Le militantisme au cœur de la musique populaire
M.I.A, pop révoltée et équilibre karmique
Polémiste, libre de pensée et surtout forte-tête, M.I.A avait toutes les qualités nécessaires pour devenir une femme politique engagée. Une école d’art et un goût particulier pour la musique auront poussé Mathangi Arulpragasam à crier son aversion dans le micro qui lui sert de porte-voix. Des protestations qui en font une artiste aussi emblématique qu’énigmatique, elle qui ne se considère même pas comme une musicienne mais activiste dans un monde globalisé où les victimes ne sont pas toutes à égalité devant leur sort.
Mémoires d’une réfugiée tamoule
Nous sommes au Sri-Lanka, en pleine guerre civile. Alors que le territoire passe successivement entre les mains de trois empires coloniaux, une rivalité se crée entre les peuples cinghalais et tamouls. Cette rancœur est exacerbée en 1948, lorsque le Sri-Lanka acquiert son indépendance auprès de la Grande-Bretagne. La même année, le gouvernement encore sous influence britannique vote une loi reniant la nationalité aux citoyens d’origine Indienne. Un décret qui vise directement la population tamoule.
Dans un schéma comparable à l’Apartheid sud-africaine, le Sri-Lanka devient un état autoritaire et ne représente plus que la communauté cinghalaise. Les minorités, dont les tamouls qui représentent un peu plus de 10% de la population, sont marginalisées, aliénées. En 1970, l’importation de produits liés à la culture tamoule est proscrite. Livres, magazines, films et journaux sont alors synonyme de contrebande et peuvent conduire à de lourds ennuis. Un affront perçu par la population tamoule comme la volonté de vouloir faire disparaître petit à petit leur peuple.
« Les gens n’ont pas l’impression que les immigrés contribuent à la culture. Ils pensent que ce ne sont que des sangsues qui sucent ce qu’elles peuvent. »
Bien loin de cet environnement inhospitalier, Mathangi voit le jour dans la banlieue de Londres. Elle est malgré tout contrainte de rejoindre le Sri-Lanka en 1976, alors qu’elle n’a que six mois. Au couvent tamoul de Jaffna, elle y noue ses premières relations avec la peinture et l’art en général. L’art également d’éviter les balles que les soldats du régime prennent plaisir à envoyer par les trous des fenêtres des salles de classe. « Nous étions entraînés à nous cacher sous les tables ou à courir vers les écoles anglaises, où les soldats ne feraient rien » raconte l’artiste de nombreuses années plus tard.
C’est pour ces raisons précises que la famille Arulpragasam migre en Inde. Fuir la répression militaire était un devoir pour la mère de Mathangi, bien décidée à protéger ses trois enfants des représailles qu’auraient pu engendrer les activités résistantes de leur père. Souvent absent au foyer familial mais très proches des Tigres de libération tamouls, Arul Pragasam sera présenté à ses enfants en tant que l’oncle de la famille. Une mesure de sécurité nécessaire pour que les enfants ne dévoilent pas malgré eux les visites nocturnes de leur père.
Lorsque la famille retourne à Jaffna, le conflit s’est radicalisé. L’école primaire où était inscrite Mathangi est littéralement tombée en ruines suite à un bombardement du gouvernement. Ce sont ces souvenirs qu’elle emmènera dans son baluchon lorsque sa famille obtiendra le statut de réfugiée à Londres, quelques jours avant ses onze ans.
Missing In Action
Issue d’une culture méconnue en Occident, elle ne se défera jamais vraiment de cette mentalité de réfugiée. Ses premiers jours à l’école anglaise sont un calvaire. Entre intégration difficile et vestiges d’un conflit qui la marquera toute sa vie, elle ne parvient guère à trouver sa place. Pire encore, on lui en attribuera une d’office : si Mathangi est un prénom inhabituel dans les parages, il lui sera conseillé de se faire appeler Maya afin de faciliter les échanges avec ses professeurs.
C’est au sortir d’une enfance tumultueuse et bercée par les créations d’une mère couturière que Maya décide de se diriger vers une école de cinéma. Non sans manque d’ambition, l’adolescente postule à la prestigieuse université londonienne Saint Martins. De son propre aveu, elle raconte qu’après avoir harcelé l’école pour un entretien, elle aurait annoncé la couleur des choses sans la moindre pression.
« Soit vous me prenez dans votre école, soit je vais me prostituer et je plongerai dans la drogue.»
Elle n’a pas encore 25 ans et déjà la provocation est au rendez-vous. Mais c’est loin d’être l’une des préoccupations de Maya, en décalage avec son environnement, comme si elle avait une mission à exécuter. Un rôle que son passé lui aura attribuée, elle qui désespère de ne pas voir ses camarades de classe aborder des sujets radicaux à la manière d’un Spike Jonze ou d’un Harmony Korine. Tous trop occupés à aborder des théories abstraites qui n’ont pas de sens pour les gens moyens.
Les croyances karmiques impliquent que rien n’arrive par hasard, et Mathangi n’est pas au bout de ses surprises. C’est ainsi que le jour où Maya obtient son diplôme de cinéma, elle reçoit également un coup de téléphone lui annonçant l’état de mort cérébrale de son cousin. Née le même jour que lui et ayant passé son enfance à ses côtés, elle le considérait comme son jumeau. La comparaison est effroyable lorsqu’elle prend conscience du fait qu’elle vient d’obtenir un diplôme dans une école prestigieuse tandis que son « jumeau » est mort dans l’un des affrontements désespérés des Tigres tamouls.
C’est pour rendre un dernier hommage à son cousin que Maya se rend pour la première fois depuis son départ au Sri-Lanka. Là-bas, le gouvernement a fait passer un décret incitant à la prévention d’actes terroristes. Ainsi chacun est libre de fusiller son prochain du moment qu’il est suspecté d’être un terroriste, ou en clair : un résistant tamoul.
Maya rassemble plus de soixante heures de témoignages de ce qu’il reste de la jeunesse tamoule avant de rentrer en Angleterre. Des dizaines de jeunes adultes racontant ce qu’ils ont vécu pendant quinze années de génocide. De ces images déchirantes, elle en constituera un documentaire intitulé « M.I.A » venant de l’expression « Missing In Action », un terme utilisé par l’armée pour signaler les soldats dont on ne retrouve pas les corps après un combat.
Malheureusement, le hasard et la malchance n’en ont pas fini de jouer avec le sort de Maya. Alors qu’elle revient de son périple journalistique, les tours du World Trade Center viennent à peine de s’écrouler. Son reportage, considéré comme de la propagande terroriste, ne verra ainsi jamais le jour.
Bring The Noize
Si l’activisme de Maya ne fait plus l’ombre d’un doute, sa position artistique est encore un peu floue. Douée pour la danse, ayant appris la couture auprès de sa mère, étudié la peinture et le cinéma, elle fait preuve d’une rare polyvalence. Débordante de créativité, elle ne parvient pas à trouver un support pour réellement s’exprimer et communiquer des idées concrètes. Mais c’est encore une fois par le biais du hasard que l’intérêt de Mathangi s’est posé sur la musique.
Lorsque Maya arrive au Royaume-Uni, sa famille est installée dans la banlieue de Londres, à Phipps Bridge. Ici-bas, Phipps Bridge est ce que l’on appelle un « council estate » : un parc de logements sociaux dédiés à des gens que l’on ne peut pas placer ailleurs. C’est après le cambriolage de sa maison et le vol de sa radio que Maya découvre le hip-hop dans les rues de Londres. Son côté sans détour que des groupes comme London Posse et Public Enemy incarnent dans leurs rimes lui tapent directement dans la rétine. Cette musique dépouillée et fortement en rapport avec l’exil la marquera à vie.
C’est ainsi qu’elle reprend les images de son reportage au cœur du conflit sri-lankais et en extrait des clichés symboliques qu’elle réinvente à l’aide de bombes de peinture. Ses graffitis feront l’objet d’une exposition et attireront l’œil de Nick Hackworth, rédacteur au sein du service art du magazine Dazed and Confused, qui lui attribuera le prix Alternative Turner ainsi qu’une chronique élogieuse dans ses pages. Son travail retiendra l’attention de Justine Frischmann, chanteuse du groupe Elastica, qui lui proposera de venir filmer la tournée du groupe.
« J’aurais préféré rester me couper les veines en pensant aux problèmes du monde, je ne me voyais pas monter sur scène. »
Maya s’intéresse à la composition après avoir pianoté à plusieurs reprises sur la Groovebox de Frischmann. Rapidement, elle prend le surnom de « M.I.A », acronyme de « Missing In Acton », en hommage à son cousin et en référence au quartier londonien Acton où elle aura également séjourné. C’est toujours aux côtés de Justine Frischmann que M.I.A écrit son premier single « Galang ». Si le rythme est ennivrant, les paroles, elles, sont assez directes. Il s’agit ici d’un jeune fumeur de weed fuyant la police à travers la ville de Londres, dans une ambiance marquée par les attentats du 11 septembre. Le clip quant à lui, sera largement inspiré des pochoirs qu’elle avait utilisés pour son exposition.
Le morceau sort en 2005 et sert de promotion à son premier album qu’elle intitulera Arular en hommage à son père, dont elle poursuit la moindre trace de vie. Une initiative qui se retrouve être fructueuse puisque ce dernier la contacte peu de temps après pour lui exprimer sa fierté quant à son travail. Une première victoire pour M.I.A, qui n’était pas très à l’aise à l’idée de chanter sur scène pendant que ses cousins prenaient part malgré eux à ce qui allait devenir les dernières heures du conflit sri-lankais.
C’est auprès de la musique que Mathangi semble avoir trouvé sa voie. Sa propre plate-forme d’expression et également une façon d’ouvrir le débat autour de problèmes sur lesquels le monde a décidé de fermer les yeux. Son univers sera à jamais tinté des horreurs que ses yeux d’enfants n’ont que trop côtoyées durant une jeunesse baladée d’un bout à l’autre de la planète.
Équilibre karmique
M.I.A tirera toute sa force de cette posture contestataire. Toujours les deux pieds dans le plat, quitte à s’éclabousser au passage. Son caractère bien trempé lui jouera des tours, sa réputation en fera les frais. Elle qui se plaint d’être associée aux recherches sur le terrorisme au sein des résultats de Google porte sur ses épaules le poids de plusieurs années de mise à l’écart.
Au fil de sa carrière, elle multipliera les polémiques, pas toujours de manière savante. Franche et sans détour, son attitude impertinente lui vaudra de multiples poursuites judiciaires. Son dernier coup d’éclat ? Un léger middle-finger devant une audience de plus de cent millions de téléspectateurs. Un geste qu’elle désignera habilement comme le symbole de Matangi, déesse de la musique dans l’hindouisme.
Sa passion pour le numérique et l’activisme la rapprocheront de Julien Assange. Largement inspirée par l’affaire Wikileaks, M.I.A sortira en 2010 la mixtape Vicki Leekx, enfonçant un peu plus le clou de l’ambiguïté. Tous les éléments étaient réunis pour en faire un objet de contestation mais c’est plutôt un hymne au dance-floor qui en découle.
« Vous voulez avoir du succès ? Ne revendiquez rien et faites la promotion du consumérisme.»
Durant le gala des cent personnalités influentes de la planète pour le magazine Time, M.I.A, nominée pour l’occasion, fait la rencontre d’Oprah Winfrey, considérée comme l’une des plus importantes femmes de pouvoir au monde. Si M.I.A et un groupe d’activistes tamouls n’auront cesse de la relancer quant à la situation sri-lankaise, Oprah ne s’attardera jamais sur la question. Sa conclusion ? Ces mondanités ne sont définitivement pas faites pour elle.
« Effrayée » d’être arrivée « en haut de la culture mainstream », Maya ne se sent pas à l’aise au milieu des paillettes du showbiz. Pire encore, son aptitude à créer des succès commerciaux tels que « Paper Planes » ou « Bad Girls » lui ont automatiquement attribué le statut de poules aux œufs d’or aux yeux des maisons de disque. C’est ainsi qu’après de multiples différends avec son label Interscope, elle se sépare de ce dernier à l’occasion du nouvel an.
Comment militer pour une cause tout en faisant de la musique populaire ? C’est là que repose tout le charme du numéro d’équilibriste de Mathangi. Ci-dessous, l’hymne anti-pop par excellence qu’est « Come Walk With Me ».
Matangi dans les bacs depuis le 4 novembre. Encore un grand merci à Reda pour son illustration.
________________
Arnaud Sommie
@somesta






Excellent article pour une très grande artiste