Interview déterrée à cœur ouvert

Baloji, l’interview retrouvée

30 août 2013 . Pas de commentaire
By crazyhorus, in FR Side

Il y a trois ans, alors que Neo Boto n’avait pas encore concrétisé son projet sur la toile, en coulisses la rédaction préparait déjà un contenu à dévoiler le jour J. Parmi les concepts imaginés, le « hip-hop by… » nous tenait tout particulièrement à cœur. Ce dernier consistait à donner la plume à un artiste, une personnalité afin qu’il nous livre sa vision personnelle du hip-hop en totale liberté. Devant la difficulté de l’entreprise pour un site en cours de construction et pas encore visible sur la toile, le concept a pris la forme d’une interview. Parmi ceux qui ont accepté de répondre à nos questions volontairement très générales, Baloji a été l’un des premiers à s’être prêté au jeu avec une sincérité plaisante. Voici donc une interview restée beaucoup trop longtemps dans un coin d’un disque dur et qui aujourd’hui voit enfin le jour. Hip-hop by Baloji.

-Si tu devais choisir un mot qui résumerait ce que représente pour toi le hip-hop…

Si je devais choisir un mot ce serait « bâtard ».

- Pourquoi « bâtard » ?

Parce que c’est une musique bâtarde.

- Au niveau de ses racines tu veux dire ?

De ses racines, au niveau de son fonctionnement, de la façon dont il s’est construit, même en terme d’écriture. Ça emprunte autant à la poésie, qu’au spoken word, sans parler du slam, à la chanson, parce que quoiqu’il en soit, un rappeur doit suivre quand même une tonalité même s’il rappe sur un beat. Il y a quand même quelque chose qui est lié au ton que tu utilises sur un instru par rapport à un autre. C’est le premier mot qui me vient dans le sens où c’est un mélange de plusieurs choses et c’est une musique bâtarde en terme de production, par rapport aux beatmakers, c’est vraiment un travail où tu mélanges, tu pilles des musiques existantes, tu les remets au gout du jour et tu leur donnes une nouvelle lecture. Tu te les ré-appropries soit, mais tu reprends des choses à ton compte.

- Oui c’est un peu une forme de ré-interprétation. On va d’ailleurs rester encore un peu sur le hip-hop. Est-ce que tu as une idée de ce que veut dire « être hip-hop » ?

Le truc c’est que tu peux avoir une lecture à la KRS One, avec une certaine attitude, une façon de faire, une façon de voir la musique mais en même temps aujourd’hui on est en 2010 et je pense que le perception est complètement autre. Donc ce qui est hip-hop aujourd’hui c’est que je pense que c’est intrinsèquement lié au fait que c’est une musique qui découle des musiques noires américaines de la fin des années 1960 et début des années 1970. Je pense que c’est vraiment la source à tous les niveaux en terme de production, de choix, d’univers donc c’est très lié.

Je pense que la définition est tellement large qu’il y a autant de styles de hip-hop qui sont différents et qui existent et qui se complètent l’un et l’autre. Même si initialement ça reste quand même un MC, deux platines, vraiment un truc de base et moi j’admire les mecs qui font encore ça. J’ai vu les gars de Jurassic 5 qui font encore ça aujourd’hui, c’est à dire que le beatmaker, Cut Chemist, qui est incroyable d’ailleurs, il revient au breakbeat, il met des squeuds et joue les breakbeats à l’ancienne quoi, comme en 1979 !! Et ça c’est la définition du hip-hop tel qu’il est, initialement, c’est à dire un DJ qui cut des samples et un rappeur qui anime, qui ambiance…

- Oui c’est son rôle au tout début, c’est un peu le « monsieur loyal du DJ »

Oui exactement

- Mais tu as raison, chacun a sa vision du hip-hop, KRS One a la sienne, Gangstarr aussi etc

Oui et puis en même temps je pense que la vision du hip-hop d’Outkast n’est pas mauvaise, celle de Rick Ross est aussi intéressante et ça se complète et puis c’est logique qu’il existe une diversité dans le hip-hop. Moi j’ai toujours détesté quand j’ai démarré dans les années 1990, les mecs c’était la Zulu Nation en Belgique, et les mecs se la jouaient « ne fume pas, ne bois pas, ne t’habille pas comme ça, nous on va pas dans tel endroit », et on en vient à des schémas de sectes. Donc je ne suis jamais entré dans ce truc de chapelles donc je ne pense pas que je vais commencer aujourd’hui.

-Tu ne peux pas sur tout un morceau faire rimer à chaque fois « rue » avec « garde à vue »-

 

- Oui je pense qu’il est un peu trop tard (rires). Par contre aujourd’hui quelle place prend le hip-hop dans ta vie ?

Étrangement tu vois, je suis pareil que lorsque j’avais seize ans et que j’écoutais le Wu-Tang et Nas, je suis pareil. Rien n’a changé. C’est à dire qu’à l’époque je connaissais par cœur le premier album de Nas, et aujourd’hui je connais par cœur Drake, de la même manière que Nas. Je suis toujours autant passionné par cette culture qui arrive malgré tout à me surprendre à se renouveler à prendre des risques, à des fois être super conservatrice aussi. Je trouve même que le rap s’il devait s’affilier à un courant politique, très souvent ce serait l’UMP plutôt que Besancenot ou le PS on va dire. Ça prône le libéralisme de manière très claire et très honnêtement que ce soit KRS One ou 50 Cent, avec tout le respect que je leur dois ils sont juste là pour faire des ronds. J’ai rencontré des tas de mecs et j’ai à chaque fois eu ce sentiment qu’on est dans une économie dont on ne peut pas vraiment cerner l’étendue du truc. Quand tu prends 20 000 euros par featuring et bien à un moment le truc est perverti. Je pense que autant DJ Premier s’il peut le faire avec Christina Aguilera il le fait et de la même manière les Neptunes ils peuvent vendre une production à 150 000 euros et ils le font. Il n’y a pas une école plus saine que l’autre.

- Oui surtout qu’il n’y a jamais eu de règles établies, chacun fixe ses tarifs, chacun fait aussi un peu à sa manière…

Ouais ça veut dire que le mouvement est le même d’un côté comme de l’autre. La perception de faire du business de continuer à vivre de son art est la même que ce soit pour 50 ou KRS One, c’est identique. Ou Jeru The Damaja qui est un peu crevard mais qui a besoin d’argent, alors que c’est une légende, son premier album c’est un classique !

- Ouais The Sun Rises In The East intégralement produit par Premier c’est un standard !

C’est carrément un standard, et aujourd’hui tu peux le joindre comme tu veux sur twitter, sur facebook parce qu’il a besoin de featurings et de gagner un peu de tunes.

- Ouais peut-être qu’on le verra dans le prochain Group Home.

Ouais peut être ! Pareil tu vois Group Home aussi sont dans le même truc

- Ils sortent d’ailleurs un album en septembre je ne sais pas si t’as vu

Ouais j’ai vu. Ça va être dur parce que le temps passe vite.

-Le problème c’est toujours un peu cette crise d’identité entre faire ce que tu aimes et en même temps être en phase avec les médias américains-

- Ouais on verra bien, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de grands noms qui se sont cassés la gueule ces derniers temps, je pense par exemple à Rakim, son dernier n’a pas été convaincant du tout, ou le dernier Nas

Ouais je pense que Nas n’a surtout pas fait un bon disque. Moi je me souviens d’un Masta Ace, A Long Hot Summer, au final je pense que c’est pas juste une question d’être old school, new school. Y a par exemple un nouveau titre de De La Soul qui tourne en ce moment et je trouve que c’est un très bon morceau. Ils utilisent toujours le terme « relevant », ça veut dire pertinent, intéressant même après 15-20 ans.

- C’est vrai que ce n’est pas évident, et puis une figure comme Rakim qui est une figure légendaire et qui se retrouve avec des featurings très limites et puis des productions qui ne suivent pas, après ça reste son choix artistique, mais le retour de balancier est un peu difficile.

Le problème c’est toujours un peu cette crise d’identité entre faire ce que tu aimes et en même temps être en phase avec les médias américains, avoir de l’actualité sur des blogs, travailler avec les producteurs à la mode. Tu vois avant j’adorais Raekwon The Chef, j’adorais son premier album et puis après il a fait deux ou trois albums pourris ! Parce qu’il a suivi la mode et puis il est revenu là avec à un standard, du bon gout. Après c’est un truc que le rap a perdu pour des raisons de tunes. Ils sont tous à mettre dans le même lot, que ce soit KRS One ou 50 Cent, c’est qu’à un moment l’ultra productivité porte atteinte à la qualité je trouve. Je trouve que ça prend du temps de faire un disque, trouver les bonnes prods, trouver les bons thèmes, réinventer… Ça prend du temps.

- Si tu veux bien, on va revenir un peu à toi. Est-ce que tu peux nous raconter tes premiers contacts avec le hip-hop ?

La première fois que j’ai vu quelque chose qui s’apparentait à du hip-hop c’était Beni B, je devais avoir 13-14 ans, j’en sais rien. J’ai trouvé ça incroyable ce que Daddy K pouvait faire avec deux platines ! C’était vraiment extravagant et puis deuxième choc c’est Assassin à Bruxelles avec l’album Le Futur Que Nous Réserve-t-il ? et ça c’est un énorme choc, il y avait IAM. C’était énorme. Là je me suis dit « je vais faire du rap ». IAM ils avaient ce morceau « L’aimant », sur le coup je n’y ai pas cru.

- Et donc ça ça t’a marqué à vie au final ?

Bah en fait nous on était des petits voleurs de super marché et à un moment quand tu entends des mecs qui parlent de la même chose que toi, je sais que ça peut paraître con aujourd’hui mais moi quand j’ai entendu ces gars là ça m’a choqué ! Je me suis dit « putain ils parlent de nous ! « . Ce truc d’identification était super fort à ce moment là.

- Justement vu qu’on parle de certaines personnalités en particulier, quelles sont les artistes qui ont été pour toi incontournables ?

Je trouve que les deux groupes que je viens de citer sont très importants et moi ce qui m’a donné envie de démarrer un groupe de rap et de démarrer l’aventure avec Starflam c’est la Cliqua, c’était énorme. Je me souviens qu’avec Starflam on avait trois dates avec eux en avant-première et on s’est pris une claque ! Parce que les mecs avaient une maîtrise. Je me souviendrai toujours de Rocca qui maîtrisait la scène, qui rappait super calme alors qu’on venait d’un truc en Belgique où on devait chaque fois jouer avec des groupes de rock et vu qu’on était plus dans un truc en train de gueuler…

- Un peu comme NTM à l’époque qui jouait aussi dans ce cadre là

Ouais dans la même énergie parce que les mecs à l’époque ils étaient en train de te regarder genre « c’est qui ces deux mecs avec deux platines ? ». Et donc on venait dans ce truc où on se sentait toujours obligé d’être dans l’énergie, alors qu’avec la Cliqua il y avait un tel contrôle que c’était énorme, énorme ! Rocca était énorme, Daddy Lord C était énorme, c’est un gros groupe et en même temps c’est à l’image de la musique aujourd’hui, c’est à dire que c’est un groupe qui est extrêmement regretté mais que le public n’a pas suivi quand il ont sorti leur premier ou leur deuxième album, je ne sais plus (la Cliqua n’a sorti qu’un album éponyme en 1999, ndlr). La Fonky Family c’est aussi un très grand groupe, y a des tas de copies aujourd’hui, même je trouve que ce qui marche maintenant comme la Sexion d’Assaut c’est pareil c’est dans une énergie à la Fonky Family, c’est vraiment un groupe qui a révolutionné le rap même en terme de prods, ce sont les premiers à avoir samplé des trucs plus années 80, qui a priori n’est pas pas trop ma came et ils ont vraiment insufflé un mouvement. Donc c’est vraiment ces groupes là, avec Time Bomb qui m’ont vraiment donné cette proximité avec le rap.

- Ça c’est pour le pendant français du rap. Qu’en est-il pour le rap US ? Est-ce qu’il y a des figures qui t’ont plus marqué que d’autres ?

Nas, le premier album, c’est le disque qui m’a donné envie d’apprendre l’anglais. Parce que quand j’écoutais « Memory Lane », je me disais « putain j’ai envie de comprendre de quoi il parle ». Et donc j’ai passé des nuits avec mon dictionnaire pour traduire. Et quand je l’écoute aujourd’hui j’apprends encore des trucs dans cet album. Sinon je suis un grand fan de Jay-Z, je trouve que le mec a un truc très fort, c’est un type vraiment brillant. Je suis aussi un très grand fan de Jay Dee, de Low End Theory d’A Tribe Called Quest, du premier album de Pharoahe Monch, de Mos Def, de Goodie Mobb, d’Outkast. J’ai aimé Common aussi. Le Wu-Tang !! Ghostface !! Y a aussi Tical, c’est un disque que personne n’avait pas vraiment compris mais il est énorme. Le deuxième Wu-Tang est passé un peu alors que c’est un disque énormissime ! Tu vois les gens ne l’ont pas pris comme ils ont pris Enter The Wu-Tang alors que c’est juste grand ! Sinon dans la nouvelle génération j’aime bien l’album King de T.I., très bon disque avec des prods de Just Blaze. J’aime bien le nouveau Rick Ross (Teflon Don, ndlr). En terme de beat y a presque pas d’erreurs, tu sens qu’il a une meilleure sélection de beats que quelqu’un comme Nas par exemple qui a toujours des beats où tu te demandes « qu’est-ce qu’il a foutu ?! ». Attends j’ai pas parlé de Kanye West, on peut dire tout ce qu’on veut de Kanye West mais College Dropout et Late Registration c’est juste classique. Le mec a étudié le rap, il connait tout, c’est un bon beatmaker, il est revenu avec un style pas original mais qui est sorti au bon moment. Son talent est indéniable. C’est un mec tellement influent que je pense qu’il peut chambouler la lecture qu’on a du rap d’aujourd’hui.

- Tout à l’heure tu parlais de Nas et en 2006 il titrait « Hip-hop is dead ». Est-ce que ça te parle ? Le hip-hop est-il voué à disparaître selon toi ?

A mais non pas du tout. Le rap est accessible à chacun. Il ne suffit pas de grand chose pour faire du rap. Ce qui est valable aujourd’hui pour la musique electro. C’est très facile. Après ça demande beaucoup de boulot. Ce que je reproche à des grands noms du rap français actuel, que ce soit Booba ou Rohff c’est qu’ils ne disent pas la vérité dans le sens où en terme d’écriture pure, le rap est une musique qui demande le plus d’exigence. Car pour faire un titre de rap il faut balancer trois couplets de 16 et pour balancer 48 mesures il faut les tenir. Tu ne peux pas sur tout un morceau faire rimer à chaque fois « rue » avec « garde à vue ». Donc ça implique d’avoir un minimum d’éducation et de vocabulaire. Et tous ces gens qu’on cite, que ce soit des fils d’instits ou des gens qui ont étudié dans une université, ce sont des gens qui ont un bagage intellectuel suffisant. Ils sont dans un jeu de nivellement vers le bas en faisant croire aux gamins que le rap c’est quelque chose de facile alors que c’est faux. Je ne pense pas qu’Alibi Montana relève le niveau en terme d’écriture, ce n’est pas un exemple à suivre. En terme de travail sur la rime c’est extrêmement pauvre. Tous ces gens là sont donc en train de faire péricliter le rap. Il y a une tradition d’écriture en France qui est tellement importante !

- Est-ce que le rap pour continuer à exister est-il voué à « muter » indéfiniment ou doit-il revenir aux sources ?

Je pense qu’il est en perpétuelle mutation et les gens qui restent dans un truc extrêmement classique sont nombreux et intéressent moins de gens. En ce sens ce sera intéressant de voir quel sera l’impact du prochain album de Kanye West (à l’époque My Beautiful Dark Twisted Fantasy, ndlr). Des beatmakers qui ont un son spécifique peuvent revenir à quelque chose de plus classique. Je me souviens les dernières années où j’ai écouté Premier je me disais « putain il est chiant, on crame trop que c’est lui » et aujourd’hui on a un truc où c’est justement on a des gens qui se ressemblent et d’autres qui ont une marque de fabrique. On verra comment ça va se passer à se niveau là. Il y a de toute façon des gens qui sortent des disques intéressants. Ce qui est important c’est que le public embraye sur un artiste. Et ça on ne peut pas tricher. Si demain Oxmo fait un album avec les mecs de Time Bomb peut-être que ça va insuffler ça. C’est le genre de mouvement qui peut être intéressant. Et si demain il y a un nouveau groupe qui arrive dans cet esprit là et qu’il continue, comme les mecs des Cool Kids aux US, ou la nouvelle scène californienne s’il y a un public qui suit ça va créer un mouvement.

- Est-ce que tu penses que le hip-hop constitue à lui seul la culture urbaine ?

Le hip-hop c’est indéniable. Que soit ce soit uniquement en terme de mode vestimentaire, l’influence du hip-hop est juste prépondérante. C’est les codes de la rue qui sont repris par les grands designers. Même des groupes hors rap ont repris les formes du hip-hop, comme Linkin Park, Portishead, ou la scène electro comme celle du label Ed Banger, ou Timbaland, les Neptunes. Le rap a une influence incommensurable sur les autres styles de musique. C’est juste qu’après les gens ont du dédain et manquent de respect à cette culture. Mais le rap est précurseur sur tout.

- Pour finir t’es plutôt quoi ? East, West, South… ?

Ha East coast ! Mais je dis ça alors qu’hier j’écoutais The Pharcyde ! Les mecs avaient un vrai truc. Et puis y a rien à faire de toute façon, Snoop premier skeud, c’était très fort. Mais bon l’East a un truc plus rugueux, mais étrangement il y a toujours une scène West qui faisait du rap East comme Evidence, Dilated, Defari…

- Oui et même inversement à l’Est on avait aussi des gars qui étaient assez influencés par la West, je pense à Biggie qui avait des sons un peu plus ronds…

Oui c’est juste. Mais je préfère les prods plus rugueuses.

- C’est beaucoup le cas en Europe, c’est peut-être du au climat…

Je pense que le climat ça joue oui. C’est aussi une question de feeling. Le rap East est plus axé sur les lyrics, le flow, les prods carrées, il est plus linéaire. C’est une autre approche.

- Pierre-Jean Cléraux -

@HHnyoudontstop

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