All we need is funk
Snoopzilla et Dâm-Funk, la connexion naturelle
Souvent l’environnement culturel dans lequel un individu passe sa jeunesse, façonne sa personnalité. Quelquefois, l’empreinte d’une ville conditionne même des manières de communiquer, de se vêtir, de penser voire même des goûts qui deviennent communs. Mais loin de supposer que toute personne est déterminée par sa « géolocalisation », Snoop Dogg et Dâm-Funk, issus de la même génération, ont traversé de nombreuses étapes communes sans pour autant se croiser. Ayant grandi à Los Angeles entre P-Funk, épidémie de crack, soirées ensoleillées, gangs, la réunion des deux artistes est loin d’être un hasard…
De Long Beach à Pasadena
En 1978, la Proposition 13 fut votée en Californie. Symbole du désengagement de l’Etat, elle aboutira à plafonner les impôts fonciers et sera le début d’une succession de politique libérale Reaganienne. Souvent considérée comme le point de départ de la « révolution conservatrice », l’une des conséquences sera la chute du niveau des écoles primaires, secondaires et supérieures de l’Etat. En effet, ces dernières étant financées majoritairement par la taxe foncière, cette proposition aura pour contrecoup de détruire un modèle synonyme de réussite dans les années 60.
Quand tout cela se décide, le petit Snoopy (de son vrai nom Calvin Cordozar Broadus) n’a que sept ans. Cependant, la vie lui réserve autre chose que de l’arithmétique : la musique. Accompagné de ses deux frères, Calvin grandit avec un père trop souvent absent du foyer familial. Sans figure paternelle, il traîne avec sa bande de copains dans son quartier de Long Beach et profite de son temps libre pour chanter à l’église. Très vite sa voix l’attire vers la musique et notamment celle du moment : la P-Funk. Mélange de synthés aériens et de basses électroniques captivantes, bien plus tard, Snoop devenu Lion avouera sur GGN News « vous m’avez fait bouger les fesses ». Une confession qu’il fait à un certain George Clinton en référence à son titre « Get Off Your Ass and Jam » écrit en 1975.
Coïncidence, non très loin de Long Beach, Damon Riddick (plus connu sous le pseudonyme Dâm-Funk) n’a lui aussi que sept ans quand une partie de sa vie se décide dans la chambre des représentants. Vivant à Pasadena dans une famille de classe moyenne, son père mélomane multi-instrumentiste et son grand-père chef d’orchestre dans l’armée, le pousseront inconsciemment à choisir la batterie pour premier instrument. Gamin plutôt calme, avec une table de mixage RadioShack et des cassettes d’enregistrements, il réussit à bidouiller ses premières compositions dans sa chambre. Quelques années plus tard, en se remémorant ses souvenirs, Damon confesse « vous alliez au parc le samedi, Knee Deep était l’hymne. La version tout entière de 15 minutes ». Double coïncidence, « (Not Just) Knee Deep » est un morceau écrit aussi par… George Clinton en 1979.
La sacro-sainte P-Funk
Pendant que le crack fait son apparition dans les rues de Los Angeles, Damon et Calvin jouent tranquillement dans leur cour de récréation. Mais à l’extérieur, un dénommé George Clinton fait danser toute une région avec un style tout nouveau : la P-Funk. Tout commence pour lui à 15 ans, dans son salon de coiffure du côté du New Jersey. Inspiré par les brèches ouvertes par James Brown et Jimi Hendrix, George Clinton crée son premier groupe doo-wop The Parliaments et commence à écrire quelques chansons pour la célèbre maison de disques Motown. Très vite, George aspire à plus grand en se voyant déjà monter sur scène, mais la vie d’artiste étant un long périple, l’aventure s’arrête brusquement pour un litige avec la compagnie de cigarettes Parliament. Déterminé à apporter sa pierre à l’édifice, George décide de créer un « nouveau groupe » Funkadelic à la fin des années 60. Composé de musiciens très animés par la prise de psychotropes et le rock’n’roll, la bande connaît un succès retentissant au milieu des années 70 avec son hit « One Nation Under The Groove ». Mais pendant que Calvin et Damon sont à peine en mesure de faire leurs premiers pas, fin 1975, une étape bien plus importante que la Proposition 13 se décide : l’album Mothership Connection.
The Parliaments
Cherchant toujours à s’affirmer, George Clinton imagine une œuvre conceptuelle basée sur l’illogisme et un extraterrestre de nature « divinement cool » à la voix groove et la soucoupe volante funky, venue sur Terre pour apporter la sainte P-Funk, cause de toute humanité. Fan inconditionnel de science-fiction, il choisit de mettre en scène un pimp en talon sur une soucoupe volante pour figurer sur la pochette de l’album. Il dira lui-même plus tard « nous devions mettre les noirs afro-américains dans une situation que personne n’aurait imaginée, comme à la maison Blanche. J’étais un grand fan de Star Trek alors on a fait une pochette avec un pimp assis sur une soucoupe volante façonnée comme une Cadillac ».
Mais au-delà de l’hérésie et des premiers trips LSD, George déborde de créativité et souhaite laisser les traces de son existence en créant un univers encore jamais vu. Plus excentrique, plus expérimentale et plus sexuelle que le funk, il façonne la P-Funk de manière invraisemblable en poussant son style à outrance. Les titres comme « Supergroovalisticprosifunkstication », les goûts vestimentaires iconoclastes – il est très commun de voir des musiciens en couche-culotte sur scène –, les jheri curls frétillantes, la fameuse soucoupe volante qui atterrira sur scène, tout est sciemment pensé. Mais cette audace se structure grâce à l’ensemble de sa bande dont trois musiciens enrichis d’une expérience acquise aux côtés du maître James Brown : le bassiste Bootsy Collins, le saxophoniste Maceo Parker et le tromboniste Fred Wesley.
« No risk, no reward »
Cette bande touchera l’inconscient collectif en façonnant l’oreille d’une génération toute entière à commencer par deux gamins : Damon et Calvin. Quant à George Clinton, fort de son vécu, il sera induit au Rock and Roll Hall of Fame en 1997.
De « P » à « G » …
Les années passent et les graines semées vont finir par germer. La P-Funk ayant disparu, le « P » se transforme en « G » synonyme de « Gangsta » à la fin des années 80. A cet instant précis, les chemins de Calvin et Damon prennent deux voies différentes quand la G-Funk apparaît.
Calvin prend le « blaze » de Snoop Doggy Dogg. Pragmatique – « by any means necessary » – il rejoint les Rollin’ 20’s Crips avec le lot de problèmes qui va avec. Après quelques séjours en prison, il prend sa vie en main avec le souhait de remettre un peu d’ordre dans toutes ses affaires. La musique se dessinant comme une belle porte de secours, il pointe le bout de son museau en 1992 sur The Chronic de Dr. Dre, son futur mentor. Mais l’inconscient collectif restant fortement touché, Calvin n’oublie pas les bases de sa « socialisation musicale » : la P-Funk. Alors que le hip-hop explose et rend hommage à ses pairs en utilisant la technique du sampling, Calvin et son mentor choisissent de sampler pour leur premier hit dans l’industrie (« Who Am I (What’s My Name) »), le titre « Atomic Dog » de George Clinton – le fameux « bow wow wow yippie yo yippie yay »… c’est lui. Pour son troisième extrait officiel « Doggy Dogg World », Calvin fait un clin d’œil cette fois-ci visuel en se mettant en scène, à la place d’un pimp au long manteau fourré, entouré d’un harem séduisant car son style – touché par la céleste P-Funk – est tout simplement « divinement cool ».
« It’s like everywhere I look, and everywhere I go / I’m hearin motherfuckers tryin to steal my flow »
Malgré ce succès, les problèmes ne le quittent pas et Snoop Doggy Dogg reste au centre des polémiques avec un procès qui lui sera intenté pour meurtre et des politiciens en croisades contre le « gangsta rap ». Les pantalons larges et les « snapbacks » bien visées ont remplacé les « couches-culottes » et les cheveux soyeux des « funkateers », mais Calvin gardera la flamme de son premier amour intacte en lui faisant constamment du pied. Collaborant fréquemment avec Bootsy Collins, voir Snoop Dogg avec une Keytar et une talkbox tout au long d’un album n’est qu’une question de temps. En 2007, avec « Sensual Seduction » il nous glisse déjà subtilement quelques indices… On n’échappe pas si facilement à sa nature.
De l’autre côté, Damon choisit un parcours différent. Loin de s’acoquiner aux gangs, il réussit à garder tout son crédit (qu’il appelle « hood pass ») en se faisant bien voir par tout le monde en enfilant le rôle du « geek band » – effectivement quand on veut faire de la musique, il est toujours judicieux de connaître des musiciens, et ce, pour n’importe qui. Après avoir obtenu son diplôme à la fac, il travaille en tant que musicien de session pour SOLAR Records avec Leon Sylvers III, son premier mentor. À ses côtés, il s’intéresse au piano, perfectionne ses touches, et réussit à se faire une réputation solide sous le nom de Dâm-Funk. Il fait ses premiers pas dans le monde du « gangsta rap » avec le groupe AllFrumTha I, puis par la suite se familiarise avec cet univers en co-produisant des titres pour MC Eiht ou encore Mack 10. Mais à l’instar de la première fois, un premier amour ne s’oublie pas. Ayant marqué son esprit, Damon fait le choix louable de passer le reste de sa carrière à ses côtés, à la retoucher inlassablement… (la P-Funk bien évidemment). Mais n’étant pas dans l’air du temps, Damon jongle entre les sessions studios et son emploi principal au disquaire Poo Bah pour gagner correctement sa vie. Néanmoins, il trouve quand même le temps d’organiser des soirées Funkmospshere lui donnant l’occasion de ressusciter ses disques de chevet tels que de Slave, Mtume et Prelude Records. Cette abnégation, Peanut Butter Wolf va la déceler en lui soumettant un contrat avec son label Stones Throw. Après un premier album Toeachizown en 2009, Dâm-Funk est désormais prêt pour faire ce qu’il appelle « la modern funk », une progression logique du funk additionné au bruit de ses machines électriques (Roland, Oberheim et compagnie).
Bien que les chemins de Calvin et Damon s’éloignent, ces derniers gardent les stigmates funky et se rejoignent à travers un signe distinctif à ne pas négliger : les cheveux. Lisses, défrisés et scintillants, ils sont la marque d’une époque, d’une jeunesse et d’une affinité future évidente « certaines personnes pensent que ce sont des conneries parce qu’ils viennent de régions différentes et ne comprennent pas cette culture. Pour vous, faire cela, c’est une affirmation du style je fais ce que je veux, mes cheveux volant au vent. Tu blagues ? C’est une partie intégrante du funk » dixit Calvin.
Deux chemins destinés à se croiser
Après vingt années passées, Calvin est désormais devenu un artiste intergénérationnel mondialement connu. Cette année, en quête de réponse – ou de second souffle –, Calvin effectue un voyage spirituel en terre jamaïcaine. De son côté, Damon poursuit son chemin et ses efforts se concrétisent par un album, Higher, en collaboration avec une icône du funk : Steve Arrington.
Cependant, par hasard en 2011, Damon est invité à faire le DJ à la galerie d’art HVW8 à Los Angeles pour une soirée entre Calvin et son sponsor. Malheureusement, au moment où Damon doit prendre les platines, Calvin est sur le point de partir. Mais lorsque les premières notes retentissent, Calvin s’arrête, fait demi-tour et improvise quelques rimes naturellement sur les morceaux originaux de Damon. Courte euphorie, après cette soirée, plus rien. Quelques mois plus tard, Calvin a bonne mémoire et invite Damon pour un hommage à son pote défunt Nate Dogg. Une fois dans les loges, ces deux compères qui se sont toujours évités, prennent le temps de s’asseoir pour enfin discuter de leurs vies ressemblantes. Damon en profite et glisse habilement quelques morceaux à l’oreille de Calvin. L’alchimie est là, mais tout prendra forme quelques mois plus tard après l’aménagement de leurs agendas respectifs et un message éloquent de Snoop posté sur le Soundclound de Dâm-Funk :
« I need some of that heat »
L’histoire est lancée et le premier morceau « Hit the Pavement » est plié au bout de deux heures de travail. Calvin dira de Damon « il m’a fait ressentir que j’étais de retour à mes bases avec une personne qui savait exactement comment tirer le meilleur profit de moi »… Normal au vu du passé commun des deux artistes. Évoluant sur son terrain de prédilection, Snoop devient Snoopzilla en hommage à Bootsy Collins. Coïncidence, 7 Days of Funk est bien le deuxième album entièrement produit par un même producteur depuis Doggystyle. Une semaine de funk ne vous fera pas de mal.
Ayant grandi dans un environnement similaire, partagé des influences similaires, retrouver ces deux-là ensemble n’était qu’une question de temps. Sans intermédiaire, sans label ou encore management, cette réunion est le fruit d’une volonté avant tout organique. Pour marquer les esprits, rien n’est laissé au hasard sur 7 Days of Funk. De la pochette dessinée par Lawrence Hubbard, au choix des invités, aux jheri curls scintillantes de Snoopzilla dans « Faden Away », tout est respecté. Chaque pièce a un sens. Dâm-Funk remet Snoop à sa place et plus qu’une simple collaboration, cet LP est aussi un bel hommage à leurs pères spirituels. Sans « P » il n’y a pas de « G », les deux compères I’ont bien compris : il faut toujours respecter ses aînés.
Sébastien Darvin
@ShawnPucc
- Pour bien commencer : Parliament - Mothership Connection (1975)
- Pour approfondir : Funkadelic - (Not Just) Knee Depp (1979)
- À voir : Snoop Doggy Dogg - Doddy Dogg World (1993)
- À (re)voir : Snoop Dogg - Sensual Seduction (2009)
- À voir et écouter : Dâm-Funk - Hood Pass Intact (2010)





