L'art dans tous ses états
Jr, un street-art qui crée la controverse
Il n’est plus à présenter.
Jr, street artist français a fait le tour du monde avec notamment son projet Inside Out : des photos de portraits, imprimés en grand format et en noir et blanc, que lui et son équipe collent ensuite sur les murs de différentes villes. Ces derniers se retrouvent ainsi habillés d’énormes visages anonymes. Il y a quelques semaines, le camion photographique itinérant avec lequel l’artiste récolte le fruit de son travail s’est posé autour de huit monuments nationaux français, afin de recueillir de nouveaux portraits, qui seront exposés fin avril sur la bâche du Panthéon. Considérée comme une consécration, cette exposition nous permet de se pencher sur les différents enjeux que Jr et son action soulèvent.

Quelle est l’identité artistique de ce Parisien trentenaire ?
D’ après son site, Jr posséderait “la plus grande galerie du monde”. La technique utilisée est donc le collage photographique exposé librement sur les murs du monde entier, accessible aux yeux de tous. On trouve donc là plusieurs des critères piliers du street-art : l’oeuvre artistique est exposée en plein air, en milieux urbains, et la réalisation en elle-même est illégale. L’environnement urbain devient création contemporaine, et l’art connaît une véritable démocratisation : la sensibilité aux œuvres n’est plus réservée aux musées ou autres installations labellisées, l’art est dans la rue, libre, rebelle, et à la portée de tous. Le street-art détient donc en son sein depuis ses origines (que l’on date du boom du graffiti dans les années 1960 à New York), cette notion protestataire.
PORTRAIT D’UNE GÉNÉRATION / PARIS / 2004 - 2006
On connaît bien la jolie histoire de Jr qui, après avoir trouvé un appareil photo dans le métro parisien un jour, immortalise ensuite les visages des gens qu’il rencontre à travers toute l’Europe. Un de ses premiers projets, Portrait d’une génération (2006) consiste alors à afficher des visages de jeunes de banlieues parisiennes dans différents quartiers bourgeois de la capitale. Le souci de mélange des classes, d’affirmation des identités est ici évident. Cependant on pourrait se poser la question d’évolution artistique lorsque, près de dix années plus tard, Jr continue d’afficher ses portraits anonymes à Paris.
Certes, entre temps, ce dernier à parcouru un beau chemin. Il réalise en 2010 le film Women Are Heroes qui comme vous l’avez compris à pour but de mettre à la lumière la force des femmes à travers le monde. Il a récemment été invité par le prestigieux New York City Ballet pour réaliser une installation en collaboration avec les danseurs et danseuses… Ce projet en particulier d’ailleurs, ne peux être véritablement considéré comme une “action” dans les codes de l’art urbain, puisque qu’il s’agit ici pour l’artiste d’utiliser ses talents de photographe à des fins d’appréciation purement esthétique. Il serait donc facile de déplorer le manque de revendication et de profondeur d’oeuvres comme celle-ci.
Ballet chorégraphié par JR, sur une musique de Woodkid, avec le danseur Lil Buck et 41 danseurs du New York City Ballet.
Mais en poussant plus loin, on se rends compte que Jr a transformé la pratique sauvage du collage street art depuis ses débuts. En effet, son exposition Portrait d’une génération avait à l’époque été accepté par la Mairie de Paris, qui avait reçu les dits portraits sur ses propres murs. Aujourd’hui, cette romantisation du street art, ce passage d’un illégal à officiel est à son apogée lorsque celui-ci se retrouve en façade d’un monument aussi politiquement certifié que le Panthéon. L’artiste alternatif s’est rapidement fait une place au soleil.
L’accessibilité est, comme nous l’avons dit, une caractéristique forte du street art. Mais cette dernière peut-elle desservir un artiste ? Lorsqu’utilisée à son paroxysme, il semblerait bien. Avec Inside Out, Jr défends l’idée d’un sujet qui n’est plus passivement utilisé comme modèle, mais qui a également une emprise sur l’objet crée : les communautés du monde entier participent à l’élaboration des fresques, en collant eux-mêmes leurs photographies afin de défendre une idée, une opinion. Son travail prends alors les traits d’oeuvre collective, et lorsque les petits enfants démunis d’Afrique ou des favelas brésiliennes s’y collent, on frôle l’action humanitaire.

L’art de Jr est ouvert est accessible à tous, et cela même au travers de sa qualité plastique. L’immense visage collé sur une des façades de la Bibliothèque François Mitterrand est impressionnant à voir, mais pas pour sa valeur esthétique, mais plutôt en raison de cet emplacement géographique. Jr et son équipe ne sont pas montés en haut du bâtiment en pleine nuit (froide) pour déverser son message au grand nombre en utilisant ses talents de de dessinateur/graffeur, comme on peut imaginer que certaines fresques de street art inaccessibles ont été effectuées. Non, il s’agit ici de photographies de portait, imprimées en noir et blanc et en grand format. On peut donc discuter de la rapidité de définition d’un projet tel qu’Inside Out par exemple, et donc du manque cette fois de savoir-faire particulier. Jr est bien loin de son envie de “changer le monde”.

Une chose est sûre cependant, l’homme qui se cache derrière ses initiales - ce qui n’est d’ailleurs que simulation d’une volonté anonymat qui tombe à l’eau lorsqu’on le retrouve sur des plateaux télé s- est un fin observateur, et de ce fait un bon photographe. Son travail est esthétiquement très beau, et la façon dont il utilise Instagram comme portfolio ouvre les portes d’un atelier parcourant le monde entier et qui nous offre un magnifique spectacle quotidien. Il semblerait que ce talent devrait être primordial (et pourquoi pas transporté à d’autres medium artistiques), car malgré l’acceptation de ses portraits par les hauts rangs de la société, ces visages anonymes commencent à devenir trop anodins, et intéressant de son idée, s’ essouffler à travers le dangereux jeu de la répétition.





