Rappelez Père Castor
Edito #58 : Qui nous raconte des histoires ?
Cette semaine beaucoup d’hommes en colère ont craché leur venin en public. Puisqu’il faut se faire à cette nouvelle norme, nous en avons choisi un dont la source d’agacement diffère un peu et vous détournera de Nantes, l’Élysée et autres conseils d’état.
Intéressons-nous à Abdel Raouf Dafri qui s’est exprimé au micro d’Allo ciné il y a quelques jours. Scénariste récompensé d’Un Prophète et en promo pour la saison 3 de Braquo sur Canal, il a ressenti l’envie de pester un peu.
Grâce à une pratique de la polémique bientôt devenue sport national on retient d’abord de cette interview ces quelques mots « La plume c’est comme la bouche : si t’as rien à dire, ferme ta gueule ! » ainsi que son attaque frontale envers le réalisateur de Gibraltar qui lui a apparemment mis une petite quenelle (pardon ndlr).
Le propos n’est pas là. Son « coup de gueule » dévoile un problème plus important : En France on ne saurait plus raconter d’histoires au cinéma.
En nous comparant aux américains il donne une piste d’explication. Comme souvent ce serait un manque d’éducation, trop peu de formations au métier de scénariste existent en France. En effet rares sont les écoles d’audiovisuel proposant un cursus spécial pour les scénaristes exceptée la Fémis qui dans sa générosité légendaire a sélectionné sept individus l’année passée pour cet apprentissage.
Selon M. Dafri cette lacune viendrait d’un manque de valorisation d’un métier pourtant si essentiel. Il est vrai qu’aux États-Unis les scénaristes peuvent faire fortune et une sacralisation de ce matériau écrit non littéraire mais plutôt scientifique est à la base de toute réalisation d’un film.
Héritier de ses confrères de la nouvelle vague, le cinéma français actuel a mis le réalisateur au centre de tout, il est le seul maître de l’œuvre. Les américains admirateurs de cette évolution artistique en ont pris acte mais ne s’y sont pas enfermés, gardant dans leur culture le fonctionnement d’un Hollywood qui a toujours, de façon plus ou moins virulente selon les périodes, partagé les responsabilités et la gloire dans la confection d’une œuvre cinématographique.
Mais ne nous égarons pas la vraie question reste pourquoi pleurons-nous devant une bonne partie du cinéma français ? Abdel Raouf Dafri rappelle que nous sommes le pays dans lequel se sont exprimés Montesquieu, Victor Hugo, Voltaire, Molière ou Jean-Jacques Rousseau. Nous sommes une nation caractérisée par son illustre culture et ses intellectuels. C’est peut-être justement là qu’est tout le problème. Les Lumières, le réalisme, les impressionnistes et la nouvelle vague entre beaucoup d’autres font peser une sorte de pression sur la création française. Contrairement aux Américains on ne peut pas s’abaisser à seulement amuser les foules, il faut que notre cinéma soit intelligent. On doit parler de l’esprit, des sentiments complexes et profonds et jamais au grand jamais d’actes extraordinaires vides de sens. Malheureusement à trop se focaliser sur l’abstrait, le pragmatisme de sujets en béton comme l’espace ou les traders des années 90 pour prendre des exemples récents, nous passent totalement à coté et on ne parle même pas d’argent. On préfère trop souvent analyser une énième fois les sentiments de couples qui se mettent ensemble puis souffrent puis se quittent. (L’amour est un crime parfait, Tirez la langue mademoiselle, Une autre vie…).
Réduire le cinéma français aux Petits mouchoirs serait bien évidemment une erreur mais toujours est-il qu’une sorte de lourdeur et d’impression de sujets fades traités de façon lisse semble emprisonner notre cinéma « d’exception ». Peut-être avons-nous tué un imaginaire fantaisiste et un amour du spectaculaire à force de se prendre au sérieux. Ce que le cinéma américain prend au sérieux lui, c’est le divertissement. Si l’écriture d’un scénario est étudiée et millimétrée aux États-Unis c’est parce qu’on ne rigole pas avec la légèreté. L’extraordinaire et le spectaculaire on en a besoin pour s’échapper en temps de crise, de réchauffement climatique et de déchirement social. Si ça n’est pas le cinéma qui nous vend du rêve, qui le fera ?
Pourquoi Abdel Raouf Dafri est-il si énervé ? Peut-être (surement) est-ce son caractère particulièrement bien trempé (cf son amitié avec Alain Finkielkraut) mais aussi, peut-être (surement) est-ce parce que c’est plus grave que l’on ne pourrait le penser. Notre cinéma donne une impression de platitude tout sauf divertissante et c’est dans notre actualité politique et sociale que nous retrouvons péripéties, rebondissements et histoires à dormir debout. Saleté de Dieudonné.
________________
Nina Kauffmann
@KauffmannNina




