Des couleurs qui volent, du rap qui élève l'esprit
Shad : Le Canada a trouvé son prince
« Pour moi, cet album représente beaucoup de choses : c’est se tenir droit et tomber, puis se remettre en selle. C’est recommencer encore et encore même si c’est fatiguant. Ce sont ces moments où quelqu’un ou quelque chose vous est venu en aide parce que vous ne pouviez plus avancer. C’est mettre doucement, douloureusement, un pied devant l’autre. Puis regarder en arrière après quelques temps et évaluer la distance parcourue. C’est camper sur ses positions. C’est à propos de chez soi. C’est essayer même si vous échouez. C’est ce sentiment particulier lorsque ceux qui vous aiment vous disent qu’ils sont fiers de vous » Shad, à propos de Flying Colors.
Des couleurs qui volent
Huit ans de carrière et quatrième album pour celui qui a été élu « 2ème meilleur rappeur Canadien de tous les temps » devant Drake et K-OS. Trois ans après la sortie de TSOL, album de l’année aux Juno Awards 2010, le MC entend « pousser son talent et sa créativité à leur paroxysme ». Alors que Drake et ses litanies entêtantes dominent de la tête et des épaules Outre-Atlantique, la plume de Shad navigue à contre-sens, avec une sensibilité toute autre.
Entre épreuves et sourires, couleurs et obscurité, Flying Colors se veut le reflet d’une vie rêvée, où chaque chute est suivie d’une ascension. Coincé dans un costume de rappeur trop étroit pour embrasser pleinement ses aspirations, Shad se fait le porte-parole d’une génération qui veut croire que chaque rêve est possible, mais dont les illusions sont ternies par l’implacable réalité du quotidien. Les couleurs volent, les mots inscrivent leur prose dans le ciel. La tête dans les nuages, les pieds ancrés dans le béton, Shad nous propulse dans une torpeur à laquelle on succombe sans encombre. « I got fans that say, ‘Oh hey Shad, I hate rap but I like you. Well I hate that, but I like you » rappe le Canadien sur « Stylin’ ». Renverser l’image stéréotypée de la culture hip-hop, installer durablement les MC comme les dignes héritiers des poètes : la tâche est immense mais il s’y attelle sans rechigner.
Flying Colors est amour, paix, unité, un peu de tout, un peu de vous et de nous. Flying Colors a les reflets d’un rayon de soleil sublimant la rosée du matin, l’odeur charnelle de draps témoins d’un amour passionné et les couleurs empourprées des joues d’un enfant dans l’hiver glacial. C’est un projet tantôt intimiste, tantôt festif et déluré, toujours réfléchi et symbolique. C’est une épopée sombre et lumineuse comme le subconscient d’un poète, une vibrante déclaration d’amour à un hip-hop décomplexé que Shad nous offre sur un plateau de cristal. Flying Colors ne saurait se contenter d’être entendu : il doit être écouté, compris, discuté et critiqué, sous peine de perdre une grande partie de sa saveur. C’est un album qui transpire la vie par tous ses pores et recueille les souffles exaltés de ceux qui ont compris les nuances cachées derrière chaque lettre. Certains appelleraient ça de la « nourriture pour l’esprit ». La gourmandise devient dès lors un défaut magnifique.
Au détour d’un instrumental tout en nuances et contradictions, c’est le décès de la musique que Shad met en scène. Puis, les désillusions d’une vie à deux, le refus de grandir et de s’enfermer dans la vie d’adulte s’immiscent dans une existence qui semble promise à l’échec. Enfin, « Dreams » est une ode à l’évasion, à la nécessité de s’extirper d’une civilisation qui musèle nos aspirations et pervertit nos âmes. Plus loin, la condition des immigrants et leurs difficultés d’intégration sont évoquées au détour d’un instrumental où les scratchs répondent à l’appel des cuivres.
From Canada with love
Dessinateur d’une poésie mouvementée, Shad esquisse des tranches de vie inspirées de son quotidien en utilisant le hip-hop des 90’s et les samples de Soul en guise de patron. En ajoutant çà et là des touches de couleurs empruntées à ses origines Kényanes, son adolescence dans l’effervescence Londonienne et sa vie au Canada. Cosmopolite et éclectique, celui qui fait fi d’une popularité à laquelle son art pourrait légitimement prétendre, traverse les styles avec la même aisance que le vent glacé dans les rues de Vancouver.
Chaque pièce de la discographie de Shad s’apprécie comme une sensation chaque fois différente, et dont le souvenir demeure ancré dans un coin de l’esprit. Comme ce premier baiser ou cette première nuit d’amour avec celui ou celle qui hante nos songes.
En témoigne « I’ll Never Understand », introspection sur le passé sanglant de sa mère, Bernadette Kabango, témoin impuissante du génocide Rwandais de 1994 et qui a vu les démons d’une terrible guerre massacrer sa famille. Pourtant, plus que la simple dénonciation de ces actes de barbarie, c’est, via les vers slamés de sa mère, une tentative de pardon et de compréhension des meurtriers à laquelle l’auditeur assiste. Une manière alternative d’aborder des sujets de société, à l’image de « Fam Jam », réflexion sur le statut des immigrants, sans jamais tomber dans le pathos et le misérabilisme. La plume de Shad transporte, pénètre et inquiète. Huit ans après, « I’ll Never Understand » et son instrumentation lugubre comme une nuit sans lune continue d’hanter les esprits. La marque des Story-teller de première classe.
A chacun de chercher ce qu’il y a à révéler, de se redécouvrir, s’ouvrir, s’abandonner, et revenir constamment, pour goûter de nouveau à ce charme si singulier. Entre perpétuelle remise en question et recherche artistique – Flying Colors est sans doute, au niveau de l’instrumentation, l’album le plus difficile d’accès de la discographie de Shad -, le MC Canadien ajoute à sa palette des couleurs qui s’envolent et redescendent se poser sur les épaules de ceux qui veulent bien regarder vers le ciel. Tout là-haut, où les étoiles scintillent et les rêves brillent de la lueur de l’espoir.
La vie affleure sous chaque note, la passion et la sueur suintent de chaque vers : le Canada tient sa plus belle plume.
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-Nicolas Rogès-






Vos articles sont toujours sympa à lire, mais un problème est presqu’à chaque fois présent. Après nous avoir fait saliver avec tant de jolis mots sur le talent musical de l’artiste, j’aimerais pouvoir réellement écouter. Où sont les liens pour les musiques ?
Si je présente un film, je mets une bande annonce, si je présente un livre, je mets des extraits du livre, si je présente une BD, je sors quelques samples d’images. Pourquoi ne pas faire de même pour la musique ? Un lien vers les musiques préférés de l’auteur par exemple. C’est frustrant pour le lecteur, et surtout, vous perdez quelqu’un sur le site, car ce que je vais faire actuellement, c’est quitter le site pour chercher la musique du bonhomme. En proposant la musique directement dans l’article, je ne quitte pas votre site, et vous me gardez comme visiteur. Enfin bref. Merci pour la découverte.
Salut Alish ! Merci pour ton commentaire, je suis ravi que tu aies apprécié l’article. Ta remarque est pertinente et je la prends en compte. Je travaille sur une sélection de titres de Shad et la posterai directement dans l’article. N’hésite donc pas à guetter les mises à jour du papier dans les jours à venir.
Comme un petit gout de Stalley!