Rencontre avec un artiste passionnant

[Interview] Dixon, du rap et des barbituriques

15 juin 2011 . Un commentaire
By Esco', in FR Side, Featured

Fer de lance du jeune label Golden Eye Music (Kennedy, Ol’Kainry), Dixon se présente comme un élément clef de la relève du rap français. Doté d’une écriture riche, complexe, et d’un flow tranchant, ce pensionnaire de Seine-Saint-Denis séduit par son univers singulier à mille lieux des poncifs du rap hexagonal. Dixon surprend, Dixon innove et nous parle sans vergogne de son personnage démoniaque, de sa passion pour le cinéma et de sa fascination pour le trip-hop de Portishead.

Ce qui m’a frappé en écoutant la mixtape, c’est ton univers. Comment le définirais-tu ?

Il y a plusieurs aspects de ma vie qui m’ont mené à développer un personnage. Le premier, c’est mon éducation. J’ai grandi dans un contexte assez spécial. Je vois un peu la musique comme une thérapie par rapport à ce qui a pu se passer dans mon passif. Il y a aussi le fait que lorsque je suis tombé dans le rap, j’ai découvert surtout des personnages. En 96/98, il y avait des 2 Bal, des Arsenik, des Booba et c’était tous des sortes de Marvel.

En France plus particulièrement ?

Oui parce qu’il y avait une certaine proximité mais les Etats-Unis m’ont influencé, à fortiori. Quand tu découvres des Busta, tu vois que tu as le droit de te décomplexer dans le rap. Plus j’avançais dans la musique, plus je voyais que les mecs que je fréquentais suivaient une certaine éthique, étaient dans une sorte de ghetto du son dans lequel je n’ai pas voulu m’enfermer.

Dixon, c’est donc avant tout un personnage ?

Disons-le comme ça. C’est ce que je cherche à développer le plus, tout à fait.

Ton style, qu’on pourrait qualifier d’horrorcore, est peu répandu en France. En écoutant la mixtape, j’ai pensé à pas mal d’américains comme Necro ou Tech N9ne.

Au niveau image, développement de personnalité, les américains sont très loin. Ils ont des moyens et une culture du cinéma qui n’est pas tout à fait comme la notre. Nous, nous sommes très conservateurs, on est très policé. Dans la musique, et surtout dans le rap, si tu n’apportes pas un minimum de spectacle, notamment avec l’ère internet, tu passes à la trappe.

As-tu le sentiment que c’est plus difficile d’être créatif ou de s’exprimer en France ?

C’est peut-être plus difficile d’être accueilli dans ta création. Je ne dis pas que les gens sont fermés, mais le rap français a tellement été ancré dans ces petites boites que ça a l’air difficile d’en sortir. En tout cas, je pense qu’il faut se décomplexer et c’est mon cas. Je fais ça d’abord avec plaisir.

J’ai trouvé ta musique très cinématographique. Le septième art est vraiment quelque chose qui t’inspire ?

Complètement ! Je suis un bousillé du cinéma. Dans le rap, c’est super intéressant d’imager, d’avoir des flashs, des storytelling. Je trouve que ça manque un peu le storytelling. Il y avait pas mal de personnes douées et on n’en retrouve très peu. Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas m’en faire 2/3 car c’est vraiment quelque chose qui me fait kiffer.

Quel genre de cinéma t’inspire particulièrement ?

Je suis plutôt fantastique, horreur. Je ne suis pas très comédie à l’eau de rose, j’ai du mal.

Pour être franc, ça se sentait légèrement»¦

(Rires) Pourtant j’essaie car il y a des sujets utiles à prendre dans toute forme de cinéma. Tu y vas pour faire plaisir à ta meuf mais en tout cas, moi, je n’en tire rien.

Ce personnage horrifique à l’apparence démoniaque est-il véritablement voulu ?

Oui, complètement. On fait souvent la comparaison avec Eminem parce qu’il y a la case rappeur blanc. En plus, tu ajoutes la fascination pour l’horreur et tout de suite tu as du Eminem. C’est un artiste qui a fait partie de mon éducation dans le rap mais si on me demande vraiment mes références, ce serait plutôt du Busta ou du Redman pour cette espèce de folie du personnage. Eminem en fait partie, mais ce n’est pas quelqu’un à qui je veux ressembler. Je ne veux pas être le nouveau Eminem français mais le nouveau Dixon français. Comme je l’ai dis, il y a un certain nombre d’évènements qui se sont passés dans ma vie qui font que j’en viens à développer ce personnage là . Je suis assez nébuleux sur ce point pour le moment mais j’ai envie de faire découvrir ça au fur et à mesure.

Au-delà de l’univers visuel, les textes sont frappants. Il faut plusieurs écoutes pour en comprendre réellement le sens. Comment procèdes-tu pour les écrire ?

J’ai pas mal entendu : «Dixon, il essaie de faire du rap intelligent». Or, je ne fais pas de calculs quand j’écris. Je ne me dis pas : «tiens, je vais mettre »˜progeria’ ou »˜anticonstitutionnellement’ parce que je vais avoir l’air futé en disant ça». J’ai des idées, des images qui me viennent. C’est assez spécial l’écriture, il y a même des fois o๠je réécoute les textes sans me rendre compte que c’est moi qui les ais écrit. Ce sont des choses qui viennent avec un son, une ambiance. J’aime bien réécouter les morceaux, digérer les paroles. «Mourir 1000 Fois» sur l’album Opéra Puccino par exemple, c’est une chanson qui vieillit moins vite, ce n’est pas du fast-food. J’essaie de faire de la cuisine un peu plus léchée, un peu plus épicée.

«J’aime le chant, la musique. Je ne suis pas fermé à aller kicker de la Soul»

Dans les thèmes que tu abordes, on ne retrouve pas tous les clichés du rap français comme la description des quartiers etc. Ou alors tu essayes d’imager le propos. Est-ce parce que ça te touche moins ?

La réponse est dans la question, j’essaye d’éviter les clichés. Je viens de Seine-Saint-Denis, j’ai vu des choses, j’ai perdu des amis, j’ai subi autant qu’aimé cet endroit mais ce n’est pas pour ça que j’ai envie de rentrer dans le même descriptif qui fait que le rap se ghettoà¯se et que les gens, autour, n’ont pas envie d’écouter cette musique. Je respecte ceux qui le font, mais c’est quelque chose que je ne peux pas faire. Je m’y refuse.

Justement, avec le personnage que tu crées, ne crois-tu pas que les gens vont voir en premier lieu le mauvais côté du rap qui resurgit ?

Tout dépend comment c’est amené. Dans Dexter par exemple, même si c’est un tueur en série, il y a toujours une sorte de morale o๠il tue d’autres tueurs en série qui font le mal. Dexter est quelqu’un d’assez simple dans la vraie vie. Je me vois un peu comme ça. Je pense qu’il y a toujours deux aspects dans chaque personne et c’est ce que je tends à développer dans la musique.

Penses-tu que beaucoup de gens peuvent se retrouver dans ces textes ?

(Il réfléchit). Je sais que c’est spécial ce que je fais. Je sais qu’il faut un temps d’adaptation pour rentrer dans ma musique. Parfois, je compare ça aux jeux vidéo. Plus le jeu est compliqué et plus tu vas le kiffer. Je suis un peu dans ce délire là . Je n’essaie pas de compliquer mais de donner du relief à la musique, d’aller chercher des thèmes pour donner de la matière à l’auditeur. C’est une musique qu’il faut digérer, je pense.

Pour revenir sur la mixtape, j’ai été surpris de découvrir une vraie diversité, des morceaux chantés etc.

J’adore ça, en fait. Au-delà de l’aspect personnage qui me fait kiffer, j’aime le chant, la musique. Je ne suis pas fermé à aller kicker de la soul. Je ne me mets pas de barrières en tout cas.

Justement, écoutes-tu beaucoup de choses en dehors du rap ?

Complètement ! En ce moment, je suis dans un délire trip-hop, Portishead etc. J’y reviens car il y a vraiment des influences qui me bouleversent. Il y a du chant, du live, c’est quasiment du rap. C’est une preuve que le rap est une musique que l’on peut amener plus loin. J’entends souvent : «Ouais, mais si c’est trop compliqué, si les gens ne comprennent pas, sors du rap». Mais non, j’ai un amour pour cette musique et je veux l’emmener plus loin.

Tu parles de trip-hop et, justement, en fin d’album, il y a des morceaux totalement barrés qui partent dans ces délires là .

C’est ça. C’est toujours la même dynamique de ne pas se fermer musicalement. Par exemple, dans mon petit maxi La Main, je rappe sur une musique d’un film d’Hans Zimmer. C’est encore un exemple. On peut faire du rap sur un tas de supports. Ne nous fermons pas à un style dirty parce que c’est la mode du moment. Ouvrons-nous !

Si tu devais citer quelques réalisateurs de cinéma qui t’influencent particulièrement.

Tarantino. Pour moi, c’est un monstre. Sa manière d’amener des dialogues complètement sortis de leur contexte dans des situations horribles est incroyable. Sinon, il y a tous les «Alien». C’est quand même quelque chose d’aller recréer un monde, une créature.

Tout cet imaginaire barré te fascine.

Oui ! Je suis un vrai gamin. Mon premier film d’horreur, ça devait être «Les Dents De La Mer», je devais avoir 4/5 ans. J’ai été traumatisé et ça ne m’a jamais là¢ché.

Tu as plutôt peur de tout ou peur de rien ?

La peur évolue avec le temps. Quand tu es petit, tu as peur de ce qui se cache sous ton lit. Quand tu deviens ado, tu as peur de ne pas t’en sortir, de ne pas pouvoir aider tes parents. Ce sont d’autres démons qui vieillissent avec toi. Maintenant, ce ne sont plus des peurs qui te prennent aux tripes comme quand tu étais petit, ce sont des angoisses du quotidien. Plus tu avances et plus tu te poses des vraies questions. Tu essaies de faire du bien aux gens qui t’entourent. A vrai dire, c’est la seule peur qu’il me reste.

Dixon - Genèse :

- Facebook Dixon

Un Commentaire
  1. ugo le 16 juin 2011 à 17 h 29 min

    énorme sérieux, pressé de recevoir l’album, y a rien a rajouter !!!