L'écume des jours mauvais ?
Michel Gondry, fleur fanée
Un réalisateur adulé, un livre légendaire s’il en est et un casting d’acteurs en vogue. Une équation simple qui a fait de L’Ecume des Jours par Gondry le film français le plus attendu de l’année, mais surtout le plus casse-gueule. Et oui, propulser le rêveur en chef du cinéma hexagonal à la tête de cette adaptation tant fantasmée avait tout de la fausse bonne idée, tant l’homme semble loin de l’image qu’il renvoie à son public. Gondry, un homme complexe, opportuniste et bien moins candide qu’il ne veut bien le laisser paraître. Et après coup, c’est sans doute bien mieux comme ça. Autopsie de sa bête malade.
De l’auteur
Une interrogation vieille comme l’art : peut-on faire abstraction de la personnalité de l’auteur quand on critique son œuvre ? Un antique débat qui prend tout son sens avec le réalisateur de Human Nature, Faust personnifié. Pour tout le monde, une carrière en forme d’ode à l’imaginaire, à la poésie, à la création et à la liberté. Plus grand échec de cette carrière et symbole de sa dualité, The Green Hornet, qui aurait dû être le film de la consécration et installer définitivement Gondry dans le système des studios. Pour ça, il avait donc accepté ce projet alors qu’il ne cache pas mépriser l’univers des comics. Sur le tournage, aucune liberté, le réalisateur n’est qu’un ouvrier parmi d’autres dans ce grand barnum. Surprise, tout cela va très bien à l’autoproclamé roi du système D et de l’invention, qui se verrait bien retourner aux States cachetonner si les studios veulent bien de lui.
Le roi du film suédé qui se rêvait prince d’Hollywood, contradictoire non ? Soyez Sympa, Rembobinez semblait déjà sur la corde raide d’un point de vue idéologique. Refaire des grands classiques du cinéma populaire, les ringardiser en misant sur l’amateurisme. Une bonne manière de prendre de haut et à la légère ces films que de se permettre de les singer aussi mal. Pour Gondry, une série B serait donc forcément mal jouée, mal montée et prise par-dessus la jambe. En équilibre précaire, toujours.
Autre problème central de la politique des auteurs : l’homme est-il plus fort que son œuvre ? Toute la carrière du réalisateur de Block Party repose sur ce tiraillement. Quand il se met en avant, cela donne L’Epine dans le Cœur ou La Science des Rêves. Des sommets de nombrilisme, d’autosatisfaction et de fausse naïveté. Quand il sait se mettre au service de son film, cela donne la pellicule qui a fait sa célébrité, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, qui, entre nous, ne tient que par son fabuleux duo d’acteurs et le scénario incroyable de Charlie Kaufman. L’Ecume des Jours, dans tout ça ? Un cas d’école passionnant où le réalisateur semble constamment le cul entre deux chaises entre sa volonté de porter à l’écran fidèlement le livre de Vian et sa volonté d’y insérer toutes ses obsessions.
J’irai cracher sur vos classiques
La première heure du film, le versant lumineux du roller coaster émotionnel de Colin, voit notre doux-dingue s’enfoncer dans toutes ses failles et ses boursouflures. Un onirisme de pacotille qui voudrait bien flirter avec les cinémas de Wes Anderson ou Terry Gilliam mais finit surtout par rappeler le pire versant de Jean-Pierre Jeunet. Aucune ligne directrice, une sorte de clip géant où la poésie de supermarché de Gondry vient télescoper une bouillie visuelle assez insupportable dans son genre.
Cerise sur le gâteau, réunir le casting le plus opportuniste et racoleur possible ne semblait pas suffire, le monsieur finit même par s’accorder un rôle important devant la caméra. Comme si adapter Vian ne lui semblait pas être un assez grand dessein, il lui fallait en plus tordre le film à sa mesure et se perdre dans son nombrilisme habituel. The Green Hornet, Robocop ou S.O.S. Fantômes et maintenant L’Ecume des Jours, il allait donc tous nous les passer à sa moulinette expérimentale dépourvue de sincérité. Et là, sans prévenir, les visions arty d’un intello branchouille tout juste revenu de Beaubourg semblent se mettre en sourdine, et quelque chose se passe.
Le temps détruit tout
Le film précédent de Gondry, The We and I, montrait une fois de plus qu’au cinéma, le moins c’est le plus. En mettant en sourdine son petit côté Mr Bricolage, le français arrivait à laisser respirer son cinéma, à le rendre intelligible et touchant. Tous les trucages ou afféteries visuelles du monde ne remplaceront jamais un plan plein de tendresse ou une scène où le sentiment tape juste. La deuxième heure de L’Ecume des Jours, tout en jazz et en spleen, parvient enfin à impliquer le spectateur dans la descente aux enfers de Colin.
Un noir et blanc en forme de cauchemar éveillé qui permet à un réalisateur enfin en mode mineur visuellement de rendre crédible un discours profondément nihiliste sur le genre humain et le capitalisme. Ajoutez à ça une sous-intrigue assez géniale sur Jean-Sol Partre et le culte médiatique de la personnalité qui voit toutes les scènes impliquant Gad Elmaleh être des monuments d’hallucination pelliculée et vous obtenez certainement ce que Gondry a fait de mieux jusqu’à aujourd’hui. Un film monstre, totalement hybride qui a toutes les chances de dérouter le public familial qui se risquera à l’expérience. Et la nouvelle preuve que non, un auteur ne doit pas se placer au-dessus de son film.
- Tranquillo Barnetta -
L’écume des Jours, en salles depuis le mercredi 24 avril :





