Qui a dit que la techno c'était de la merde ?

J Dilla est-il un artiste techno ?

25 juin 2012 . 2 commentaires
By crazyhorus, in Featured, US Side

Fortement critiqué, le déterminisme aura malgré tout été à l’origine de mouvements artistiques d’une importance cruciale pour la musique. Natif de Detroit, J Dilla fait figure de parfait exemple lorsqu’il s’agit d’étudier l’influence d’une ville sur une œuvre. Profondément marqué par le passé culturel de Motor City, Jay Dee n’a jamais renié l’impact de la techno sur ses productions, un mouvement issu lui même de la spécialisation professionnelle de la ville et de la rencontre improbable entre le P-Funk et la musique industrielle teutonne. Car si la Soul a toujours été un vivier intarissable pour James Yancey, la techno de Detroit s’est immiscée gentiment dans l’identité sonore du défunt beatmaker sans jamais se révéler au premier plan. Rarement samplée - si ce n’est jamais – la place de la techno dans l’oeuvre de Dilla reste pourtant d’une importance capitale, à la fois comme marqueur culturel et social et comme inspiration légitime. Voici l’histoire d’une filiation peu évidente en apparence mais qui gagne à être (re)découverte.

« Motor City », « Techno City »

En un laps de temps très court, Detroit aura symbolisé la ville du rêve industriel américain avant d’incarner son exact opposé, celui de la désillusion lente et agonisante. Baptisée « Motor City » au milieu du XXème siècle, sa renommée s’est peu à peu ternie pour se voir accoler les qualificatifs les plus infâmes de « Murder City », « Dead City » et « Devil City ». Profondément ancrée dans la culture ouvrière et afro centriste, Detroit a maintenu sa tête hors de l’eau grâce à son vivier musical entretenu par la Motown (qui choisira le soleil californien en 1972), le P-Funk de Clinton, le rock burné d’Alice Cooper et le rap torturé d’Eminem. Mais c’est au tournant des années 1980, alors que la ville de Coleman Young s’enfonce inexorablement dans la récession qui sévit entre 1979 et 1982, que la vieille cité ouvrière va voir naître en son sein une déflagration électronique d’une rare intensité. Baptisé « techno », ce mouvement cousin de la house de Chicago de Frankie Knuckles se se caractérise par des émanations synthétiques issues de la cold wave égrainées sur des beats speedés à 130 bpm. Parmi les pionniers, Juan Atkins (fondateur de Cybotron et du label Metroplex), Kevin Saunderson ou encore Derrick May font figure d’autorité grâce à des titres précurseurs comme « Techno City », « Good Life » ou « Night Drive ». Leurs productions robotiques proches de la froideur de Depeche Mode et de Kraftwerk, dépeignent un univers robotisé directement inspiré des chaines industrielles afin d’offrir des beats taylorisés, restes d’un age d’or révolu mais qui plane encore comme une chimère. Quelques années plus tard, une deuxième génération encore plus politisée d’artistes techno voie le jour au sein du mythique label Underground Resistance fondé en 1990 par le taulier Mike Banks aka Mad Mike. Défenseur acharné d’un militantisme politique basé sur la lutte contre la paupérisation des populations noires de Detroit, Mike agit tel un Afrika Bambaataa auprès de la jeunesse urbaine désœuvrée. Avec lui, d’autres artistes comme Jeff Mills ou Robert Hood viennent grossir les rangs du collectif en réalisant des œuvres radicales que l’on retrouvera en 2006 dans la fameuse compilation Galaxy 2 Galaxy. Si la techno de Detroit ne produit pas une linéarité musicale absolue, ses origines sont en revanche bien ancrées dans un héritage socio-culturel commun à l’arrière goût d’acier.

Kraftwerk, le point de convergence

Entre la techno et le rap, le dénominateur commun le plus évident reste sans conteste l’influence de Kraftwerk. Du mythique « Planet Rock » d’Afrika Bambaataa en passant par l’emprise de Computer World sur Juan Atkins, le duo de Dusseldorf agit tel un catalyseur sur les musiques électroniques. Samplé à tour de bras par Dr Dre, 2 Live Crew, Kool Keith, Jay-Z, Kool G Rap ou encore Madlib, Kraftwerk a constitué une inspiration majeure en terme de rythmique synthétique. Elaboré au sein du Kling Klang Studio à grand renfort de synthés mini-Moog et d’inventions de leur cru, le son « kraftwerquien » (voix robotiques, effets de transe, minimalisme) constitue la pierre angulaire des musiques électroniques de la fin du XXème siècle. Pour Dilla, le duo germanique fait figure de véritables passeurs : « ce sont de véritables avant-gardistes qui ont toujours réussi à rester à un très haut niveau. […] Ils ont alimenté tellement d’artistes, aussi bien en techno qu’en hip-hop, etc. A Detroit, on a commencé à passer le disque « Planet Rock » de Bambaataa dès le début, ça nous paraissait évident de passer cette musique hybride qui samplait Kraftwerk* ».

Dilla un artiste techno ?

Derrière cette question volontairement provocatrice se cache une réalité sous-jacente. Si Jay Dee n’est pas à proprement parlé un artiste techno, les cinq dernières années de sa vie ont profondément été inspirées par le minimalisme de la bass music, et les beats froids, robotiques et futuristes de Kraftwerk. Conscient de l’héritage laissé par des personnalités comme Mad Mike, Juan Atkins ou Jeff Mills, Dilla leur a toujours voué une admiration sans borne à travers laquelle pointait une certaine fierté : « La vraie techno c’est Underground Resistance !!! Derrick May, Carl Craig, Jeff Mills. […] Quand tu habites Detroit et que tu aimes la musique, tu ne peux pas les éviter, ils sont trop forts. Ce feeling techno existe dans ma ville depuis si longtemps… Ce sont des gens qui ont une vision étendue de la musique* ». Un hommage que le beatmaker prendra soin de réaliser sur le titre « BBE Big Booty Express », probablement l’unique production à ce jour à posséder cette texture proche de celle de Cybotron. Mais Dilla ne s’est pas arrêté là. Bon nombre de ses beats portent la marque plus ou moins prononcée de cette touche, froide et industrielle comme l’attestent « Expensive Whip », « Cold Steel », « E=MC2 », « Cadillac », « Rite Bites », le vaporeux « Don’t Nobody Care About Us », « Lazer Gunne Funke » ou « Spacecowboy Vs. Bobble Head ».

Difficile de ne pas y voir l’influence de ses idoles qui ont depuis les années 1980 accompagné avec dépit une ville peu à peu transformée en immense friche urbaine. A sa manière Dilla en a été le prolongement conscient, passeur d’un héritage qui se lit en filigrane sans jamais s’affirmer entièrement.

*propos recueillis par Fred Hanak dans Combat Rap.

2 Commentaires
  1. Colibri le 26 juin 2012 à 4 h 03 min

    Excellent article, qui omet néanmoins de parler de « Raise It Up » de Slum Village qui pour le coup sample le morceau techno de Thomas Bangalter de Daft Punk « Extra Dry ».

    • crazyhorus le 26 juin 2012 à 14 h 29 min

      Merci ! Oui tout à fait mais c’est volontaire de ma part car je me suis essentiellement axé sur la techno de Detroit (d’où le déterminisme évoqué dans l’intro) et sur l’influence commune de Kraftwerk.