Fourre-tout pour mélomane électronique
Toro Y Moi, 64 mesures de chill
Quand on tombe pour la première fois sur son visage, sur ses traits fins cachés par une paire de lunettes rondes « à la Lennon », on est vite perturbé par le cliché du hipster branché, opportunément cool qu’il faut à tout prix connaître (et non pas écouter) pour ne pas être largué en entendant le prochain Coming Next du Grand journal…
Et pourtant…
Allez viens, viens, on est bien…
On aime à penser que ceux qu’on écoute sont constamment en train de se surpasser, d’aller à l’encontre de leurs limites ou tout du moins d’explorer des genres/univers qui leur étaient inconnus jusqu’alors. Mais ce serait oublier à quel point il est facile de se cantonner à une recette que l’on maîtrise déjà de bout en bout (de MF Doom à Kery James les exemples sont légions ). Dans ce cas, il est facile de n’entendre la musique de Toro Y Moi qu’à travers le prisme d’une musique d’ascenseur, mais ce serait aussi trop facile…
Ainsi, le projet du jeune Chaz Bundick (originaire de Caroline du Sud) connu sous le nom de Toro y Moi, à défaut d’être associé au monde du hip-hop, est plus facilement associé à des sous-genres déviants de l’electronica, type chillwave dont on dit qu’il est (selon la légende) l’un des pionniers avec son projet Les Sins. Mais avant que vous ne me lâchiez en pleine lecture, qu’est-ce que la Chillwave ?
Terme fleuri véhiculé par les plumes de la foire indie qu’est Pitchfork, et qui a déjà établi son assise dans tous les spots branchouilles de la capitale (parce que la lounge tamisée c’est so 2000’), la Chillwave c’est le penchant orgasmique du Chill-Out sans les accents soporifiques de la musique ambient. Un son vaporeux, nuageux, très lointain porté par de légers beats qui invite au déhanchement sans le dicter.
Tyler, The Creator sur de la pop synthétique
En dépit de ça, Chaz Bundick avait été clair dès le début : cette fois, il ne voulait pas d’un album d’electro pour comateux (il n’y a qu’à jeter une oreille sur son dernier Ep ou sur ses featurings avec Tyler, The Creator pour cibler le délire) mais bien une œuvre pop diaboliquement-joyeuse, et à cet égard il a réussi à faire l’album qu’il voulait. Il n’y a rien d’intrinsèquement négatif dans la musique pop (les mauvaises langues diront qu’elle est trop facile d’accès, trop évidente : rien de plus simple que de faire chanter deux, trois meufs sur une ballade pop-folk à la Cocoon), et évidemment il n’y a rien de mal à faire évoluer sa musique non plus, mais dans ce cas précis ça peut créer un malaise.
“ Wanted to make a pop album…because I really liked that kind of music with big studio-sounding synths and auto-tune,” because if it was “done tastefully and properly, it can be enjoyable. ”
Toro Y Moi
Jeune artiste prolifique qui ne décolle jamais la tête de son clavier, Chaz Bundick élargit ici subtilement sa gamme de sonorités perchées et affine ses techniques de production. En transformant son esthétisme et en s’aventurant dans des recoins électroniques plus colorés Bundick s’est à la fois implicitement éloigné des bases sur lesquelles il avait construit sa carrière, tout en se rapprochant d’un style pour lequel sa fanbase n’a probablement que du dédain (il n’y a qu’à voir à quel point les courants électroniques sont, à l’image de leur nombre incalculable, protégés bec et ongles par leurs auditeurs). En définitive, tous les indices laissaient présager un troisième album en décalage total avec le style passé, mais un constat s’impose : cet album est, tout en étant dans la plus pure tradition de Toro Y Moi, le plus long et le plus intense de sa discographie.
“ It’s funny because people will call my music “lo-fi bedroom recordings” and I will be like, “Hey!” It makes it sound like I have no idea what I am doing. ”
Toro Y Moi
Relaxed & Chillaxed
Bundick nous livre douze tracks délicieusement dansantes en forme de pot-pourri cadencé à l’electro club et aux synthés mystiques datant de son époque chillwave.
Anything in Return peut donc symboliquement servir de synopsis à tout ce que Bundick a voulu pour Toro Y Moi jusqu’à ce jour. A l’image de ces vieilles compiles qu’on gravait pour la route des vacances, on y trouve de tout : il y a ce côté R&B soyeux, des accents pop fortement folkloriques, de la funk, de la chill-out, le tout unifié par une seule et même voix qui est devenue plus confiante avec le temps.
Les BPM élevés balancés dès le début font clairement penser à une sorte de dance typée french-touch qui pourrait clairement rivaliser avec les parures fluo de Breakbot ou Para One. On vous conseille l’usage d’un bon caisson pour apprécier toutes les profondeurs de la basse de Toro Y Moi, cela dit ce n’est pas de « la dance » à proprement parler.
« Anything in Return » démarre avec ce qui est sans doute son track le plus accrocheur (et le plus symptomatique du changement opéré par Bundick) : « Harm In Change ». Il se détache littéralement des classiques rythmes syncopés de Toro Y Moi (qui ont amené la chillwave à son niveau de popularité) et opte plutôt pour une ambiance plus linéaire accompagnée de mélodies synthétisées et d’une palette conséquente d’accords de piano. Le chant aéré (voire aérien) de Bundick murmure ses pensées sur les instrus et il lui arrive aussi de jouer au pitcheur fou (un peu dans le style de Clams Casino) avec des samples de voix féminines, créant une ambiance douce, sensuelle et groovy, parfaite pour chiller.
Alors que « Say That », un autre titre qui remporterait haut-la-main la récompense du meilleur chill-time, rassemble lui les meilleurs éléments des expériences passées. Le rythme ondulant travaille activement derrière les harmonies arpégées dans un interminable tête-à-tête musical. Le chant est ici relégué au second plan, pour mieux accentuer la discussion qui va s’opérer entre l’auteur et l’auditeur, dialogue qui occupe une place centrale dans cet album.
Bien que technologiquement obsédé par la musique et émotionnellement distrait par tout ce qui fait du bruit, Chaz Bundick a toujours fait en sorte que Toro Y Moi ne soit pas un fourre-tout pour mélomane électronique, mais quelque chose de plus précieux, qui pourrait incarner un certain idéal de l’âge adulte que l’on aurait vu évoluer avec le temps, comme si vous preniez une photo de vous par jour pendant plusieurs années. Un time-lapse musical où confessions et murmures couchent dans la forêt.




