Les portes s'ouvriront coûte que coûte

Qui pensait voler YG ?

18 mars 2014 . Pas de commentaire
By Seb, in Featured, US Side

Le rap « game » est un immense terrain regorgeant d’une multitude de cavités encore non répertoriées. À l’intérieur de celles-ci, se cachent des genres et des sous-genres se vouant une lutte sans fin pour atteindre les oreilles du grand public, dans lesquelles « l’omnipotente industrie » puise souvent, pour anticiper les futures tendances. Du coup, par le simple choix de la « volonté divine », des genres ou des sous-genres se voient être récupérés, propulsés au-devant de la scène, puis repartir aussi vite dans leurs profondeurs abyssales – une pensée pour le jerk. La « Ratchet Music » et son fer de lance YG auraient pu connaître le même sort. Mais alors que son premier album My Krazy Life s’apprête à lui ouvrir les portes d’un succès large, le natif de Compton ressort vainqueur d’une très longue bataille avec toute une industrie qui aura tenté de le voler, et ce, impunément.

Première tentative, Def Jam : « Toot It and Boot It », 2010

Keenon Jackson - de son vrai nom - a une histoire particulière à conter. L’ironie de sa jeune vie d’artiste commence pour lui derrière les barreaux de County Jail à Los Angeles. Quelques mois auparavant, le bonhomme de Compton - ou plutôt « Bompton » en référence à sa clique Tree Top Piru Bloods – avait envisagé de prendre son destin en main. L’issue la plus proche étant le rap, 4Fingaz apparaît comme sa première mixtape lâchée dans l’immensité du net en 2008. YG y dessine les contours de son univers où la désinvolture, la fornication et les règlements de comptes se jalonnent aisément (« Ion Give a Fuck »). Bien aidé par ses nouveaux amis Ty Dolla $ign ou encore DJ Mustard, YG s’érige comme un nouveau visage dans la côte Ouest et en profite pour créer sa propre structure Pu$haz Ink.

De sa première œuvre, le titre « Toot It and Boot It » résonne de manière particulière. Très apprécié à l’échelle locale et des nombreuses soirées de la côte Ouest, le style nonchalant et l’image du mâle alpha véhiculée par YG deviennent l’essence même de ce qu’il prétend faire : la « Ratchet Music ». Mais comme souligné un peu plus haut, au moment où sa cote de popularité grimpe, YG file en prison pour six mois. Pendant cette sombre période, la légende veut même que son codétenu de cellule possède le morceau « Pussy Killer » comme sonnerie de portable… un morceau qui n’est autre qu’un titre de YG.

Pendant ce temps-là, l’omnipotente industrie fait ses plans. En quête de talents - ou avide de signatures faciles à vous de choisir –, Def Jam considère « Toot It and Boot It » comme potentiellement bancable et juge nécessaire de suivre le bonhomme de près. Dès sa sortie de prison, un joli contrat lui est proposé et bien évidemment, lorsque l’on sort de cellule sans diplôme, sans emploi - donc sans argent - et un casier déjà bien rempli, un contrat en maison de disques n’est pas si mal. Du coup, à seulement 19 ans YG signe son premier « deal » mais l’envers du décor ne tarde pas à se montrer. Certes, « Toot It and Boot It » se voit clipper deux ans plus tard, remixer et jouer en radio. Certes, sa reconnaissance qui était locale devient désormais régionale voire nationale. Mais plus convaincu par son talent de « hit-wonder » que celui de construire une carrière crédible, l’échéance suivante pour YG s’avère d’enregistrer un nouveau single.

Classé soixante-septième au Billboard 100, la première tentative de vol sera opérée par Def Jam qui en choisissant d’étiqueter YG comme un rappeur à la plume légère et aux odes sur la frivolité, biaisera l’opinion générale de tout un public sur son vrai caractère.

« I met her in the club
Then I said wassup
I took her to the crib
And you know I fucked »

L’année des larcins : YMCMB, 2011

Le cul entre deux chaises, YG envisage de quitter la musique dû aux pressions de sa maison de disques. Cependant, sa relation unique avec DJ Mustard lui redonne confiance, et encore pris dans des termes contractuels avec Def Jam, YG résout l’imbroglio de manière assez surréaliste puisqu’il décide d’investir ses propres fonds* pour financer chaque clip, chaque titre, chaque location de studios. Les efforts se concrétisent quand Just Re’d Up sort en début d’année 2011. Vingt-cinq pistes brutes pour appréhender « la bête ». Dans un premier temps, Datpiff ou encore Livemixtapes lui permettent de se faire entendre à large échelle. Mais sa manière de communiquer, son « slang », son impertinence et son authenticité apparaissent comme ses armes de prédilection. Les titres « I’m Good », « Bitches And Shit » ou encore « Up » deviennent de véritables hymnes dans les quartiers de L.A. et les frais dépensés sont amortis grâce aux quelques dates de concert décrochées. En parallèle à ça, YG prend même le temps d’ouvrir sa propre marque de vêtements 400 Hunnid.

Mais encore une fois, le succès de YG n’est que local et les « masses » ne se doutent pas qu’un tel bonhomme existe. Après la tentative de vol initié par Def Jam, la deuxième tentative est faite par un label aux goûts vestimentaires douteux : YMCMB. Le premier de la liste à exploiter le filon est un rappeur sur le point de connaître son envol pour les « hautes sphères » : Tyga. En détournant un titre à l’origine pour YG, Tyga signe certainement le meilleur single de sa carrière « Rack City » qui comptabilisera deux millions d’unités vendues. Le plus dangereux c’est que désormais mondialement connu, le style ou plutôt l’univers sonore de YG est assimilé à un rappeur très moyen.

L’autre phénomène de YMCMB à surfer sur la vague de la facilité est un ancien acteur de Degrassi. Plus connu sous le nom de Drake - Drizzy pour les intimes –, la fin d’année 2011 symbolise pour lui la sortie charnière son album Take Care. Cependant, les choses vont se gâter lorsque Aubrey Drake Graham choisit son quatrième single : « The Motto ». Retenu comme « bonus track », le morceau connaîtra un succès que Drake n’avait peut-être pas anticipé. Mais alors qu’une partie du grand public se déhanche sans prêter attention aux rythmiques de la « Bay Area », Drake confesse et avoue que « The Motto » était inspiré de la relation YG/DJ Mustard**. Bon joueur, il tournera la vidéo à San Francisco avec la mère de Mac Dre et E-40, deux icônes locales. Puis dans un second temps, apparaîtra dans la vidéo « I’m a Real 1 » de YG en guise de dédommagement. Des fois, la loyauté naît de manière bien étrange…

« I used to rob niggas, that’s probably why they try to rob my style » - « Bicken Back Being Bool », 2014

Le mécénat selon CTE World

La vie continue et YG est nominé aux XXL Freshmen 2011. Même si tous ses copains écloront bien avant lui, cette couverture lui donne une visibilité accrue et son camarade de classe Mac Miller en profite pour l’emmener sillonner le pays sur sa tournée Macadelic. Mais nouveau problème pour Keenon puisqu’après avoir été récupéré par une partie de l’industrie, l’intéressé voit naître des copies proprement calquées ou « influencées » par son style - oui, oui nous te visons Problem.

Malgré cela, la routine continue et YG tente de surprendre pour ne pas être démodé sans même avoir été encore à la mode. Les conséquences directes se répercutent sur son travail, accompagné de son bras droit Dijon McFarlane, les mixtapes 400 Degreez et Just Re’d Up 2 laisseront des séquelles à bon nombre de concurrents. « I’m a Thug », « You Broke », « I’m 4rm Bompton », « IDGAF » deviennent des hits ou plutôt ses hits qui ont la particularité de rentrer aussi bien dans les grosses cylindrées que dans les clubs. Même si DJ Mustard fait des placements de productions pour de plus en plus de grands noms, les gens commencent à comprendre qu’il n’y en a qu’un seul YG.

Mais les dernières marches du podium ne vont pas se grimper si vite puisque YG est toujours signé chez Def Jam. Pour régler ce dernier détail et enfin jouir pleinement de sa position, il lui faut un mentor bien ancré dans l’industrie. Anticipant une reconversion dans les bureaux de majors, cette personne se présentera sous le nom de Jeezy. En pleine restructuration de son label CTE World, le plus drôle est que ce dernier ne connaît que des échecs cuisants en développement d’artister. Une pensée pour Scrilla, Blood Raw, Roccett, tout le groupe U.S.D.A. et le dernier en date Freddie Gibbs. Mais par ses talents rhétoriques et surtout sa place stratégique dans la nouvelle capitale du rap outre-Atlantique (Atlanta), YG rejoint la Thugz Corporation pour finir ses affaires.

Ironie encore une fois, avant de conquérir les « charts », c’est Young Jeezy qui va profiter de la situation. En détournant le titre « R.I.P. » destiné à YG, Young Jeezy place l’un de ses meilleurs singles depuis un moment. Mais le bougre ne s’arrête pas là, gourmand il continue et utilise la connivence DJ Mustard/YG pour redorer le blason de sa petite entreprise. Second geste, il détourne à nouveau un titre prévu initialement pour l’album de YG (« My Nigga ») qui sort sur la première mixtape officielle de son label. D’un coup, le passé tangent de Jeezy est oublié et sa nouvelle veste de « manager » scintille. Mais en réalité, en choisissant de placer Rich Homie Quan sur le refrain, Jeezy ouvre les portes royales d’Atlanta à YG, et au final, restera le dernier d’une longue liste à avoir voulu voler le natif de Bompton.

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Au final, YG aura survécu. Les tendances se font et se défont aussi vite que les saisons, mais le temps lui sourit encore. Désormais, le rapport de force s’est même inversé et aujourd’hui c’est YG qui invite les stars pour remixer son hit « My Nigga ». Qui plus est, YG repart de là où il s’était arrêté. « Toot It And Boot It » s’était hissé à la soixante-septième place du Billboard 100. « My Nigga » se placera au-dessus à la dix-septième place. L’heure est venue d’être payée. My Krazy Life est dans les bacs.

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Sébastien Darvin
@ShawnPucc

*SiriusXM Radio, Interview de YG, 2013.
**« YG and DJ Mustard prime for a mainstream hip-hop takeover », XXL Issue 152, 2014.

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