été dans d’autres buts que de parler à ceux qui se sentent concernés par son combat. Auparavant membre de la formation Clipse avec son frère Malice, ce dernier continuera sa route en solo avant de trouver son chemin au sein du label G.O.O.D Music. Un artiste connu de tous et dont l’authenticité ne se compte pas en vues YouTube ou en ventes de disques. Retour sur sa carrière en cinq morceaux clefs.
De la cuisine au studio d’enregistrement
Titre iconique tiré du premier album des Clipse, la popularité de « Grindin » tient pourtant à peu de choses. La nuit de l’enregistrement du morceau, Pharrell Williams menace le duo d’envoyer l’instrumentale à Jay Z si Malice et Pusha T ne se ramènent pas illico au studio. Fort heureusement, les deux frères se ramènent à temps et démarrent la session. Deuxième coup de pression, lors de sa sortie en 2002 le titre ne connait pas un succès très viral. Pour ainsi dire il ne marche pas du tout. Les Clipse se contenteront alors d’enchaîner les concerts à travers le pays et notamment une grande partie de scènes organisées par des trafiquants de drogue avant que, neuf mois plus tard, le titre explose et rencontre le succès qu’on lui connait désormais.
En terme de production, « Grindin » est l’une des compositions les plus emblématiques des Neptunes. La construction de l’instrumentale rappelle le rythme intensif de la production industrielle, ou plus clairement le travail à la chaîne. Ainsi, la manière dont Malice détourne une comptine pour enfants pour décrire la vitesse à laquelle il cuisine sa drogue prend tout son sens. « Patty cake, patty cake, I’m the baker’s man, I bake them cakes as fast as I can ».
Don’t mess with The Clipse
Dès la sortie de Lord Willin’, les Clipse embrayent sur un nouvel album intitulé Hell Hath No Fury. Un titre équivoque en référence à une fameuse citation de l’une des pièces de théâtre de William Congreve « Hell hath no fury like a woman scorned ». En effet, en prise avec les dirigeants de leur label, les frères Thornton refusent les propositions des cols blancs de Jive Records qui sont fermement décidés à mettre en avant des artistes tels que Britney Spears ou les Backstreet Boys, et un peu moins les vendeurs de poudre que sont les Clipse. Bien décidés à ne pas rester les bras croisés, ces derniers sortent une paire de mixtapes intitulés We Got It 4 Cheap et en profitent également pour former le Re-Up Gang le temps de ces deux mixtapes.
Ce n’est finalement que quatre ans plus tard que l’album sort enfin. S’il y a un bien titre qui sort du lot, c’est probablement la troisième track, « Mr. Me Too », dotée d’une ambiance beaucoup plus sombre que ce qu’on a pu connaître venant de Clipse. C’est un morceau témoin de l’état d’esprit des rappeurs au moment des faits. « Now we mad, we angry, we pissed the fuck off » déclare Pusha T. Toujours en parfaite osmose avec le duo que forment Malice et son frère, la formation neptunienne leur compose une instrumentale au poil. Et Pharrell ne se gêne pas pour rajouter son grain de sel dans l’introduction « You know we back, right ? Clear the streets out. »
Le nez pour les affaires
Douze mois avant la sortie de leur troisième album, les Clipse profitent de la sortie de la mixtape Road Til The Casket Drops pour lancer leur ligne de vêtements Playcloths en décembre 2008. Une marque au départ fortement inspirée par l’écurie Billionaire Boys Club de Pharrell Williams et qui leur assure notamment un revenu légal, en plus du rap. C’est dans une suite logique qu’ils déploient le troisième album, Til the Casket Drops, un projet plus abouti dans sa conception que Hell Hath No Fury et Lord Willin’, malgré leur statut de classiques. De l’artwork imaginé par l’artiste KAWS aux productions qui ne sont plus sous le monopole des Neptunes, l’album est pour la première fois pensé dans son ensemble. Peut-être l’influence de Kanye West, en pleine période de recrutement pour son label G.O.O.D Music et qui a déjà le duo dans son réticule.
Et si Pharrell Williams et Chad Hugo n’assurent plus entièrement la production de l’album, les Clipse ne sont pas sans ressource. Derrière la production du single « Kinda Like A Big Deal » se cache DJ Khalil. Connu pour ses travaux avec Jay Z, Eminem ou encore un peu plus tard le good kid, m.A.A.d city de Kendrick Lamar, il nous délivre ici ce que Pusha T désigne comme un « hip-hop sous stéroïdes ». Pour la petite histoire, alors que DJ Khalil est en train de faire écouter quelques productions au manager Steven Victor ainsi qu’à Pusha T, ce dernier s’endort. Mais lorsque l’instrumentale de « Kinda Like A Big Deal » passe dans les enceintes, il se réveille miraculeusement et se met instantanément à rapper, avant de s’écrier « Yo, I need this. » La suite, vous la connaissez désormais.
Incarcération et séparation
Pusha T et son frère décident de se séparer après la sortie de leur troisième album. Là où Malice se tourne vers la foi et l’écriture de ses mémoires, Push’ acère ses griffes et redouble d’efforts. Signé en 2010 sur le label de Kanye West, les couplets qu’il écrit pour My Beautiful Dark Twisted Fantasy laissent présager de bonnes choses. Désormais sur la voie royale pour envoyer ses rimes neigeuses aux oreilles du monde entier, la réalité le rattrape brusquement. Huit des hommes avec qui il a monté les marches de l’industrie musicale tombent pour trafic organisé. Son tout premier manager, Anthony Gonzalez, est la cible de 82 chefs d’inculpation. Désigné comme un baron de la drogue, il plaide coupable pour éviter à sa famille, considérée comme complice, d’éventuelles poursuites judiciaires. Il est condamné à 32 années de prison ferme.
« I lost eight of my friends to incarceration. And when I realized that those components weren’t there anymore, the ‘Fear of God’ really came over me. » Si Pusha T n’a pas fini à l’ombre comme ses partenaires, ce n’est pas l’œuvre d’une instance supérieure mais bel et bien parce que ces derniers, croyant en sa réussite, ont tenu à le garder à l’écart. De cette sombre histoire est née la mixtape Fear of God II : Let Us Pray, premier effort du rappeur sous l’écurie G.O.O.D Music. Et, c’est loin de son frère, loin de sa ville natale de Virginia Beach et loin de ses partenaires incarcérés qu’il a enregistré le morceau « Alone in Vegas », tristement seul face au succès. « I’m the only one left and the memories fading so, I write this alone in Vegas. »
My Name Is My Name
Lorsqu’il révèle le titre « King Push », c’est un espèce de big bang qui se produit. Morceau introductif de ce premier album solo, Pusha T y apparaît plus réfléchi, sa plume à la fois calme et ardente. Il est grandiose, au sommet de son art. « It started out with me just being a brash, arrogant, crafty wordsmith. Now I want you to understand where I come from. » Accompagné d’un visuel minimaliste et toujours très terre à terre, il ne s’éloigne pas de sa ligne directrice de toujours : « I rap nigga ’bout trap niggas, I don’t sing hooks ».
Lors de la séance d’écoute de l’album à New York, l’organisation est à l’image du rappeur. Ceux situés en carré V.I.P sont traités de la même manière que les autres. La foule est regroupée autour de Pusha T qui peine à respirer et les enceintes sont réglées pour vous faire craquer les oreilles. Côte à côte avec ses fans, Pusha offre une prestation froide et à la fois intense, regardant une fois de plus le succès dans les yeux avant de lui tourner le dos pour continuer de s’adresser à ceux qui viennent d’en bas. Et lorsqu’on lui demande s’il aurait aimé que son frère soit présent à ses côtés, il répond d’un « Yeah » certain. Avant de continuer « But I don’t tell him that. I want him to be happy at all costs » révélateur.
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Arnaud Sommie
@somesta





« Til the Casket Drops, un projet plus abouti que Hell Hath No Fury et Lord Willin’. » OK
J’ai arrêté de lire à cette ligne.
Le fait est que lorsque tu en es à ton 3ème album, tu fais preuve d’une certaine maturité et d’une expérience que tu as acquise. Dans sa conception Til the Casket Drops est un album travaillé à 360°, que ce soit son lancement, sa pochette ou la diversité de ses morceaux, c’est un projet plus abouti car lissé dans tous les sens.
Maintenant, musicalement, Lord Willin’ et Hell Hath No Fury restent au-dessus, malgré les quelques pépites que Til the Casket Drops réserve.