Casser le mythe du « Darkest Batman »

L’énigme Christian Bale

20 février 2014 . Pas de commentaire
By Marin, in Featured, Urban culture

Adulé à la fois des amateurs de blockbusters et de cinéma underground, Christian Bale s’est taillé depuis quelques années une solide réputation. Actuellement à l’affiche d’American Bluff, l’acteur âgé de tout juste quarante ans tiendra également en 2014 un rôle central dans les derniers films de Ridley Scott et de Terrence Malick, deux oeuvres qui n’ont en apparence rien en commun. Jongler entre des rôles très différents, c’est la principale marque de fabrique de l’acteur depuis American Psycho. Comment expliquer cette diversité ? De par sa renommée, Christian Bale ne pouvait être qu’un personnage sujet à fantasmes. Sur sa personnalité et ses choix de carrière, il est difficile de distinguer le vrai du faux. L’acteur est-il le personnage irascible et opportuniste que décrit son ancien manager ? Son caractère se situe-t-il vraiment à la croisée des rôles principaux de Batman et d’American Psycho ? Et est-ce pour cette raison que les personnages joués par Christian Bale sont aussi ambigus ?

Du Pays de Galles aux étoiles d’Hollywood

Christian Bale est un talent précoce, et le sens de la comédie est chez lui presque inné. Né d’une mère artiste de cirque, le jeune garçon est sans nul doute nourri par le monde de la comédie dans les années suivant sa naissance au Pays de Galles en 1974. Seulement cinq ans après sa première apparition dans une publicité, Bale remporte un prix de meilleur jeune comédien pour son rôle dans Empire Of The Sun, un film de… Steven Spielberg. Sa carrière d’acteur prend alors un tournant décisif : en 1989, il participe à un long-métrage de Kenneth Branagh, réalisateur britannique très réputé (notre génération, sans pouvoir le nommer, le connaît pour son rôle du professeur Lockhart dans Harry Potter et la Chambre des Secrets). La suite est une trajectoire-éclair : le jeune Christian Bale participe dans les années quatre-vingt dix à au moins un tournage par an et, à seulement vingt-cinq ans, atteint la consécration pour son rôle de Patrick Bateman dans American Psycho (1999).

Depuis American Psycho, Christian Bale s’est donné l’image d’un acteur polyvalent à l’échelle du genre et des personnages. Il faut dire que l’acteur a joué depuis dans des films extrêmement divers. De Steven Spielberg (Empire Of The Sun) à Terrence Malick (Le Nouveau Monde), de Christopher Nolan (Batman, Le Prestige) à David O. Russel (Fighter, American Bluff), de l’indépendant au blockbuster, Bale est passé à peu près partout. Assez logiquement, cette variété d’apparitions va de pair avec la variété de rôles et de personnages qu’il a interprété. Tour à tour membre des jeunesses hitlériennes (Swing Kids), golden-boy serial-killer (American Psycho), ouvrier (The Machinist), colon de l’époque moderne (Le Nouveau Monde), super-héros (Batman) et bientôt Moïse dans Exodus, le prochain Ridley Scott, on peut dire que Christian Bale s’est essayé à tout, ou presque. Et qu’il semble en tout cas être dans le domaine de la comédie, ou du drame, un véritable caméléon, un acteur passe-partout.

Batman est-il Patrick Bateman ?

De nombreux théoriciens du cinéma estiment que, s’ils sont différents en apparence, tous les récits humains, quels qu’ils soient, fonctionnent sur les mêmes bases. On pourrait appliquer le même constat à Christian Bale, puisque l’on trouve en effet des similitudes entre les différents rôles pour lesquels l’acteur a été sollicité dans sa carrière. Voici le paradoxe : si l’acteur joue des personnages très différents, les fondements profonds de sa manière de les jouer sont les mêmes. Intéressons nous ici pour accréditer cette thèse aux deux rôles pour lesquels Bale est le plus connu : ceux de Batman et du golden-boy d’American Psycho. Ces deux personnages ont le point commun d’être des personnes ambigues, véhiculant le jour une image perfectionniste et s’abandonnant la nuit à leurs pulsions les plus animales. Cette similitude est-elle le fait d’une coïncidence dans l’écriture des personnages ? Ou bien le résultat de l’interprétation de Christian Bale ?

L’intervention de Christian Bale est déterminante dans la conception finale de ces personnages. Dans les deux cas, l’acteur transforme leur caractère en se les appropriant complètement. Alors que Michael Keaton cultivait l’image d’un Batman plutôt charismatique, Bale en fait un personnage antipathique. En voici son interprétation : « Batman est la face cachée, démoniaque et agressive de Bruce Nolan. Il est capable d’être violent, et de tuer. Donc, il doit toujours réfréner ses pulsions ». Une interprétation rappelant les fondements de la psychologie du golden-boy d’American Psycho. Pour interpréter ce dernier, Bale garde pendant le tournage ses distances vis-à-vis de l’équipe technique, cela afin de maintenir en lui l’aspect misanthrope de Patrick Bateman. Confusion avec le personnage, excès de zèle ou véritables similitudes entre Bateman et Bale ?

La face cachée du « Darkest Batman »

Irascible, opportuniste et narcissique, les qualificatifs ne manquent pas pour décrire Christian Bale dans The Inside Story Of The Darkest Batman. Biographie non-officielle écrite par Harrison Cheung, un de ses anciens proches, elle dépeint l’acteur comme un homme extrêmement sombre, chez qui il est difficile de distinguer le vrai du faux. L’auteur affirme que le véritable Christian Bale se rapproche du personnage principal d’American Psycho. Qu’il serait un être ambigu au fond antipathique et moralement inacceptable. Pour comprendre de telles appréciations, il faut savoir que Cheung fut dans les années quatre-vingt dix le premier manager de l’acteur. Et assure être le principal acteur de la réussite de Christian Bale, en l’ayant poussé à continuer lorsque celui-ci se désintéressait du grand écran. Depuis, les liens d’amitiés entre les deux hommes ont été rompus. Et ce livre, sorti en juin 2012, apparaît plus comme une sorte de missive vengeresse que comme une description crédible de la psychologie de l’acteur.

La star est, depuis toujours, l’objet de fantasmes, de rumeurs, relayées par la presse et par les fans. Le cinéma, lui-même, est un objet d’illusion et ce depuis sa création. Lors des premières projections de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat des Frères Lumière, les spectateurs fuyaient la salle par peur d’être renversés par le train projeté sur l’écran. Penser de Christian Bale qu’il possède un caractère identique à celui de Batman et de Patrick Bateman serait réagir de manière analogue aux spectateurs de la fin du dix-neuvième siècle. Christian Bale, antipathique ? C’est très probable : après tout, un acteur est un être humain. Mais le décrire comme un personnage violent, presque dangereux comme le fait cette biographie, c’est franchir les limites de la fiction en la confondant avec le réel. C’est pour cette raison qu’il faut conclure en cassant le mythe du « Darkest Batman » et en donner la description la plus réaliste possible.

Qui es-tu, Christian Bale ?

Christian Bale subit dans les premières années de sa vie plusieurs évènements troublants : son père se marie à trois reprises et à dix-sept ans, le jeune homme l’accompagne aux États-Unis où ils résident sans papiers, et sans la mère de Christian. Ce déracinement brutal explique peut-être la capacité précoce de l’acteur à extérioriser des sentiments durs. Dès le plus jeune âge, il surprend par l’intensité dramatique de ses expressions. Bale, depuis, fonde son jeu sur la contradiction qui existe entre l’apparence externe des êtres, simple, et leur réalité sensible, tourmentée. Il découvre cette matrice d’interprétation dans American Psycho, et la contrôle de mieux en mieux dans Batman. Dans un futur proche, il devrait la maîtriser à son summum.

La bande-annonce d’American Bluff, en salles depuis le 5 février
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Marin Charvet

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