Marshall Mathers est mort sur la scène du Eminem Show

Récit de la mort d’Eminem

26 novembre 2013 . 6 commentaires
By Nico, in US Side

Assis dans sa chambre sans fenêtre, le petit Marshall écoute la télé brailler dans la pièce voisine. Allongée sur un sofa défoncé, sa mère s’anesthésie le cerveau devant des sitcoms poisseuses des années 90. Atmosphère sordide, décor miteux. Le sol est jonché de jouets démembrés, qui s’entassent les uns sur les autres dans un spectacle macabre. A un âge où le quotidien se teinte habituellement d’insouciance, Marshall voit son enfance défiler au rythme des déménagements successifs et des passages à tabac dont il est victime.

L’absence de figure paternelle l’a poussé à dompter les monstres cachés dans le placard et les démons d’une mère bringuebalée entre histoires d’amour déchues et désillusions. Ses professeurs le disent paranoïaque et instable, son esprit lui affirme le contraire. Le regard fixé sur les couleurs jaunâtres de la tapisserie, Marshall fait danser les formes devant ses yeux, perdu dans des pensées qui n’appartiennent qu’à son imagination. Il dessine ses peurs sur une feuille blanche, fait rugir sa colère sans la canaliser. Petit Marshall deviendra grand. Il deviendra rappeur et sortira de la misère.

Il écume les open mics de sa ville et devient une figure locale à la force des mots. Chaque soir, lorsqu’il retrouve le confort relatif de sa chambre, Marshall écrit, comme pour répondre au silence qui souffle au dehors ; les vitrines délabrées et les crackhouses de son Detroit natal servent de patron à sa prose lugubre.

A mesure que les années s’écoulent et que ses verbes se radicalisent, Marshall se surprend à déceler une lumière vacillante au bout du tunnel. Alors âgé de dix-sept ans, Marshall rencontre Kim qui succombe au charisme juvénile de cet être fait de contradictions. Et puis, parce qu’il faut être deux pour faire trois, la petite Hailie s’immisce dans leur quotidien, bouleverse leurs habitudes et remet en question leurs certitudes.

Alors qu’Hailie fête ses deux ans dans les méandres de Detroit, The Slim Shady EP suscite l’intérêt de Dr. Dre et Jimmy Iovine qui voient en ce petit blondinet instable la promesse d’un rappeur brillant.

Puis papa doit partir pour mettre de la nourriture sur la table, papa doit s’éloigner pour mieux revenir. Il s’envole quelques jours, qui deviendront semaines puis mois. Papa s’éloigne, maman s’enlise dans la folie. Leur relation s’embourbe, l’amour n’est plus qu’une lointaine litanie. Papa est schizophrène, bipolaire et rêve de découper maman en morceaux. Les monstres sortent du placard et l’attrapent à la gorge, l’entrainant dans une torpeur médiatique et psychologique à laquelle il succombe sans crier gare. Sa chute est aussi brutale que son ascension.

Il engrange des millions, devient une icône white-trash, écume les scènes du globe : il a finalement touché du doigt les rêves qu’il s’était fixé. Papa laisse progressivement Eminem dévorer Marshall Mathers.

Les années et les albums défilent, la légende se construit, son esprit s’écroule.

Banlieue de Detroit, 2013

En cette nuit de Décembre, la morsure du vent s’infiltre entre les jointures d’ébène. Son souffle est aigu, angoissant. Irrité, Slim Shady pose sa bouteille d’Henessy et s’assure que les portes soient fermées. Un rapide regard au dehors lui confirme qu’il est seul dans son immense demeure de Rochester Hills. De retour dans son salon, il s’assied, ouvre le tiroir de son bureau et en retire une feuille et un stylo.

Le feu crépite dans la cheminée et projette des ombres dansantes sur les murs couleur crème.

Il aura tout tenté pour réécrire l’histoire, redevenir ce MC au verbe véhément et à l’attitude controversée, celui que beaucoup ont adoubé comme l’une des plumes les plus poignantes de la culture hip-hop. La patte de Rick Rubin, brillant alchimiste spécialiste de la synthèse Rock-Rap, n’aura finalement été qu’un écran de fumée dissimulant un manque criard d’inspiration.

Marshall Mathers est mort sur la scène du Eminem Show.

Le temps a filé entre ses rimes, le poids du succès l’a contraint à s’adoucir et à devenir ce produit du show-business qu’il aurait naguère conspué. Le petit Marshall est devenu grand, mais à quel prix ? Les médicaments et les antidouleurs ont maladroitement comblé le vide laissé par la disparition de Proof, froidement abattu suite à une querelle futile. Il est devenu cet être sombre au regard lointain, noyant ses souvenirs dans les effluves de l’alcool.

A la manière de Stan, son alter ego fanatique qu’il dépeignait si amèrement quelques années en arrière, il décide de prendre la plume et d’écrire à l’enfant qu’il était, celui qui n’a jamais quitté la misère de Detroit et les froides soirées privées de chauffage :

« Cher Marshall,

Je t’écris sachant pertinemment que ma lettre restera sans réponse. J’ai peur Marshall, peur de m’être définitivement égaré, peur des regards qui se posent sur moi quand je suis sur scène. Le poids du succès m’accable et dépose un voile sur mes paupières. Je voudrais m’évader, réapprendre à regarder le monde avec les yeux d’un enfant, voir mon père et l’entendre dire que son fils est devenu quelqu’un.

Je me rappelle du shooting pour la cover du Marshall Mathers LP. Le photographe avait une idée bien en tête, un truc symbolique. Clope au bec, mal rasé et jean troué, le type avait l’attitude du parfait petit branleur. Je sortais tout juste d’une période qui m’avait pas mal chamboulé : The Slim Shady LP, Dr. Dre, les tournées, toutes ces conneries. Je devais revenir fort, me prouver à moi-même que je n’étais pas simplement une étoile destinée à s’éteindre avec le temps. Bref, on était devant la baraque où tu as grandi Marshall, je suis sûr que tu te souviens de ce vieux tas de bois misérable. L’odeur rance de la vaisselle sale, les cris des voisins, le bruit du verre brisé, les cernes de maman et ses habits dépenaillés. Good times hein ? L’appareil en main, le mec me montre ce que je dois faire :

« Assieds-toi sur les marches, là comme ça. Croise les mains et défie-moi du regard. Regarde-moi comme si tu étais prêt à dévorer le monde.

Je vais m’éloigner un peu pour que tu aies l’air minuscule, écrasé par ce taudis qui te servait de piaule».

J’ai trouvé ça cool sur le moment, le délire « retour aux sources » tu vois ? Puis j’ai pété les plombs Marshall. Je crois que le costume d’icône qu’on m’a taillé est un peu grand pour moi. Encore, Relapse, Recovery : je rappais avec la même hargne mais j’avais bien conscience que tout sonnait creux. J’étais parti loin petit, si loin que je pense n’être jamais revenu. Comme embrumé par les vapeurs de la drogue, shooté au Valium et en prise avec les démons que tu avais tenté de faire taire.

Je me rappelle des battles, des échauffourées, des conneries avec les gars de D12. On rappait le matin avant d’aller taffer et le soir après le boulot, jusqu’à ce que la clarté de l’aube nous aveugle. On avait des rêves de grandeur, des illusions d’ados et des problèmes de jeunes branleurs. On était prêt à dédier notre vie à ce putain de rap sans regarder en arrière. Je crois que j’étais heureux à cette époque Marshall, bercé par l’insouciance des balades nocturnes dans une caisse miteuse et la sensation d’être intouchable même si les fins de mois commençaient le 15.

Tu te rappelles de Kim, Marshall ? Non ? Je crois que son souvenir s’estompe progressivement pour moi aussi. Je suis devenu ce père distant et ce mari violent que je m’étais promis de ne jamais être. Hailie, mon trésor… Je me bousillais le cerveau pendant qu’elle regrettait mon absence, je restais sourd à ses pleurs et n’entendait que le vacarme assourdissant de millions d’inconnus qui scandaient mon nom.

Qu’est-ce qui nous est arrivé mon pote ?

Existence névrotique, problèmes existentiels…

Je vais te laisser là petit, peut-être est-ce mieux pour moi de ne garder qu’un lointain souvenir de ce que tu étais.

Je crois que l’histoire est restée la même, mais la manière dont j’ai tourné la page a changé.

Adieu Marshall. »

Slim Shady

Éreinté, Eminem dépose la lettre sur le bureau, se dirige vers la porte d’entrée et l’ouvre sans la refermer. Il s’introduit dans la voiture garée à quelques pas et cherche le contact du bout des doigts. Les phares illuminent le décor lugubre, projetant des ombres menaçantes alentours.

Le portail s’ouvre lentement et laisse passer le véhicule qui s’engouffre dans les ténèbres d’une nuit sans lune.

Dans un état second, Slim Shady roule sans savoir où aller. Il roule jusqu’à ce que ses pensées ne le tourmentent plus et que la fatigue prenne le pas sur l’amertume. Il assiste au lever du soleil sur la rivière Detroit, et admire les reflets de l’aube qui scintillent sur sa surface encore vierge de toute agitation. Comme égaré dans un rêve éveillé, et tandis qu’il laisse les souvenirs le submerger, son véhicule perd tout contrôle, fait une embardée et traverse le bas-côté avant de s’enfoncer dans l’eau.

Alors qu’un silence de mort s’immisce dans l’habitacle, Eminem ferme les yeux et laisse la sérénité l’envahir.

Avant de sombrer dans les abysses de la rivière, l’autoradio diffusait un refrain plaintif :

« Lately I’ve been hard to reach

I’ve been too long on my own

Everybody has a private world

Where they can be alone

Are you calling me?

Are you trying to get through?

Are you reaching out for me?

I’m reaching out for you »

Nicolas Rogès

-NicolasRoges-

6 Commentaires
  1. Rémi le 26 novembre 2013 à 22 h 41 min

    Whoa ! Superbement écrit, j’ai encore du mal à me faire une critique personnelle mais je pense la vision des choses assez justes, on en devient empathique du petit Marshall.

    Bravo Nicolas

    • Nico le 27 novembre 2013 à 9 h 47 min

      Merci à tous les deux, je suis ravi que l’article vous plaise !

  2. De La Vega Julien le 27 novembre 2013 à 0 h 27 min

    C’est clairement ça. D’un style d’écriture parfaitement approprié. Très bon boulot.
    +1 Bravo Nicolas.

  3. Simim le 3 décembre 2013 à 17 h 37 min

    Eminem a dit dans un de ses chanson qu’il a vendu son esprit au sattan c’est vrai ca ? et comment faut il faire pour qu’il revient normale??? Parse que vous savez le sattan n’aime pas l’humanité.
    MERCI.

  4. m&m le 3 décembre 2013 à 19 h 31 min

    Bien vu Nicolas, certaines choses pourraient sonner vrai, mais il est important de rappeler qu’Eminem n’a été « élevé » que dans une optique commerciale, lui-même a cette prise de recul (cf. My Darling, 25To Life, Bad Guy, ou The Way I Am), mais ce type n’est pas mort sur le Eminem Show pour moi. Beaucoup de thèmes reviennent (artiste torturé, mère indigne…) mais chaque écoute n’en perd pas pour autant son intérêt. Et à 40 ans on est plus proche de la fin que du début… so enjoy.
    A+

  5. TeezY le 14 février 2014 à 11 h 34 min

    Wow Super Nico !
    Vraiment bon cet article, j’arrive tard mais avec le temps tout prend de la valeur…

    Tu pourrais presque rédiger une biographie tellement ton style est approprié au thème.

    BRAVO

    T.