Le vrai mal du cinéma français

Que le cinéma français repose en paix

16 février 2013 . Pas de commentaire
By Esco', in Urban culture

Côté gagnant à 2/1 dans la course au plus gros navet de l’année, Turf est la cerise sur le gâteau du cinéma français en ce début d’année 2013. Une avalanche de comédies toutes plus débiles les unes que les autres, une polémique sur la rentabilité des films qui déchire cette belle et grande famille hexagonale et une cérémonie des César qui semble prendre un malin plaisir à se caricaturer : l’heure du grand soir de notre industrie cinématographique semble venue. Dernier inventaire avant liquidation. (Petite précision, ce papier a vocation à s’autodétruire dans un mois, quand le Möbius d’Eric Rochant se révélera être un carton cosmique doublé d’un grand film d’espionnage).

Touche pas à mon poste

Autant commencer par le commencement, à savoir cette tribune de Vincent Maraval dans Le Monde qui a mis le feu aux poudres. Distributeur et producteur important dans notre doux pays depuis une décennie grâce à son label Wild Bunch, Maraval met les pieds dans le plat en révélant que la grande majorité des films hexagonaux, même ceux qui attirent des millions de spectateurs dans les salles, font perdre de l’argent à leurs distributeurs. La faute à cette fameuse exception culturelle française. On le sait, le principal bailleur de fonds de notre cinéma est la télévision, les chaînes étant contraintes de financer le 7ème art par l’arsenal juridique du CNC. Reine du Game, la corporation du grand écran a su profiter de sa position de force. Les objectifs de la profession sont simples : hausse continue du nombre de films produits (tant pis pour la qualité) et sur-budgétisation chronique afin d’engraisser le mammouth à tous les échelons. Une politique qui permet aux acteurs vedettes de demander des cachets toujours plus déments aux chaînes de télévisions, ces dernières voyant en la popularité de ces stars le seul moyen de récupérer leur mise de départ.

Des budgets volontairement gonflés, une politique visant à l’inflation des coûts et l’augmentation continue du nombre de films depuis quinze, ans sans oublier des acteurs tout puissants qui ont droit de vie ou de mort sur les productions : vous en conviendrez, ça sent un peu l’arnaque. Un peu las d’être le dindon de la farce et de perdre de l’argent avec les films qu’il distribuait, Maraval a donc finit par ouvrir le débat du coût des films, la profession s’empoignant depuis dans la joie et l’allégresse. Des polémiques après tout purement corporatistes, qui devraient nous en toucher une sans faire bouger l’autre. Et pourtant, avec ce problème de financement, on touche du doigt à un truc tout con, un truc de rien du tout, un truc même pas évoqué par Maraval, à savoir la qualité du cinéma français. Ou plutôt son absence effarante de qualité.

La lune dans le caniveau

Basiquement, notre industrie cinématographique se divise en deux catégories. D’un côté, des comédies standardisées reposant sur leurs têtes d’affiche. Entre scénarios bâclés et réalisateurs incompétents, il est peu dire que la qualité n’est pas le trait principal de ces catastrophes inondant nos écrans tous les mois. La règle d’or : le cynisme, le seul objectif étant d’engranger le maximum de brouzoufs. Un amour de l’opportunisme qui permet de financer l’autre grande catégorie : le film d’auteur à la française. Un cinéma austère qui pour le coup ne ramène pas grand monde dans les salles mais ne semble pas connaître la crise. Reposant en gros sur une école Truffaut-Pialat-Eustache, ces œuvres sont les joyaux de la couronne du CNC et sont surtout historiquement défendues par la presse cinématographique française, la politique des copains étant la norme dans ce milieu. Des dizaines de films par an n’existent ainsi que grâce au soutien d’une trentaine d’hurluberlus parisiens faisant autorité dans le milieu.

Au commencement Dieu créa Les Cahiers du Cinéma. Et avec lui les critiques de films à travers des grilles de lecture littéraires. Intellectuellement dominants, Christian Metz et ses petits copains ont pu à loisir façonner le cinéma français comme ils l’aimaient. A savoir un cinéma littéraire, verbeux, rugueux et surtout pas visuel ou divertissant. De ce pêché originel découle le diktat du scénario qui gangrène la création hexagonale. Et avec lui cette impossibilité d’épouser le cinéma dans toute sa spécificité, à savoir un art de l’image en mouvement apte à toucher directement le cortex du public par le langage de la caméra. Une soumission à l’exigence de « cinéma-vérité » et un refus de l’abstraction qui empêchent toute transcendance dans notre industrie nationale. Et malheur à celui qui osera tenter le geste « Cinéma » en France. Ici, l’ambition est proscrite.

Le cinéma français redouble

Jan Kounen, Matthieu Kassovitz, Pascal Laugier et quelques autres agitateurs, on a vu quelques inconscients tenter de changer les choses ces dernières années. Souvent avec malheur, malheureusement. Laugier est parti aux États-Unis voir si l’herbe était plus verte, persuadé qu’un film de genre ambitieux et populaire est en France un orphelin fruit d’un accident industriel. Kounen a vu la salle de montage évincer son segment des Infidèles, Dujardin et Lellouche prenant peur face à la folie du sketch et préférant servir la soupe habituelle au public. Kassovitz, lui, a eu plus de chance. Il a réussi avec L’Ordre et la Morale son grand film français politique mais ludique. Fait rare, une œuvre osait interroger la mythologie du pays et s’attaquer à son histoire, sans jamais négliger le génie formel du réalisateur. Non, les américains n’avaient pas le monopole de ces grandes fresques virtuoses s’attaquant à leurs démons récents. Manque de bol, le film a fait un flop, autant critique que public. Une seule nomination pour les César, et une grosse colère de Kasso sur Twitter, l’industrie française serait une « partouze artistico-commerciale ». Un milieu en vase clos, où règnent les fils de et autres bourgeois aimant à tourner des films nombrilistes sur leurs petits problèmes dans leurs lofts parisiens.

Heureusement, la cérémonie des Cesar 2013 arrive pour montrer à Kasso qu’il a tort. Une nomination au meilleur film pour Le Prénom, une œuvre qui marquera l’histoire, on peut en être sûr. Et surtout, treize nominations pour Camille Redouble, le grand gagnant de ces pré-sélections. Nomination pour le meilleur scénario (on fera semblant de ne pas voir que le film est un plagiat de Peggy Sue de Coppola) et de bonnes chances dans les catégories de meilleur film et meilleur réalisatrice pour Lvovsky. Bon, on parle quand même d’une dame qui revendique un héritage littéraire et qui se targue d’être très approximative techniquement, de quelqu’un qui concède clairement en interview multiplier les faux-raccords et les approximations dans son film. Au moins, on ne pourra pas dire qu’elle essaie de se faire passer pour une autre, Lvovsky semblant assez lucide sur ses limites filmiques. Que le public trouve son compte là-dedans, pas de soucis. Mais comment expliquer que la profession fasse de ce film le porte-étendard de son année cinématographique autrement que par la politique du copinage ?

Pour conclure sur une note un peu plus gaie, il convient de préciser que le système culturel français permet à l’industrie cinématographique française d’être l’une des plus importantes au monde et d’être l’une des seules qui parvient à résister au mastodonte américain. Pour comparaison, les cinémas espagnols et italiens sont en ce moment assez logiquement dans une crise monstre malgré leur indéniable supériorité qualitative ces dernières années. Morale de l’histoire, le cinéma est une industrie avant d’être un art. Le cinéma abrutissant et inoffensif à la française a de beaux jours devant lui. Le roi est mort, vive le roi.

- Tranquillo Barnetta -

Turf, en salles depuis le mercredi 13 février :

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