Dis moi Petit Pays, on s'envole quand ?

Gaël Faye : la poésie métissée

7 février 2013 . Un commentaire
By Nico, in FR Side, Featured

Chanter l’Afrique et slamer la France, rendre hommage à son pays natal sans dénigrer sa terre d’accueil, abolir les clichés et revenir à l’essence même du rap : le langage. Le premier album solo de Gaël Faye, moitié Rwandaise du duo Milk Coffee & Sugar, parvient à mettre en musique un passé fier et sombre, et un avenir que l’on devine lumineux. A la force des maux.


Partir.

« Je ne suis pas rappeur, juste un virevolteur de mots plein d’amertume ».

Lorsque le franco-rwandais déclare au micro du Mouv’ que sa première rencontre avec le rap a eu lieu avec le clip « Fight The Power » de Public Enemy, l’image peut faire sourire ; la verve incandescente et les postures militaires de Chuck D tranchant singulièrement avec la tradition musicale de Bujumbura, capitale de son Burundi natal. Loin de la latérite, de l’inanga et des tambours rwandais, c’est un Gaël Faye encore vierge de toute expérience rapologique qui assiste avec attention à l’éclosion de la génération Time Bomb et de la poésie made in MC Solaar. Choc de cultures. De désirs en désillusions, la rencontre avec Edgar Sekloka, avec lequel il forme le collectif de slam Chant D’Encre amorce définitivement sa transition de la chaleur de l’Afrique à l’ambiance cosy des soirées slam. L’histoire commence, elle sera belle.

« Jeune cadre dynamique » promis à un avenir soumis au Roi dollar, le MC Rwandais s’est progressivement émancipé de l’influence du profit. Alors qu’Edgar Sekloka dénonce les vices d’une existence cyclique dans Coffee, son premier roman, Faye pointe du doigt les déboires d’une vie placée sous le joug de rêves inaccessibles sur « Qwerty », vision pessimiste d’une société faisant rimer conformisme avec désillusion.

« Vous savez je suis Franco-Rwandais, et une partie de moi a tué l’autre sans me le demander ». Comme un besoin d’exorciser les démons d’une guerre terrible, les mots de Gaël Faye sur « Hope Anthem » sont teintés d’un rouge sang, celui de l’enfer et de l’amour pour le sol qui l’a vu naître. Rapatrié dès l’âge de treize ans par la force des choses vers une nation qui n’a de fraternel que sa devise, le MC conserve de son enfance une tradition musicale colorée. En témoigne le festif « Bouge à Buja » et les puissantes percussions de « Charivari ». Que le discours se fasse politique « Président », fédérateur « Métis » ou d’une tendresse touchante « Isimbi », jamais l’équilibre de cet album naviguant entre amour, exil, songes et désillusions n’est remis en question. Guillaume Poncelet, orfèvre à l’origine de la texture musicale d’un album superposant boucles Jazzy « Slowperation » et breaks jouissifs « Fils du Hip-hop », appose ses arrangements tout en retenue pour sublimer le travail lyrical d’un Gaël Faye à la rime chaloupée. Lorsque le fond s’allie à la forme pour la plus belle des chorales.


Le café sombre.

J’ai jamais trop rêvé d’avoir l’appart’ et la voiture/Je suis à coté de mes pompes, moi j’aime la gratte et les ratures/Et l’aventure, un jour se lève, un jour nouveau/Un jour d’adolescence ou sur un banc j’ai rêvé de révolte/Mais les épreuves de la vie, des ouragans qui font péter les digues/Me fatigue, et je le vois, mes textes n’ont plus d’intrigues/Les révoltes sont diluées, nuages de lait dans un café/Tu ne signes pas des autographes quand t’as l’avenir autodafé/Moi je suis un peu paumé et j’ai le cœur à la renverse/Mais t’inquiètes pas, je sais que la vie est une tempête que l’on traverse » - « Slowperation » -

Le second roman d’Edgar Sekloka met en perspective l’incompréhension d’une jeune Camerounaise, contrainte à quitter son pays en guerre, face au mode de vie étouffant d’un New Yorkais dans la fleur de l’âge. La naissance d’un amour partagé permet aux deux adolescents de s’élever ensemble face à l’adversité, eux que tout éloigne. Métaphore de l’abolition des frontières entre Afrique et Occident, Adulte A Présent est un manifeste saisissant d’humanité où les frontières sociétales s’abolissent au profit de la volonté de vivre et d’aimer sans entrave. A l’instar des deux jeunes adultes, Gaël Faye n’a pas choisi la patrie au sein de laquelle il a vécu la majeure partie de son existence. Contraint d’en adopter les codes et de se plier à la « pollution, [aux] épiciers berbères et leurs mauvaises bananes », le franco-Rwandais a transformé la grisaille de Paname en rayon de soleil musical, à la fois bringuebalé sur les routes cahoteuses du Burundi et chahuté par les aléas du Métro Parisien. L’art de sublimer l’obscurité. Ecartelé entre France et Afrique, prisonnier d’un passé dans lequel la tolérance a été réduite au silence à coups de machette, le petit gars de Bujumbura avance sur le chemin de la consécration, alors que la guerre au Rwanda reste dans l’esprit collectif comme l’illustration de la noirceur terrifiante de l’être humain. « Regardez je suis brillant mais je reflète l’obscurité » déclame Gaël Faye sur « Métis ».

Le cul entre deux chaises, Gaël Faye a décidé de « s’asseoir par terre ». Témoignage d’un jeune adulte ayant fait le choix de vivre de ses rêves plutôt que de rêver sa vie, Pili Pili Sur Un Croissant Au Beurre s’impose comme un disque introspectif et poétique, où chaque texte s’insère dans un ensemble au charme singulier. Comme un éternel recommencement, « L’ennemi des Après-Midi Sans Fin » clôt l’album par un slam intimiste - premier amour de Gaël Faye - une déclamation qui ne laisse que peu de place au doute. Pili Pili Sur Un Croissant Au Beurre est un projet d’une densité rare, où la poésie la plus saisissante se marie avec l’élégance sur un lit de revendications sociales. Une union sacrée fécondant le rap le plus authentique qui soit, le seul qui compte véritablement. L’espace de quinze titres, le hip-hop s’est débarrassé des « chaines d’esclaves [qui pendent] autour [de son] cou ». Tout le monde respire.


Gaël Faye est le piment qui rend la douceur d’autant plus agréable, la goutte de café sombre se mariant avec la délicate blancheur du lait. Equilibriste dans un monde déviant, le MC de Milk Coffee Sugar signe avec son premier album solo un manifeste hip-hop d’une justesse lyricale et instrumentale saisissante. Sur « A-France », le rappeur Franco-Rwandais chante avec amertume « Embrasse papa qui est resté au pays. Dis-lui qu’en France je ne grandis plus, dis-lui que je vieillis ». Il n’a jamais été si bon de vieillir.

Un Commentaire
  1. NWA le 7 février 2013 à 21 h 40 min

    Merci pour la découverte, ne serait-ce que pour « Petit pays »…
    Peace