Tous au coin du feu pour écouter Frank
Père Frank Ocean, raconte nous une histoire

En révélant que son premier amour était un garçon, Frank Ocean a pris le risque que l’on parle plus de cette bisexualité supposée que de sa musique. Ni pur, ni innocent c’est pourtant une certaine candeur qui prime quand on pense au chanteur, candeur qui nous laisserait penser que non, il ne l’a pas fait exprès alors que son premier album vient tout juste de sortir sur iTunes et est en vente depuis le 17 juillet. Si l’on restait purement objectif, effectivement on pourrait se dire qu’il s’est offert un très bon mais tranchant coup de pub, mais quand on tente de connaître un peu plus le personnage, on arriverait bien à douter de cet opportunisme malsain. L’écriture, c’est semble-t-il ce qui aura aidé et trahi Frank Ocean puisque la rumeur de son « orientation sexuelle » lancée par un journaliste ayant eu droit à une première écoute de channel ORANGE se voit confirmée par le chanteur lui même dans un texte datant de décembre 2011. Celui-ci il le publie une semaine avant de faire découvrir son opus, conscient de la bombe qu’il allait déclencher.
Striptease vs. Confessions Intimes
Confesser l’identité de son premier amour était peut être presque trop simple comme s’il fallait toujours s’expliquer, parmi toutes les histoires qu’il raconte, on ne lui a jamais demandé de se justifier sur sa consommation supposée de drogues ou bien son gagne-pain de pimp’. Les médias aussi politiquement corrects qu’ils puissent être vantent sa bravoure et son courage mais finalement, ce sont eux mêmes qui ont démarré les rumeurs d’une homosexualité non assumée et l’ont poussé du haut des escaliers. Il s’agit plus d’un exercice de style que de fond, il aurait tout bonnement pu laisser courir les « on dit » et faire planer le doute, dans tous les cas, l’album aurait intéressé. En espérant qu’il ne devienne pas que « celui qui a avoué sur Tumblr », si certains regrettent son geste ce n’est certainement pas pour le rendu littéraire puisque grâce à lui, on a encore eu un texte plaisant à lire.
L’art de l’écriture d’invention
N’en faisons pas tout de suite le Rimbaud du R’n'B, mais si vous voulez apprécier au mieux l’écriture du chanteur, un bon premier point serait de comprendre l’anglais pour pouvoir ensuite l’analyser. Plus qu’un simple artiste soul, il en devient « storyteller », mêlant références et figures de style, passant habilement de Dirty Dancing à Stanley Kubrick dans nostalgia, ULTRA (« Novacane » « Swim Good »).
That’s a pretty big trunk on my Lincoln town car, ain’t it?
Big enough to take these broken hearts and put ‘em in it
Now I’m driving ’round on the boulevard, trunk bleeding
And everytime the cops pull me over, they don’t ever see them
Ici, ce sont tous les coeurs brisés qu’il possède comme bagage sentimental qu’il place comme sujet, expliquant que le coffre de sa voiture est peut être trop grand mais que le sang a coulé et que la police n’est même pas capable de constater. Ce qui peut sembler obscur se rapporte finalement à la métaphore que l’on associe au coeur en tant qu’organe et objet du sentiment quand la personne aimée vous laisse.
(Il est plutôt grand le coffre de ma Lincoln n’est-ce pas ?/Mais assez grand pour emmener tous ces cœurs brisés/Je roule maintenant sur le boulevard, le coffre saigne/Et à chaque fois qu’ils m’arrêtent, les flics ne s’en rendent même pas compte)
I woulda put tints on my windows but what’s the difference
If I feel like a Ghost, no Swayze, ever since I lost my baby
Après la métaphore, il s’attaque aux jeux de mots sur des références à la carrière de Patrick Swayze, dont font partie le film « Ghost » et « baby » puisque c’est le surnom du personnage principal de Dirty Dancing. A quoi bon faire teinter les vitres de sa voiture si on est un fantôme ?
(J’aurais bien fait teinter mes vitres mais quelles différences ça fait puisque je me sens déjà comme un fantôme depuis que j’ai perdu mon bébé)
And my fingertips, and my lips, they burn
From the cigarettes
Forrest Gump you run my mind boy
En plus de raconter dans les grandes lignes l’histoire du film de Robert Zemeckis « Forrest Gump« , c’est la chanson qui a valu des questionnements de la part des médias puisque mis à la place de Jenny, il déclare sa flamme à un garçon. Le titre peut donc être pris dans deux sens, et vous n’êtes pas sans ignorer que Forrest court tout le temps et partout.
(Mes doigts et mes lèvres brûlent à cause des cigarettes/Tu cours dans mon esprit Forrest)
Vous pouvez vous imaginer quelques années de ça en cours de littérature française essayant de décortiquer des poèmes avec votre prof un peu perché qui vous trouvait des références et des doubles sens plus bizarres les uns que les autres. L’écriture de Frank Ocean en use, « Bad Religion » et « Forrest Gump » les deux titres qui semble-t-il l’ont trahi sont plus marqués de subtilité et de suggestion de l’auteur que peut l’être un char de la gay pride.
Bon nombre de personnes ont appris la langue de Shakespeare en traduisant les chansons des Beatles, alors au lieu de regretter d’avoir rien foutu en cours d’anglais au collège, il serait peut être temps de s’y mettre…
« My music definitely comes from a place of experience. Everything connects to a truth. Heartbreak, I imagine, has been the same emotion since the beginning of it all. I think the reason it might sound different coming from me is because, as a storyteller I might be telling the story differently than how it’s been told. But I don’t think I’m telling a new story. Maybe I’m wrong. »
« Ma musique est basée sur mon expérience. Tout se lie à la vérité. Avoir le coeur brisé, j’imagine que ça a été le même sentiment depuis toujours. La raison pour laquelle ça peut sembler différent quand j’en parle c’est qu’en tant que « storyteller », je peux le raconter différemment de ce que ça peut être à la base. Mais je ne pense pas que raconte une nouvelle histoire. Je me trompe peut être. »
Frank Ocean pour Complex (2011)
Crédits Photos : Terry Richardson et Nabil




