Oui au débat, mais constructif

Edito #59 : Internet et les ghettos de la pensée

20 janvier 2014 . Pas de commentaire
By Marin, in What else ?

Pendant plusieurs semaines, « l’affaire Dieudonné » fut omniprésente dans le débat public. Intellectuels, artistes et autres personnages publics ont exprimé par l’intermédiaire des médias diverses opinions au sujet de l’humoriste controversé. La plupart des hommes politiques l’ont condamné. Mais la place laissée aux analyses de fond fut quasiment nulle.

Le groupe de « fans » qui gravite autour de Dieudonné et Alain Soral est un agrégat très diversifié de penseurs en herbe. Sur fond de crise et de tensions communautaires, l’humoriste et l’intellectuel ont réussi à fédérer ce large public. La raison de ce succès ? Une stratégie de communication efficace, et un art maîtrisé de la rhétorique. Leur public, qui aime à critiquer ce qu’il appelle souvent « la pensée unique », se retrouve finalement sur une forme de pensée unique, un consensus invérifiable : la théorie du complot. Alors même qu’il est souvent mû par des objectifs très louables, comme le combat contre les injustices.

Le mélange incohérent d’affirmations invérifiables, du complot sioniste à la toute-puissance de la franc-maçonnerie, c’est l’aspect de « l’affaire Dieudonné » qu’a voulu souligner Marc-Édouard Nabe lors de son intervention à Ce Soir ou Jamais la semaine dernière. Alain Jakubowicz, autre invité présent, y a vu lui un prétexte pour éviter de condamner l’antisémitisme de l’humoriste. Passons sur les qualités morales du personnage Nabe ; l’écrivain polémiste a indéniablement mis en valeur un aspect important, et négligé dans le débat public, du phénomène Dieudonné. L’aspect principal du phénomène est bien la conception d’une pensée fermée, élaborée à partir d’une rhétorique politique, pour servir des ambitions de pouvoir.

Une pensée reprise aujourd’hui par plusieurs millions de personnes bien intentionnées. Que leur opinion soit juste, là n’est pas la question. Le problème réside dans le fait que les « Dieudonnistes » ne sont jamais confrontés à une contre-opinion. Pourquoi ? Parceque leur espace de débat s’appelle internet ; que leurs références ne sont pas des livres d’Histoire mais des vidéos, toujours les mêmes, que l’automatisme des suggestions YouTube fait affluer en boucle sur leur écran. Vendredi soir, Jean-Marc Morandini annonçait sur son blog la possible suspension, démentie par la suite, de l’émission de Frédéric Taddéi. Motif : l’invitation de Marc-Édouard Nabe. On peut s’interroger sur l’aspect constructif, ou non, d’une telle décision. Car en permettant à la pensée, qu’elle qu’elle soit, de s’exprimer dans le débat public, Taddéi lui permet de se confronter à une contre-opinion, chose qui n’arrive jamais lorsque elle est cultivée sur internet. Dieudonné, lui, joue de cet isolement, en n’utilisant pas son droit de réponse médiatique.

La « médiocrité » télévisuelle que dénonçait Alexandre Astier il y a quelques années chez Jean-Marc Morandini, joue peut-être, dans une certaine mesure, un certain rôle dans le succès de Dieudonné et Alain Soral. La TNT et les chaînes de télévision privées les ont condamnés ces derniers temps, mais n’ont jamais fait le ménage sur leur propre palier. Depuis quelques années, elles négligent fortement, par appât du buzz et de l’audience, les émissions culturelles, ainsi que les programmes politiques. C’est peut-être ce qui explique, si les rumeurs sont véridiques, la marginalisation subite de Frédéric Taddéi. Si la télévision se doit d’informer, elle se doit aussi d’instruire. Ou du moins, de ne pas abrutir. C’est une de ses plus grandes responsabilités, mise à mal par ses impératifs de rentabilité.

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Marin Charvet

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