Lincoln : plus chiant que nature

RDA #5 : Lincoln : Biopic en toc pour chocs en stock

1 février 2013 . 4 commentaires
By Esco', in Urban culture

Alliance d’un grand réalisateur et d’un grand acteur autour de la vie d’un personnage historique, le biopic a tous les oripeaux du grand film et semble être le projet rêvé pour faire un tabac aux Oscars. Une équation prometteuse qui explique sans doute le déferlement de ces projets sur nos écrans depuis les années 80. Et pourtant, malgré son statut de grand favori dans la course aux statuettes dorées, Lincoln vient nous rappeler que le biopic est un pari sacrément casse-gueule. Le dernier film de Spielberg semble cumuler toutes les tares de ces œuvres. Une prise de liberté avec la réalité historique assez gênante, un récit à la pesanteur assommante, un acteur principal persuadé de tenir le rôle de sa vie et une intrigue proche de l’encéphalogramme plat. Bref, tout sent la naphtaline dans ce récit de l’abolition de l’esclavage par Abraham Lincoln, un projet pourtant éminemment personnel et important pour le papa de E.T. Obsédé par son sujet, Spielberg en a sans doute oublié l’essentiel. Tout ancrage historique qu’ait un biopic, l’essentiel reste un réel point de vue sur la personne traitée. Un point de vue, nos cinq trublions sélectionnés n’en manquent pas, pour le coup.

Le prétexte : Amadeus de Milos Forman (1984)

Huit oscars pour le tchécoslovaque Forman et sa transposition à l’écran de la vie de Mozart. Un film sur Mozart, vraiment ? Et non, pas vraiment. Amadeus nous narre en réalité la vie d’Antonio Salieri, compositeur pour la cour impériale. L’un des meilleurs musiciens d’Europe, travailleur acharné voué aux plus hautes distinctions et promis aux livres d’histoire. Mais la rumeur monte, un gamin serait sur le point de tous les mettre à la retraite.
Une œuvre sur l’impuissance du travail face au génie. Forman scrute la frustration d’un Salieri voyant sa vie lui échapper, sans armes face à l’arrogance et la facilité d’un concurrent touché par la grâce et béni des dieux. À la jalousie et aux coups bas de son adversaire, Mozart répondra par l’immortalité de sa création. Requiem pour un con.

Le brûlot : Malcolm X de Spike Lee (1992)

Trois ans après son chef d’œuvre Do the right thing, Spike Lee continue de fighter the power avec le projet de sa vie, un biopic sur le plus grand activiste que la cause noire ait connue. Plus de trois heures pour tenter de porter à l’écran l’autobiographie de Malcolm X et dépeindre l’ensemble de sa vie. Un Denzel Washington habité, un film furieux et enragé contaminé par la colère de ses protagonistes. Une œuvre profonde sur l’engagement et la foi, quasi-mystique dans sa dernière heure. Et puis, surtout même, un générique introductif tétanisant qui aura marqué l’histoire du cinéma. Une bannière étoilée se consumant, le passage à tabac de Rodney King par la police américaine et le discours le plus offensif et anti-blanc de Malcolm X comme fond sonore. Une leçon.

Le puncheur : Ali de Michael Mann (2002)

Quel meilleur metteur en scène que Mann pour porter à l’écran la vie de Mohamed Ali ? L’obsession du réalisateur de Heat pour la dilatation du temps et la représentation de l’action fait des merveilles pour rendre justice au boxeur le plus mythique de l’histoire. Jeu de jambes aérien, grâce féline, les combats contre Foreman ou Liston sont autant de morceaux de bravoure magnifiés par la caméra gracile de Mann. En plus de l’ascension sportive d’Ali, le film se concentre également sur les démêlées du boxeur avec la justice américaine suite à son refus d’aller servir dans l’armée au Viêt-Nam. Petit à petit, Cassius Clay devient l’Homme de la rue. La prise de conscience du Greatest qu’il est un héros pour l’Afrique lors d’un footing dans Kinshasa permet à Mann de réaliser la meilleure scène de sa filmographie et de toucher du bout des doigts l’absolu. The Champ is here.

Le trip : Moi, Peter Sellers de Stephen Hopkins (2003)

Grosse surprise que ce Moi, Peter Sellers. Plutôt habitué à livrer d’honnêtes commandes pour Hollywood et surtout connu pour avoir porté sur ses épaules la première saison de 24, Stephen Hopkins livre avec ce biopic sur Peter Sellers un véritable OVNI dans sa carrière. Loin de l’hagiographie, le film dépeint le mythique acteur de La Panthère Rose ou de The Party comme une plaie pour son entourage, un monstre d’ego ne vivant que par et pour ses rôles. L’œuvre de Hopkins jongle continuellement entre des passages informatifs et des scènes complètement psychédéliques renvoyant à la personnalité dérangée de Sellers, Geoffrey Rush trouvant le rôle de sa vie avec ce personnage fascinant, bourré de paradoxes et névrosé jusqu’à la moelle. Un trip existentialiste, bouleversant d’humanité et de tendresse pour ce merveilleux freak qu’était l’inspecteur Clouseau.

Le fantasme : Bronson de Nicolas Winding Refn (2009)

Avant l’explosion Drive, Winding Refn avait déjà bluffé les cinéphiles du monde entier avec son monstrueux Bronson. Porté par un Tom Hardy impérial, le film nous dépeint la vie du prisonnier le plus dangereux d’Angleterre : Charles Bronson. Une existence partagée entre des bastons, des prises d’otages, un braquage et des isolements cellulaires à répétition. À mi-chemin entre Orange Mécanique et le cinéma expérimental de Kenneth Anger, Bronson est un monument baroque et opératique. Le papa de la trilogie Pusher fait de son héros une véritable icône pop par une mise en scène stylisée au possible et une bande originale galvanisante. Winding Refn fait même vriller son film vers une réflexion sur l’acte de création et l’imaginaire, Bronson trouvant un sens à sa vie autre que l’ultra-violence avec la peinture et la poésie. Où quand le biopic devient abstraction.

- Tranquillo Barnetta -


Lincoln, de Steven Spielberg, en salle depuis le mercredi 30 janvier


4 Commentaires
  1. 1/2 roussos le 2 février 2013 à 15 h 31 min

    Pas grand chose à redire, si ce n’est une petite remarque mon p’tit Brice : le biopic n’est pas à la mode depuis les années 80, mais plutôt depuis les années 30… et déjà à l’époque, ce genre de film était très apprécié des membres de l’Academy !

  2. Tranquillo Barnetta le 4 février 2013 à 3 h 38 min

    Ba en fait depuis 2010 il y a déjà presque autant de biopic que pendant toutes les années 70, sachant que dans les 70 il y en avait déjà plus que dans les 60. Et ces mêmes années 70 ont à peu près 50% de biopic en moins aux oscars que pour les décennies 80, 90 et 2000. Sachant que les années 80 ont plus de biopic gagnant le graal suprême que pendant les années 70 et 60 réunies, je pense qu’on peut quand même parler de mode depuis les années 80 mon p’tit Tony.

  3. 1/2 roussos le 21 février 2013 à 19 h 47 min

    Honnêtement, tout ceci, je n’en suis pas sûr…
    Mais je suis clairement d’accord avec toi sur une chose, c’est qu’il y en a trop (même si je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y en a autant dans les années 2010 que durant tout les 70′s).
    Et le fait qu’il y en ai plein aux Oscars est différent du fait qu’il y en ai plein tout court… Les membres de l’Académie adorent les biopics (ils n’aiment pas trop réfléchir, ça leur facilite les choses).
    2 biopics 1/2 dans les 80′s pour le meilleur film, c’est quand même pas énorme mon biquet !
    Pour moi il ne s’agit nullement d’une mode, mais simplement d’une continuation naturelle… il faut aussi replacer les choses dans leur contexte : il y a également beaucoup plus (trop) de films qui sortent de nos jours…
    Le problème ce n’est pas qu’il y ai plus ou moins de biopics, c’est surtout un problème d’imagination, et à ce jour, Hollywood semble s’enfoncer de plus en plus dans une impasse…

  4. Tranquillo Barnetta le 24 février 2013 à 19 h 41 min

    Pas sûr, pas sûr. Ba je me suis tapé les pages wikipédia de toutes les cérémonies des Oscars pour vérifier. Et mes chiffres sont bons, j’ai même sorti ma calculette.
    Et ils savent bien qu’un biopic plait au public et aux jurys, donc mode dans le sens où les producteurs poussent les réals à en faire.
    Concernant ce manque d’imagination. Je propose que pour leur montrer qu’on est pas des branques de ce côté de l’Atlantique, on remake Peggye sue en collectionnant les faux raccords. Et après on va nominer le film pour le meilleur montage et le meilleur scénario aux Cesars.