Plongez avec nous dans la disco de l'ancien boss d'Ideal J
Le vrai contre best of de Kery James
Parce que le “best of” est probablement l’un des trucs les plus cons que l’industrie musicale ait inventé (comment peut-on choisir à la place de l’auditeur les “meilleurs” morceaux d’un artiste ?), nous avons décidé, à l’occasion de la sortie de l’album 92.2012 de Kery James, de vous proposer notre sélection perso des meilleurs titres du Thug le plus célèbre du Val-de-Marne. Si l’artiste considère plus cette sortie comme une compilation réorchestrée que comme un best of à part entière, on ne peut s’empêcher, en vieux loups que nous sommes, d’émettre quelques réserves quant à l’utilité d’un tel projet. La sélection qui suit ne reprend donc aucunes des quatorze chansons présentes sur le disque fraichement débarqué, mais retrace, de la même manière, près de deux décennies de Kery James. L’occasion de mettre en lumière d’autres morceaux de l’ancien boss d’Ideal J, parfois secondaires ou injustement oubliés au fin fond d’une tracklist. Sortez vos lunettes, branchez la sono et plongez avec nous dans la discographie passionnante du black Daddy Kery.
“Le groupe c’est Ideal et la famille c’est Mafia K’1 Fry”
Ideal J “Orly City Bronx” (1995) sur le maxi Orly City Bronx
Deuxième maxi d’Ideal Junior après le très boom-bap “La Vie Est Brutale” paru en 1992, “Orly City Bronx”, en plus de signer la mue du tout jeune Alix Mathurin alias Daddy Kery (18 ans cette année-là), préfigure l’arrivée du premier effort du crew quelques mois plus tard. Enregistré telle une bonne face B des familles, Kery, entouré de ses potes Rocco, Teddy Corona et Mehdi (Jessy Money et Selim du 9.4 ont alors quitté le groupe), font du “Gangsta’s Paradise” de Coolio un morceau culte tombé, depuis, dans les limbes de l’oubli. Quand la planète hip-hop s’agitait au son d’Illmatic et de The Infamous, les quatre lascars de té-ci parisiens préparaient une mini-révolution de l’autre côté de l’Atlantique.
Ideal J “J’dois Faire Du Cash” (1996) sur O’riginal MC’s sur une mission
“J’dois Faire Du Cash” s’inscrit dans la lignée des grandes chansons mafieuses comme le furent “Alias Jon Smoke” (Oxmo Puccino) ou “L’esprit Mafieux” (Busta Flex/Oxmo) une poignée d’années plus tard. Un morceau symbolique puisque Manu Key, pape de la Mafia africaine et un des premiers hommes à avoir repéré Kery James au début des nineties, pose sa voix d’or sur ce récit de petites frappes. L’album O’riginal MC’s Sur Une Mission, aujourd’hui presque introuvable, demeure, au même titre que le Contenu Sous Pression de Karlito ou Le Code De L’honneur d’un certain Rohff, l’un des secrets les mieux gardés du rap français.
Ideal J feat. Daddy Mory “Evitez” (1998) sur Le Combat Continue
Présent sur l’album de la révélation (Le Combat Continue) pour le jeune groupe du 9.4, le morceau “Évitez” marque aussi l’une des toutes premières apparitions du rasta Daddy Mory sans son complice de Raggasonic, Big Red (le duo se séparera cette même année 1998). Produit par Le Gang Du Lyonnais et non par DJ Mehdi comme on pourrait croire, ce titre reprend les dix premières secondes des “Deux Pigeons” de Charles Aznavour pour en faire une boucle entêtante et mélancolique. Kery se fait une nouvelle fois le porte-parole des déshérités et s’essaye à un exercice de style adroit : le premier et dernier couplet reposent uniquement sur une structure de rimes en “é” quand le second alterne rimes en “use” et “ole”. Le mariage parfait entre rap dur et Ragga Jam.
Ideal J feat. Rohff et Demon One “L’Amour” (1998) sur Le Combat Continue
Autre titre non produit par DJ Mehdi mais Chimiste, “L’Amour” est sans conteste l’une des plus belles chansons jamais enregistrées par le Ideal. Près de six minutes d’une rare intensité sur lesquelles Kery James, Demon One (Intouchable) et Rohff s’adonnent à une réflexion ultra pessimiste sur les sentiments : “Je jour où je serais mort je veux qu’on se rappelle que je n’ai jamais rêvé d’une vie telle que celle que je mène”. Parfois oublié au profit de titres plus rentre-dedans comme “Le Combat Continue” ou “Hardcore”, “L’Amour” brille également par sa qualité d’interprétation (Rohff y livre un couplet d’anthologie). Maria Carey et son “Looking In” n’avait jamais été aussi bien samplés.
Ideal J “Si Je Rappe Ici” (1998) sur Le Combat Continue
En guise de clôture au chef-d’œuvre qu’est Le Combat Continue, Kery James couche ses lignes de banlieusard désabusé sur un beat médusé et caverneux de Mehdi qui recycle ici une magnifique boucle de Johnny Hammond (“Summertime / The Ghetto”). Le crépitement du vinyle se fait entendre et renforce l’ambiance anxiogène de ce titre noir mais néanmoins lumineux. “J’veux pas être le favori des dingues, ni celui des baltringues. Que Dieu m’en soit témoin, j’veux être celui des gens biens”. Une phrase qui résonnera longtemps comme un symbole du rap français.
Kery James feat. Roldan “Parce Que” (2001) sur Si C’était à Refaire
Si C’était à Refaire : LE grand tournant pour Kery James. Alors en pleine conversion à l’Islam suite à diverses histoires personnelles dont l’assassinat de son pote de la cité Jacques Cartier, Las Montana, Alix Mathurin, rebaptisé Ali, imprègne son premier album solo de références au Coran et à la religion. “Parce Que” est le second titre qui apparaît au tracklisting de Si C’était à Refaire, un morceau où Kery s’explique sur le pourquoi de ce changement brutal d’attitude et de thématiques. Musicalement aussi, c’est le grand bouleversement. A l’image du chanteur cubain Roldan (Orishas) qui partage ici le microphone avec Kery James, cet opus est imprégné d’exotisme et de sonorités africaines. Un virage à 360° négocié à la perfection puisque, contre toute attente, l’album s’écoulera à 120 000 exemplaires en un mois à peine.
Kery James “Deux Issues” (2001) sur Si C’était à Refaire
La mort ou la prison, telles sont les deux issues en question que Kery James évoque sur ce violent boom-bap qui a rapidement atteint le statut de morceau culte. La virulence du propos (“Tu t’feras buter dès que tu sortiras sans ton feu”), le flow hyper saccadé (marque de fabrique du rap de Kery James) et la puissance du verbe en font l’un des titres les plus percutants de ce premier solo. Sorte d’ovni bitumeux placé au milieu d’une tracklist colorée et africanisée, “Deux Issues” fait le pont entre l’école Ideal Junior et la verve de la Mafia K’1 Fry qui explosera deux ans plus tard avec l’album La Cerise Sur Le Ghetto. “La mort ou la prison. En d’autres termes, quatre murs ou quatre planches”. Le décor est planté.
Kery James feat. Disiz La Peste et Diam’s “L’amour Véritable” (2004) sur Savoir et Vivre Ensemble
Six ans après avoir chanté un “Amour” cinglant et désespéré avec Demon One et Rohff en pleine période Ideal J, Ali fait le pari de réunir une pléthore d’artistes (dont Disiz et Diam’s, ici) pour les bienfaits du projet caritatif et pro-Islam, Savoir Et Vivre Ensemble. Un monde sépare alors le Daddy Kery revanchard des débuts et le leader d’opinion pacifiste à l’origine de ces vingt-et-un titres. Si le grand public retiendra surtout le freestyle géant “Relève La Tête”, qui reprenait l’instrumental de “The Message” (Grandmaster Flash), la boucle hypnotique de cet hymne à l’amour frontal et poétique continue de nous hanter des années après. “L’amitié ne se cherche pas afin de tuer le temps, elle est meilleure quand elle se réserve pour les heures vivantes”.
Kery James “Les Miens” (2005) sur Ma Vérité
Pour symboliser son attachement à la culture américaine et aux classiques New-Yorkais avec lesquels il a grandi, Kery ouvre son deuxième album en reprenant le “Shook Ones Part. II” des Mobb Deep. Une “cover” qui aurait pu virer au pastiche hasardeux si le texte ne s’était pas révélé aussi poignant et sincère. En écho au bien connu “Uniquement Pour Les Miens” paru sur le premier essai d’Ideal J en 1996, “Les Miens” se présente comme l’hymne phare des “quartiers chauds” des années 2000. Dans un contexte social extrêmement tendu en France à cette époque (émeutes en banlieues, montée du FN), Kery James lance ce titre pacifiste et fédérateur qui tombe à point nommé.
Kery James “Combien” (2005) sur Ma Vérité
“Combien”, où comment boucler un disque de la plus belle des manières. Mélancolique, profond, introspectif sans être pathos, Alix Mathurin déballe ses états d’âme, expose ses doutes, ses craintes, disserte sur la vie, la mort et problématise des tas de questions existentielles (“A ma mort combien se réjouirons sincèrement ?”). Moins spirituel que sur son précédent coup d’essai en solo, Ma Vérité, bien qu’inégal, brille par son éclectisme et sa sincérité. Quand beaucoup citent les mainstream “Ghetto Super Star”, “Nos Rêves” ou encore “Hardcore 2005”, on préfère revenir sur cette piste trop souvent passée inaperçue, et qui reste pourtant parmi les toutes meilleurs du Thug d’Orly.
Mafia K’1 Fry/Kery James “Le Combat Continue Part. 3” (2008) sur A L’ombre Du Show Business
Comment oublier ce jour de 2008 où Kery a lâché le troisième volet de la saga “Le Combat Continue”, entamée pour la première fois en 1996 sur l’album O’riginal MC’s Sur Une Mission ? Tel un missile de guerre, cette ogive de sept minutes est venue percuter de plein fouet un rap français qui somnolait depuis quelques temps déjà. Et même si l’album qui a suivi (À L’ombre Du Show Business) contenait une flopée de ratés, on ne pouvait que saluer ce retour à un rap brut de décoffrage, sans refrain, porteur d’un paquet de souvenirs de jeunesse bien enfouis. Testostéroné jusqu’à l’os, tout en puissance, ce titre est, de loin, le plus punchy des trois « combats » enregistrés par Kery James sur une période de douze ans. Certainement le morceau le plus évident de notre sélection, “Le Combat Continue III” n’en reste pas moins un indispensable du genre qui se devait d’être souligné. L’un des derniers classiques de rap hardcore made in France.




Meilleur que le mauvais best of proposé par KJ.
Mais, j’aurais ajouté « thug life » sur le second opus de la Mafia K1fry, Hardcore (qui est quand même incontournable) & Nuage de fumé sur Le Combat Continue. Et éventuellement « le combat continue part. 1″ sur Original MCs.
Bon, j’avais pas lu votre intro… Finalement, tout est justifié !
…effectivement.