Lescop et le renouveau de la pop française
Lescop, prince de la nuit américaine
Comme la mode, la musique marche par cycles. Des baggy jeans et fat laces, les hip hop heads sont désormais passés aux chinos et casquettes Supreme. Des falsards Carhartt XXL aux slim, des Vans à la languette rembourrée aux Vans fines et bicolores, il n’y a qu’un pas, et tous les squatteurs s’y retrouvent. Hier, l’énorme frange seventies coupée grossièrement aux ciseaux était perçue comme une faute de goût ultime. Aujourd’hui, huit filles sur dix l’arborent fièrement et toutes n’ont d’yeux que pour la coupe Playmobil de Daphné Bürki. Seuls quelques irréductibles gaulois portent encore le Tacchini et les Air Max en écoutant B2O, mais ceci est une autre histoire. Même constat côté pop où les hipsters ne sortent plus sans leur synthé pare-balle et leur chemise à carreaux. L’homme ne peut s’empêcher de regarder dans le rétroviseur, quitte, parfois, à noyer ses nouveaux venus de références moralisatrices. Matthieu Lescop, artisan du grand réveil de la pop-music à la française et comparé 95% de son temps à Etienne Daho, en sait quelque chose. Putain d’époque !
Retour de hype
On pourrait s’amuser à compter combien de fois le nom d’Etienne Daho ou de Taxi-Girl revient dans une interview de Lescop. Les statistiques seraient frappantes. Et l’on fini par se demander, au fond, à qui profite le crime. La France chéri ses vieux loups et se montre intransigeante envers sa descendance. Dur, dur d’innover quand on passe vingt ou trente ans après ses ainés, ceux qui ont eu le privilège de créer un son, de façonner les contours d’un style musical ou d’en écrire la légende. En plus d’évoluer dans une industrie qui marche à reculons, les artistes d’aujourd’hui se heurtent, dès leur sortie de l’œuf, à la grande critique puissante et sur-référencée. Tant et si bien que certains se font clouer le bec avant même d’avoir pris leur envol. Ce fut le cas de Soan qui, une fois son premier album sorti, a croulé sous les noms propres (Noir Désir, Les Têtes Raides, Mano Solo, Georges Brassens) et les clins d’œil aux gloires du passé. Méfiance, donc.
Côté pile, les nouveaux talents font également les belles heures de ces figures emblématiques tombées en désuétude. Etienne Daho, Daniel Darc, récoltent aujourd’hui les graines des succès de Lescop, La Femme, Aline ou Juveniles (voir Magic N°165). Faire du neuf avec du vieux, un adage usé jusqu’à la corde mais qui scie parfaitement à la personnalité de ces jeunes groupes – osons le terme – révolutionnaires.
Sur la planche
Notre mère-patrie est belle mais paresseuse. Musicalement parlant, la France avance à tâtons, de peur de se risquer dans l’inconnu croirait-on, par flemmardise peut-être, par rapport à nos voisins d’outre-Manche. Si des groupes de qualité jaillissent chaque semaine d’un caniveau de Liverpool, Manchester, Londres ou Brighton, il aura fallu attendre plusieurs années avant qu’une vague de loustiques à la pop froide et synthétique parviennent à bousculer notre petit train-train culturel. Des minots – qui n’en sont pas tous, d’ailleurs – qui s’assument, osent, inventent, réinventent, triturent et composent une culture francophone qui, clairement, s’était figée dans le temps. Le groupe La Femme nous confiait il y a quelques mois ces précieuses paroles qui font désormais écho au succès mérité de Lescop : “Ca nous fait plaisir d’apporter une nouvelle image musicale de la France à l’étranger, surtout que toutes les compils sixties reviennent vachement à la mode. Femme de Paris, les compils BIP etc. Tout ça commence à être réactualisé”.
Cette confiance retrouvée, ce plaisir de faire claquer les mots dans la langue de Molière, Lescop l’approuve et le revendique : “Je n’ai pas l’impression d’être né au mauvais endroit. Je suis content d’être français, de vivre sur cet héritage culturel. J’aime les gens qui font la jonction entre ce qu’ils aiment et d’où ils viennent. Les musiciens français se plaignent trop souvent d’être nés au mauvais endroit. Il faut au contraire en être heureux. On a une histoire à inventer, des terres à débroussailler. À Manchester, avant le punk, ils avaient tout à créer*”.
Tout à créer…
Avant Aline, il y avait Christophe (sic). Avant Lescop, Daho, donc. Et avant La Femme, Taxi-Girl. Et demain, Koudlam, Yan Wagner, Accident, Elephanz, tapisseront les murs de cette nouvelle école hexagonale qui doit autant à ses grands frères qu’à ses cousins éloignés de Joy Division, New Order, The Cure, Massive Attack ou My Bloody Valentine. La cold wave… La tragique, la glaciale, la profonde, retrouve de sa superbe, vingt ans après son apogée. Matthieu Lescop, son fer de lance, joue grave, le regard noir, inquiet, l’œil inquisiteur et la voix pleine de réverbe. Tout comme les frangins. Sauf que nous sommes en 2012 et que cette vague froide et bleue pétrole souffle le vent de la modernité future. Son premier album raconte la nuit, le rêve, l’évasion, et s’écoute à la lumière d’un réverbère ou dans un vieux hangar désaffecté. Puis, au-delà du son, cette attitude… Nonchalante, groggy, désenchantée. Lescop chante avec détachement, pacifisme, héroïsme même.
Hier était techno, rave, dance, transe. Et demain ? Tout est questions de temps, de cycles, d’époque. Sautons dedans à pieds joints. Nous avons tout à créer.
*Lescop dans Les InRockuptibles N°879
A écouter : Lescop - Lescop (Mercury Records)
A voir : Lescop - “La Forêt” (live à Ce Soir Ou Jamais)





Qu’entendez-vous par révolution ?
Un son, une vague, un mouvement, disons un engouement global qu’on n’avait pas ressenti depuis des années en France.
Un mouvement porté par Soan. Quel artiste, quel talent !!!!