Echanges avec les Jazz Liberatorz et Monsieur Dee Nasty

[Interview] Jazz Liberatorz et Dee Nasty (Part.1)

28 février 2011 . Pas de commentaire
By Esco', in FR Side, Featured

(Dee Nasty)

10 juin 2010, Rennes, Dooinit Festival. Il est 1 heure et des poussières quand DJ Damage boucle son set. Comme prévu, nous le retrouvons à la fin du show en compagnie de Dusty (son collègue des Jazz Liberatorz) et d’un certain Dee Nasty, mythique DJ ayant lancé NTM, Assassin, Iam et bien d’autres sur Radio Nova aux débuts des années 90. Ca rit, ca charrie parfois, mais ça parle avant tout musique et bien sur Hip Hop. Rencontre avec des Libérateurs de Jazz pas tout à fait comme les autres…


- Tout d’abord, comment allez vous les Jazz Lib’ ?

Dusty : Ouai ça va. Tranquille !

Damage : Bah ouais, la forme !

- Alors Jazz Liberatorz c’est trois mecs originaires de Meaux : Damage, Dusty et Madhi, qui décident de former un groupe en 1999. Mais à vrai dire, votre rencontre remonte à bien plus tôt non ?

Damage : En fait si tu veux il y avait Madhi, avec Dusty, qui faisait du son au préalable. Et comme je faisais mes sons radio sur Meaux, en fait je faisais venir des groupes régulièrement, et c’est comme ça que j’ai rencontré pour la première fois Madhi. A la suite de ça on s’est retrouvé 2-3 fois puis un jour j’ai croisé Dusty. Mais il faut quand même connaitre que le délire des deux gars : il y avait un mur de rares groove à la maison et donc ils venaient taper dans mes samples tu vois. Je leur ouvrait la discothèque, la musique appartient à tout le monde tu vois ce que je veux dire ? Un jour ils passaient, ils repartaient avec leurs samples, ils choisissaient leurs sons, et puis une fois on a stagné à trois, on a commencé à bricoler avec le sampler et c’est parti. Ca a commencé à maquetter 20-30 trucs, des petits breakbeats, des trucs un peu plus évolués et puis voilà c’est parti de là en fait.

- Pourquoi s’être justement connu si tôt et avoir attendu 2008 pour sortir votre premier album, Clin D’œil ?

Damage : Parce que label indépendant, parce que vie à coté, parce que passionnés et parce que pas de tunes ! (Rires). C’est un tout quoi.


- Le souci de bien faire aussi peut être ?

Damage : Non pas nécessairement. Ca peut très bien être spontané, c’est pas le souci. Ca s’est fait dans cet ordre là. On a sorti les quatre premiers maxis et c’est au quatrième que l’idée de l’album est arrivée. Mais c’est vrai que ça a pris un temps assez conséquent. Cela dit, les trois raisons c’est ça : pas de tunes, pas de temps à consacrer uniquement à la musique parce qu’on a une vie à côté et qu’il faut crouter tu vois. Et puis label indé, les rencontres, les feelings…


- Vous êtes tous les trois des passionnés de black music, mais surtout de Hip Hop, et donc pourquoi avoir choisi de s’appeler « Les Libérateurs de Jazz » ?

Dusty : Parce que ca sonnait super bien ! Je vais te dire la vérité. Je pense que l’enchainement c’est même pas une question de ce que ca veut dire ou quoi que ce soit, c’est au niveau de l’enchainement : je trouve qu’il claque ! Jazz Liberatorz, et bien moi j’aime bien ! On aimait tous l’idée.

Damage : En fait le truc c’est que « jazz » en argot américain c’est un peu « barj’ », et nous on n’est pas très clairs il faut être franc. Et en même temps, « libérer le jazz » c’était aussi un peu le rendre à la rue, parce qu’il vient de la rue. C’est l’idée du truc. Et à un moment donné, en France, il y a une « intelligencia » qui s’est appropriée le jazz et qui l’a compartimenté et sectorisé, et franchement elle mérite plein de méchancetés cette musique mais pas celle là. Il faut qu’elle reparte à la rue. Je pense qu’il y a plein de nouveaux zikos qui sont vraiment doués et qui tournent sur la scène actuellement. Des mecs de 25 à 35 piges qui sont en train de réhabiliter un peu le truc. Des mecs comme ?uestlove mine de rien, en sous marin, à travers des trucs un peu plus « popy » en faisant ses émissions de télé, il refourgue le bordel et ils le mettent en exergue.

- A propos, qu’auriez vous à dire sur la disparition de Guru, un des pontes du jazz/rap des années 90 ?

Damage : Tu sais, moi, mes premières années de Brooklyn c’est au son de Gangstarr, enfin du deuxième album. Et donc c’est une mélodie qui résonne dans ma tête Guru, comme tous les types qui sont là. C’est des voix, c’est des flows, c’est des textes, c’est tout ca quoi ! Y’a des gens comme ça qui ont vraiment un grain de voix particulier. Au delà du flow et des lyrics il y a un grain et la mélodie c’est l’âme du gars. Et là, on a perdu un bout d’âme…et c’est bien grave.


- Vous avez aujourd’hui deux albums à votre actif – Clin D’œil et Fruits Of The Past – sortis tous les deux sur le label Kif Records. Sur ces disques vous avez fait appel à la crème du Hip Hop soulful/jazzy américain. Justement, comment êtes vous entrés en contact avec des pointures comme Mos Def, Buckshot ou Sadat X ?

Damage : Parce que ca fait longtemps qu’on est dans le bordel et puis c’est le téléphone arabe, c’est la démerde, c’est aussi simple que ça !

Dusty : Et puis c’est du mail…

Damage : Oui, il n’y a rien de transcendant là dedans

« En tout cas, avec nous, le mec [Mos Def] il était street » DJ Damage

- Pour des producteurs français, inviter Mos Def ce n’est pas rien…

Damage : Mos Def c’est parce que le mec est « bankable » et qu’il fait un peu de ciné, donc les mecs se touchent un peu la bite dessus. Mais honnêtement, ca fait partie des voix de MC’s qu’on aime, des trucs qui nous résonnent à l’oreille. Moi, en fait, je l’avais vu une fois à Brooklyn en 1993, j’avais entendu sa voix dans la salle et je ne savais même pas qui c’était. Et direct quand j’ai entendu sa voix, elle m’a sonné à la gueule. Six mois après, j’ai entendu un maxi où il posait et là j’ai dit « ah ouais ok… ». Et donc mon début de Mos Def il est là. Maintenant, il est ce qu’il est et tant mieux si le mec est « bankable », si il y a toute une cour derrière etc. Mais en tout cas, avec nous, le mec il était street. Il a choisi le truc qui lui rapportait le moins de pognon mais celui qu’il kiffait le plus. Il est venu poser comme un Monsieur tout le monde, comme on est tous là tu vois ? Franchement, il faut relativiser les choses, on est des êtres humains, on a une sensibilité commune et puis le gars nous a fait ce plaisir là. Puis, il ne nous a pas massacré niveau « tarot » non plus. Ca c’est passé comme ça, dans la plus grande simplicité.

(De gauche à droite : Madhi, Mos Def, Dusty, DJ Damage)

- Est ce que vous avez d’autres gros kifs artistiques ou des rêves de collaborations pour le futur ?

Damage : A la limite, moi, je rêve du MC inconnu qui va tout défoncer et à qui on va faire l’album entier. Je crois que je le verrai plus comme ça. Parce que des noms en place, on s’est fait plaisir. Il faut le dire honnêtement, et je pense que Dusty me suivra dans cette idée, mais avant tout, Clin D’œil, c’est un kif de keum. C’est un touchage de zizi tout seul dans notre piaule à faire du son, je te le dis honnêtement. Après ça a plu à plein de gens, tant mieux, mais à la base c’est un gros trip.

Dusty : Avec ce projet on ne s’est pas dit : voilà on va inonder le marché, ca va vendre etc. On a sorti notre album pour se faire plaisir, pour faire du son, pour faire kiffer les gens qu’on veut.

Damage : Après, c’est vrai que ca a pris une ampleur qui nous a un peu dépassé par moment, au niveau de la vision que nous avions de notre musique. Mais c’est marrant de se faire réinterpréter par des gens qui ne savent pas ce qui se passe dans l’arrière boutique, c’est sympa.

- J’ai le sentiment qu’aujourd’hui la scène française s’est scindée en deux camps : le rap hardcore, marginal, et une autre scène…

Damage (il coupe) : C’est simple, il y a Skyrock et les étudiants boutonneux, en gros c’est ça (Rires). Là dedans tu peux édulcorer : il y a des mecs qui ont du talent, il y a des mecs qui sont là pour sucer mais c’est à peu près ça le rap français actuellement.

« Le Hip Hop c’est une grosse boule à facette, il y a plein de tendances, plein de cœurs différents, plein de langages dedans » Dee Nasty

- J’ai le sentiment de voir une scène rap hardcore et une autre plus jazzy, assez politiquement correct, qui passe en télé avec des gars comme Oxmo Puccino, Hocus Pocus, Abd Al Malik etc. Est ce que vous partagez ce sentiment sur la scène française d’aujourd’hui ?

Dee Nasty (il coupe) : Déjà ta question elle est con à la base (Rires). Parce que c’est mettre une chose en face d’une autre. Il se trouve que le Hip Hop c’est une grosse boule à facette, il y a plein de tendances, plein de cœurs différents, plein de langages dedans, après si tu mets dans le même sac Hocus Pocus, Oxmo Puccino, Abd Al Malik et… Solaar, je trouve que c’est aller un peu vite en besogne. Si tu prends la carrière d’Oxmo Puccino : de A il doit être rendu à R, il ne l’a pas encore fini. Et il se trouve qu’il bénéficie d’une bienveillance qui a besoin d’un peu de couleurs dans son paysage et qui a choisi Oxmo Puccino pour en faire partie. Donc c’est « France Inter aime », « Nova aime ». Pour autant, ça ne veut pas dire que ce qu’il fait est édulcoré. Ce qu’il a réussi à créer, il le mérite et tout va bien. Après, ce ne sont que des cas particuliers. Abd Al Malik, lui, c’est N.A.P. à la base et tout à coup on en parle comme d’un nouveau Solaar ou…

Dusty (il coupe) : Ou d’un écrivain…

Dee Nasty : Oui ! Mais heureusement qu’il est clairvoyant et qu’il ne rentre pas dans ce jeu où la porte est ouverte pour qu’il soit le « nègre » bien présentable, qui va parler intelligemment, et qu’on invite partout. Hocus Pocus, c’est un autre cas, ils sont de la région, la plupart sont blancs, ils ont mis un peu de Jazz dans leurs trucs, ils ont des textes bien tranquilles, consensuels qui dérangent personne. Pour autant, il y a une petite profondeur éthniquo-sociale dedans mais ca bouge pas plus que ça. Donc on peut les mettre à FIP, à France Inter, c’est sur tous les plateaux etc. Après Hocus Pocus ils ont un passé et 20 Syl…

Damage (il coupe) : Ah bah là oui ! 20Syl c’est un passionné. Moi je me souviens de lui à ses débuts quant il faisait ses breakbeats, qu’il venait me les faire écouter pour que je les passe en radio. Mais c’est comme pour Daniel (Dee Nasty NDLR), pour Dus’ (Dusty NDLR) ou pour moi : on était dans des microcosmes de son et d’un seul coup le truc évolue. Est ce qu’il t’échappe, est ce qu’il ne t’échappe pas, tu n’en sais rien, tu avances dans ton truc et tout. Bon après si j’avais envie d’entendre du rap français qui me ferait plaisir actuellement, j’aurais envie d’entendre du rap à la fois fun, parce que la vie elle peut aussi être fun. On oublie ça en France, mais quand même tu peux avoir des textes super délires. Je kiffe bien Svinkels parce que j’ai bossé avec eux aussi.

Dee Nasty : Donc c’est Sexion D’assaut… (Rires)

Damage : Et au final aussi être politique tu vois ?

Dee Nasty : Bon et bien voilà… (Rires)

Damage (à Dee Nasty) : Je savais bien que t’allais revenir. Elle était trop facile, c’est la perche à la Jean Galfione. Mais tu vois honnêtement c’est ça. Et puis du flow bordel. Les mecs, sincèrement, écoutez de la musique quoi !

Dee Nasty : Ouais, sur la tête de ma mère franchement…


- C’est pour le flow que vous allez beaucoup chercher chez les américains ?

Damage : Mais bien sûr ! Avant, on ne jactait pas un mot d’anglais. Donc le mec pouvait raconter que de la merde et dire qu’il n’aimait pas les blancs : je kiffais (Rires). Il faut être honnête, j’avais 15 piges. Maintenant, c’est moins le cas mais ca reste la base même de l’idée du rap : le flow des mecs et écouter leur musique. Mais de toute façon, le mec il sample un truc que sa mère écoutait quand elle passait l’aspirateur quand il avait 5 ans. Donc comment il ne connaît pas la musique ? Le gars il entend un Johnny « Guitar » Watson il va le kicker vénère parce qu’il connaît la musique, il connaît le truc. En France, qui sont les gars qui ont pu écouter de la Soul ou du bon son quand ils étaient petits ? Honnêtement, ce n’est pas la même culture, et le flow vient de là.


TO BE CONTINUED…





(DJ Damage)

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