Rappeur, acteur et challenger
Portrait : Joeystarr l’insatiable
Adulé et détesté, fascinant et parfois effrayant, Joeystarr ne cesse de faire couler de l’encre depuis le début des années 1990. Personnage clé dans le trombinoscope du rap français, bon client du PAF aux heures de grande écoute, le rappeur de Saint-Denis s’est bâti une carrière au souffle incroyablement dévastateur. Devenu un électron libre dès son plus jeune âge, la vie de Didier Morville a toujours été rythmée par l’urgence, la curiosité et le challenge. Une posture qu’il continue aujourd’hui à appliquer en dehors de la stricte sphère musicale qui était jusque-là son domaine de prédilection. Break, graff, musique, Joeystarr a occupé à divers moments de sa vie les composantes essentielles de la mouvance hip-hop a un tel point que ce bon vieux Sidney l’a gratifié de ce pléonasme élogieux : « Joeystarr est hip-hop ». Mais pas que. Les sirènes du 7ème art n’ont jamais été aussi séduisantes que ces deux dernières années comme l’atteste son rôle dans le film Polisse de Maïwenn. Le challenge encore et toujours, telle est cette devise implicite qui l’anime depuis près de 25 ans.
« Si moi je prends un micro un jour, toi, prends une chaise »
Dans les années 1980, alors que les effluves hip-hop du Bronx n’avaient pas encore totalement imprégné Paris, le jeune Didier Morville a tout de suite capté l’énergie qui s’en dégageait. Le break dans un premier temps qui l’amènera jusqu’en Italie pour de petits contrats, puis le graff par la suite, hérité de la frénésie d’outre Atlantique qui recouvre alors le métro new-yorkais. Il ne faudra pas longtemps pour que Paris soit littéralement noyé sous les bombes. Avec son pote Kool Shen, Joeystarr écume le métro parisien à grands coups de lettres inquisitrices peintes à la hâte. Kate 67, Joey, puis Joeystarr, l’identité prend forme et avec elle, celle de NTM. Une véritable vie underground éclot, faite de trips sous acide, de nuits dans le métro, avec pour compagnie l’odeur du solvant de ces bombes de peintures rationnées à l’arrache dans les Casto’ du coin. C’est d’ailleurs dans ce métro que la variante musicale d’NTM prendra corps, le jour où en revenant d’une session « travaux pratiques », les deux larrons croisent un rappeur à la petite semaine surnommé Jhonygo qui les met au défit. : « Vous pouvez écrire sur les murs mais vous ne laisserez aucune trace ». Piqué au vif, Joeystarr relève le pari et lui balance tout de go « Écoute moi bien, je te dis juste une chose. Si moi je prends un micro un jour, toi, prends une chaise »*. Quatre albums plus tard, il est aujourd’hui temps de remercier ce bon vieux Jhonygo.
Avec NTM, Joeystarr est devenu ce qu’on appelle communément une bête de scène. Sa place est là, devant cette fosse de bras levés en l’honneur du crew, haranguant les foules de sa gouaille sans borne et de son cri bestial à vous dresser les poils du cul. Gladiateur rappologique, le « jaguar » se targue de mettre à l’amende un paquet de MC à l’heure actuelle. La scène comme drogue et challenge chronique, il n’en démord pas. Si la discographie du groupe représente un symbole extrêmement fort de l’émulation hip-hop qui surgit alors dans l’Hexagone des 90′s, celle de Joeystarr est en revanche beaucoup plus nuancée. De « Jeudi, jour de sodomie » qu’il hurlait sur les ondes de Skyrock avec le BOSS à ses reprises singulières de Moustaki et de Brassens sur son premier album, Joeystarr a le mérite d’être là où personne ne l’attend. Freestyles ravagés aux vapeurs de rhum, boule à zéros en costume tiré à quatre épingles et flirte artistique en compagnie de Nicoletta, le rappeur est insaisissable et joue la fille de l’air constamment.
L’ouverture vers le 7ème art
Au début, son contact avec le cinéma n’est que une sorte de malentendu. Choisi en 1990 lors d’un casting pour jouer un rôle de chef de bande dans un épisode de la série du Lyonnais de Cyril Collard sa gueule de bad boy fait mouche malgré la crédibilité du scénario. Le cinéma ça ne sera pas pour maintenant. Durant les années 2000, Joeystarr enchaîne les apparitions dans de véritables chef d’œuvres comme Old School, la Tour Montparnasse Infernale, RRRrrrr !!! ainsi que dans la série H. Rien de transcendant mais le rappeur prend un certain plaisir à se glisser dans des petits rôles improbables parfois à la limite de l’improvisation. Les expériences amènent à des situations pour le moins triviales, qui ne sont pas pour lui déplaire. Mais Joeystarr reste frustré, ses véritables envies de cinéma ne parviendront jamais à être concrétisées. Sa préparation physique pour le film Scorpio parle pour lui. Le film ne se fera pas, notre homme est dépité.
C’est sa rencontre avec Maïwenn Le Besco qui va changer la donne. Elle, fille de Catherine Belkhodja et ancienne épouse de Luc Besson, femme torturée et en décalage, lui, le rappeur indomptable et controversé d’une scène rap en perdition. La rencontre est décisive. Avec Le Bal des Actrices, Joeystarr endosse son rôle de papa-poule avec un sens du réalisme bien senti qui lui vaudra d’être nommé aux Césars 2009 dans la catégorie meilleur acteur dans un second rôle. Une surprise dont il a peine à croire lorsque son manager Sébastien Farran aka Terror Seb lui annonce la nouvelle au téléphone. Ceci n’était que le baptême, la confirmation lui viendra une fois de plus de la réalisatrice qui lui confie un rôle sur-mesure de flic soupe-au-lait au visage buriné dans le film Polisse. Didier Morville, gamin délaissé par son père sur les dalles de la cité Allende prend sa revanche en devenant Fred, policier de la brigade des mineurs de Paris. Une fois de plus, le rappeur est bluffant de justesse. La presse, autrefois généreuse en sarcasmes et avare en compliments s’accorde cette fois sur le registre de la flatterie opportuniste mais qui ne doit en aucun cas remettre en cause la performance du principal intéressé. Pourtant Joey n’a pas changé, il est resté le même. Le cinéma l’a peut-être rendu plus « acceptable » aux yeux de certains.
Boosté lorsqu’il s’agit de contribuer à la réalisation d’un projet qui lui tient à cœur (n’est-ce pas Nas… ?), expérimentateur chevronné passé maître dans l’art du contre-pied, Joeystarr n’a pas fini de surprendre un public fait de fans, de spécialistes et de néophytes. Son tempérament insatiable aura contribué à faire de lui la muse masculine de femmes comme Maïwenn ou Joy Sorman.
* Joeystarr et Philippe Manœuvre, Mauvaise Réputation, Flammarion, 2006, p.79.




