Rappeurs sans millions
Odezenne, l’OVNI du rap français
Voilà bien longtemps que le rap français n’avait plus enfanté un aussi beau spécimen. Fraichement débarqués de leur Gironde natale dans le second tiers des années 2000 à la faveur du soyeux Sans.chantilly, les Bordelais d’Odezenne reviennent cette semaine avec la réédition du magistral O.V.N.I., seconde salve bohème et poétique lâchée il y a un peu moins d’un an. Un prétexte idéal pour revenir sur l’un des groupes (LE groupe ?) les plus doués du game hexagonal de ces dernières années. Carrément !
“Il est fini le temps des hirondelles…”
Résolutions pour la décennie qui débute : 1) Ne plus les orthographier O2zen mais Odezenne. 2) Oublier tout ce que vous savez sur le rap français, ou presque. Nouvelle année, nouvelle écriture, nouvel album, nouveau tout. Pour beaucoup d’entre nous, la découverte avec le combo Bordelais s’est faite l’an passé sur le bien nommé O.V.N.I., deuxième album obscur et bigarré qui s’est gentiment chargé de mettre tout le monde d’accord. A l’heure où 1995 et leur Entourage deviennent l’idole des jeunes, la musique d’Odezenne marque le grand retour du rap adulte, celui porté par les mots, l’imagerie et le double sens. Morceau choisi :
“Tu minimises, je m’immisce dans ton mini buis’. Tu fais néner, je finis le buzz et t’immunise. T’es limité, j’suis l’éminence grise. T’es dégouté, j’l’ai mise dans le mille sans débiter” (Extrait de “Tupuducu”, Edition Louis XIV, 2012).
Paradoxe : Al, Jaco, Merlin, Priska et DJ Lodjeez, les cinq metteurs en son d’Odezenne, sont aux antipodes du groupe de rap tel qu’on l’imagine. Moustache proéminente et toison approximative pour l’un, dégaine trendy et casque nu pour l’autre, les deux MC’s de la troupe n’ont, pour ainsi dire, pas vraiment la gueule de l’emploi. Au sein d’un microcosme hip-hop hyper codifié qui ne leur ressemble en rien, Odezenne entend surtout faire sa propre mixture, peu importe la forme ou le genre auquel se rattache sa musique. Quand Sans.chantilly s’orientait vers le côté jazzy de la force, c’est bien les musiques électroniques que scrutent Merlin et ses compères sur O.V.N.I et sa récente réédition. De l’électronique trempée dans la mélancolie et la bohème parisienne, la bande-son rêvée pour une promenade en solitaire sur les hauteurs du XVIIIème ou du côté du Père Lachaise. Quelques titres plus loin, l’écoute nous entraine rue de Verneuil où l’on croirait voir renaitre le spectre de l’homme à tête de chou au détour d’une rime ou d’un accord. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que Gainsbourg est l’une des inspirations majeures du crew girondin, au même titre que Radiohead ou les films de Terry Gilliam.
“…désiraient-elles une seule chose que je disais d’elles ?”
Cette semaine est donc l’occasion de se replonger dans la poésie alambiquée du combo qui nous livre l’Edition Louis XIV de leur Orchestre Virtuose National Incompétent sorti en mars dernier. En neuf chansons – dont cinq inédites -, Odezenne façonne et redessine les contours d’une musique que l’on n’avait pas vu aussi racée depuis L’Être Humain Et Le Réverbère de Rocé (2010). Quelque part entre le spleen incendiaire de La Rumeur, la classe lumineuse d’Oxmo Puccino et la prose vindicative de La Canaille, les Aquitains développent un rap à la singularité inouïe où le son fait jeu égal avec le verbe. Une nouvelle fois mis en musique par l’enchanteur Merlin – qui vient d’à peu près toutes les écoles sauf du rap – cette version “améliorée” brille par le maniement textuel, la technique de ces deux MC’s au flow monocorde et la beauté délétère de ces productions bien plus complexes qu’elles n’y paraissent.
Souvent qualifiée de rap 2.0, la musique de ces autoproclamés “rappeurs sans millions” s’écoute autant qu’elle se ressent, se regarde (on vous conseille de vous pencher sur l’univers visuel du groupe, à commencer par les nombreux clips issus de l’album O.V.N.I.) ou s’apprivoise. Certainement plus difficile à appréhender qu’un tube de B2O ou qu’une ritournelle un peu con-con à la Grégoire, le son des Bordelais se révèle être l’un des plus expérimentés de ces dernières années. Alors si l’envie vous prend, entre deux écoutes du dernier Madonna, de réentendre du rap français couillu et sensé, vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire.
A écouter :
- O2zen - Sans.chantilly
- Odezenne - O.V.N.I. (Orchestre Virtuose National Incompétent)
- Odezenne - Edition Louis XIV
A voir :
- Odezenne - “Tupuducu” / “Chewing Gum” / “Taxi”





Mon site de rap favori qui publie un excellent article sur mon groupe favori, superbe samedi.
Super article. J’aime bien ta facon d’ecrire, t’as un style tres unique.
Voila un article sur Odezenne provenant de mon propre blog: Fresh Muze
http://freshmuze.blogspot.com/2012/02/odezenne-chewing-gum.html
Merci beaucoup à vous deux ! Si l’article a plu un minimum c’est tant mieux. Pas de problème Ginzy, j’irai jeter un oeil là-dessus ! Merci !