Les yeux dans les bleus
Dans les yeux d’Adèle
C’était donc ça, la Palme d’or, notre Palme d’or. 2h59 de plongée autarcique dans la vie d’une jeune et jolie gamine à l’existence tranquille qui, grâce aux turpitudes du destin, va s’éprendre pour une étudiante des Beaux-Arts à la chevelure bleutée.
On pouvait s’attendre à tout, après des mois de saillies médiatiques au cours desquels Abdellatif Kechiche en a vu des vertes et des pas mûres, passant tantôt de réalisateur tyrannique à pervers narcissique. Sans parler de ces dizaines de Unes dédiées à Léa Seydoux qui polluent les kiosques depuis la mi-juillet, et qui nous font penser que les directeurs de publication pourraient au moins avoir la décence de se passer le mot au moment de choisir leurs sujets de couv. Qu’importe, depuis ce dimanche 26 mai et l’annonce du verdict par le grand Steven, la Palme a traîné ses guêtres par monts et par vaux, faisant naître polémiques et spéculations à la pelle. Kechiche est un malade, ses actrices le trainent dans la boue à l’autre coin du globe, même votre boulangère de quartier est au courant. Du classique, encore du classique.
La Palme d’or est une récompense à double tranchant. Insidieuse et sournoise, elle peut vous ériger un film en icône avant de le lâcher au moment sa sortie en salle. C’est un fait, le Graal cannois est parfois un fardeau pour un public dont la vision est souvent aux antipodes de celle de la critique professionnelle (qui a parlé d’Oncle Boonmee ?). Un fardeau, L’esquive, premier des trois films multi récompensés d’Abdellatif Kechiche, l’était. Avec La vie d’Adèle, le franco-tunisien envoie valdinguer toutes les mimiques surjouées de Sara Forestier et signe son (chef d’) œuvre ultime.
Les yeux dans les bleus
Du bleu, il en est longuement question dans le cinquième long du réalisateur de Vénus Noire. La couleur, d’abord, clin d’œil non dissimulé à la BD de Julie Maroh* qui renvoie au personnage interprété par Léa Seydoux, garçonne décomplexée aux cheveux teints et brillante étudiante en quatrième année aux Beaux-Arts.
La souffrance, ensuite, symbole de cette histoire d’amour passionnelle entre deux êtres que tout oppose. Adèle est une ado de quinze ans, belle comme le jour - l’une des plus jolies filles de la classe selon l’une de ses copines - fascinée par Marivaux et les longues tirades de La Vie de Marianne. Et, de surcroit, hétérosexuelle. Emma, adulte affirmée, a digéré depuis belle lurette le regard des autres sur sa sexualité : « J’ai essayé les deux, et c’est sûr, je préfère les femmes », glisse-t-elle lors d’un tête-à-tête avec Adèle. Emma est belle, elle aussi.
Sur la forme, La vie d’Adèle a tous les attributs du film casserole à la française : tumulte amoureux sur fond de mariage pour tous avec sentimentalisme adolescent à la clef. En profondeur, Kechiche signe un grand drame lyrique obsédé par le regard. Regard que deux femmes portent l’une sur l’autre, regard qu’un réalisateur pose sur ses deux actrices. Dès les premières images, le metteur en scène se concentre sur l’expression des visages, quitte à dérouter, voire dégouter le spectateur (l’une des séquences d’entrée montre Adèle, filmée en gros plan, engloutissant un plat de spaghettis bolognaise). C’est par cette abondance de gros plans que le film nous fait dériver petit à petit dans la psyché de cette gamine que rien ne prédestinait à l’attachement. Son génie repose sur cette propension à imbriquer émotionnellement le spectateur dans une dualité qui finit par nous bouffer de l’intérieur. Quand Adèle pleure, on pleure. Quand Adèle rit, on rit aussi.
Une merveille nommée Adèle
On l’a répété à tort et à travers, la vraie raison du film est cette fille, Adèle Exarchopoulos, précédemment entrevue dans Boxes (Jane Birkin), Tête de Turc (Pascal Elbé) ou encore Des morceaux de moi (Nolwenn Lemesle). L’actrice de demain dont on regrette déjà ce rôle qui lui colle à la peau et qu’elle interprète avec une justesse bouleversante. Ce n’est qu’après coup que l’on prend conscience de la nécessité d’avoir modifié le titre initial - Le bleu est une couleur chaude. La vérité réside parfois dans la simplicité ; ce film devait s’appeler ainsi.
La vie d’Adèle est donc divisé en deux chapitres à peine dissociables sinon par des ellipses qui nous conduisent dix ans en avant. Une existence étalée sur une décennie qui résume à elle seule le sens de la vie de l’héroïne : Emma, sa muse, son grand amour de jeunesse. Deux séquences appuient d’ailleurs très bien cette pensée. La première survient aux trois-quarts du film. Alors qu’Adèle et Emma se disputent à propos d’une hypothétique tromperie, Emma ordonne à Adèle de quitter sa maison sur le champ, laquelle répond, en sanglots : « Mais qu’est-ce que je vais faire sans toi ? ». La seconde intervient quelques minutes plus tôt. Juste avant de se coucher, les deux filles discutent de leurs passions respectives lorsqu’Adèle rétorque : « Ce qui me plait vraiment, c’est être avec toi ».
La suite et la fin du film se centrent sur cette relation qui dilapide à la fois personnages et spectateurs. Doit-on aimer d’un amour impossible ? Une vérité doit-elle toujours être entendue ? Par le biais de son héroïne, Kechiche questionne l’humanité sur son rapport à autrui. En revanche, l’intérêt du film réside moins dans les problématiques qu’il soulève que dans les émotions qu’il procure. Si cette histoire d’amour lesbien nous tient en haleine trois heures durant, c’est grâce aux infimes détails physiques et sensoriels que le réalisateur a su capter (un rictus, un rougissement, une respiration). Malgré une direction d’acteurs jusqu’au-boutiste et des méthodes parfois à la limite de l’entendement, Abdellatif Kechiche réussit une œuvre humaniste qui relève du sacré ; un portrait touché par la grâce de ses deux actrices totalement abandonnées à la caméra de leur metteur en scène.
Si la vie d’Adèle est un crève-cœur, chacune de ses péripéties nous fait nous sentir encore plus vivant. En 2h59, Kechiche suggère mais ne résout rien, préférant nous laisser à l’image de son héroïne : seule, le vague à l’âme et l’esprit léger. Ce film aurait pu durer quatre heures de plus qu’on ne s’en serait pas rendu compte. La vie d’Adèle, c’est la vôtre, la nôtre, la mienne. Quelque chose qu’on a tous en commun mais que l’on aimerait garder pour soi. Quand les lumières de la salle se rallument et que le générique apparaît, la réalité est saisissante : La vie d’Adèle n’était qu’une fiction, mais notre cœur, lui, est noué pour de vrai.
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- Morgan Henry -
@Esco
*Le film est librement inspiré de la bande-dessinée de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude.





Merci de ta critique, j’attends celle de Tony avec impatience !
Tu l’as vu mon beau ?