Travailleur de l'ombre

Questlove, le batteur le plus convoité du game

19 juin 2011 . 3 commentaires
By crazyhorus, in Featured, US Side

Actif depuis le début des années 1990 alors que le rap subissait une profonde mutation, Questlove est devenu avec au fil du temps une figure prépondérante de la sphère hip-hop. Batteur, DJ, fondateur du site Okayplayer, l’afro incarnée des Roots reste encore aujourd’hui un homme convoité autant pour ses conseils que pour sa frappe millimétrée. Pour preuve, à l’heure actuelle, des mythes de la soul music comme Al Green ou plus récemment Booker T, ont fait appel à ses services pour la réalisation de leurs albums. Car derrière cette personnalité discrète se cache un héritage politico-culturel dense ainsi qu’une conception de la musique bien personnelle, située à mi-chemin entre éclectisme sophistiqué et tradition.

Philly sound et conscience politique

A l’instar de nombreuses métropoles américaines, Philadelphie s’est forgée sa propre identité musicale. Durant les années 1940-1950 tout d’abord, avec le jazz, Philly devient le point de chute de nombreux musiciens dont John Coltrane et Dizzy Gillespie en tête. Puis soul par la suite, au détour des années 1970, la ville vibre alors au son du Philly sound élaboré par le fameux trio de producteurs Leon Huff-Kenny Gamble-Thom Bell, qui composent alors pour des groupes et chanteurs mythiques comme les Delfonics, les Stylistics, Teddy Pendergrass, Billy Paul, Patti Labelle ou encore Harold Melvin & The Blue Notes. Des racines profondément ancrées dans le cœur urbain et qui fournissent le terreau musical d’Ahmir Khalib Thompson dont le père est lui même fondateur d’un groupe de doo-wop local dans les années 1950, répondant au nom de Lee Andrews & The Hearts.

Au delà du caractère culturel presque déterministe, la musique n’est pas l’unique nourriture de Questlove. Influencé dès son plus jeune âge par les textes engagés des Last Poets ou de Curtis Mayfield, Ahmir Thompson s’est constitué une conscience politique héritée de la lutte pour les droits civiques et des discours de Martin Luther King, Malcom X et du très controversé LeRoi Jones alias Amiri Baraka. Progressiste convaincu, le batteur des Roots est resté un observateur attentif de la vie politique américaine, déplorant le conservatisme de Reagan et de la famille Bush, n’hésitant pas à soutenir publiquement la candidature d’Obama aux dernières élections présidentielles. Ainsi, selon le contexte politique, Questlove oriente la direction artistique de son groupe. Si Rising Down (2008) réalisé sous la période Bush se voulait beaucoup plus torturé et plus sombre que les précédents opus, How I Got Over (2010) annonçait à l’inverse, le retour de l’espoir incarné par le premier président noir au sein d’une société américaine sclérosée et sous le joug du désastre financier qui se trame en coulisses depuis 2007. Pour ce batteur éclairé, le rythme de la vie politique semble être aussi addictif que celui produit par le bout de ses baguettes. Son génie repose en partie sur cette conversion qui ne cesse d’être remise en question au gré des années.

Questlove : l’éminence grise

Alors que le gangsta rap impulsé à Philadelphie par Schoolly D durant la deuxième moitié des années 1980 a lentement gagné la côte Ouest des Etats-Unis, les Roots se sont engagés dans une voie plus jazz, loin du charme des sirènes des productions g-funk. Leur deuxième album Do You Want More ?!!!??! paru en 1995 fait alors figure de contre-pied artistique, privilégiant à l’instar de leur voisin new-yorkais, un son sec mais nettement plus enveloppé. Rassemblé autour d’un style cotonneux, le groupe de Philly va gentiment écumer la scène underground jusqu’à percer les charts US en 1999 avec le titre « You Got Me ». Un véritable accélérateur pour leur fondateur Questlove aussitôt convoité par des artistes comme D’Angelo, Erykah Badu, Common, Slum Village, Dilated Peoples, Bilal, Guru ou encore Talib Kweli. Son sens du rythme très apprécié contribue ainsi à faire de lui l’un des personnages les plus influents de la scène nu soul, notamment au sein du collectif Soulquarians, dignes héritiers des Native Tongues. Alors que son empreinte musicale fait mouche sur des albums comme Like Water For Chocolate de Common, Mama’s Gun d’Erykah Badu, ou Voodoo de D’Angelo, son aura dépasse la stricte sphère hip-hop-nu soul pour venir s’acoquiner avec des artistes plus pop comme Fiona Apple, Mya, Mark Ronson, Macy Gray, Amy Winehouse ou encore Christina Aguilera.

Cependant, la soul reste et restera son influence principale envers laquelle il multiplie les hommages, à l’image de ce Wake Up (2010) réalisé en collaboration avec John Legend, pour un concentré de reprises de Baby Huey, Donny Hathaway et Marvin Gaye entre autres. Consécration ultime, Al Green fera appel à ses talents de producteur en 2008 sur l’album Lay It Down, avant qu’une autre figure incontestable de la soul instrumentale, Booker T, ne le recrute pour son dernier opus The Road From Memphis (2011). Entre temps, Questlove et les Roots gravissent un échelon supplémentaire en terme de visibilité en devenant le backing band orchestral de l’émission de Jimmy Fallon, faisant d’eux le groupe le plus regardé aux Etats-Unis. De quoi donner des frissons à ce cher Ahmir dont l’intégrité n’a pas bougé d’un iota malgré l’intense médiatisation et ses précieux conseils pour l’organisation des concerts d’un certain Jay-Z.

Seul ou en groupe, Questlove ne cesse de gratifier ses collaborateurs de son précieux sens musical. Ce nouveau Thom Bell peut ainsi se targuer d’avoir réussi à rassembler sous sa baguette plusieurs générations de musiciens parmi les plus grands.

3 Commentaires
  1. SnowgoonS le 21 juin 2011 à 18 h 13 min

    Article intéressant et très enrichissant, merci, par contre quelque chro seraient aussi le bien venu… et pas des « en-bref » héhé nan je taquine.
    Questlove est un personnage vraiment à part et ce pas uniquement dans la sphère Hip Hop, j’ai toujours eu plus d’intérêt pour lui que pour the Roots, sisi, dommage qu’il ne prenne pas un virage à la façon d’un Danger Mouse…

  2. BDK le 23 juin 2011 à 0 h 55 min

    Je voudrais dire a toute l’équipe de neoboto que vous faites un super travail et que je me régale en lisant des articles comme celui ci.
    Continuez comme ça !!!

  3. crazyhorus le 23 juin 2011 à 19 h 10 min

    Merci les gars ça fait plaisir. Surtout restez fidèles !